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Philosophes et publicistes contemporains – M. Royer-Collard

PHILOSOPHES


ET


PUBLICISTES CONTEMPORAINS.





M. ROYER-COLLARD.




M. Royer-Collard a partout marqué son passage par une trace ineffaçable. Placé un moment dans une chaire de philosophie, il a changé la direction de l’enseignement philosophique, qui inclinait vers les doctrines du XVIIIe siècle; appelé à la tête de l’instruction publique, il a fondé l’enseignement de l’histoire, qui manquait à l’université impériale, et il a doté notre pays, désormais engagé dans la voie du gouvernement constitutionnel, d’un genre de connaissances indispensables à la science de la législation. Porté dans la carrière parlementaire par les suffrages constans de ses concitoyens, il avait réussi à faire prévaloir sa politique, qui était la difficile alliance de l’ancienne monarchie et des intérêts nouveaux de la France régénérée, alliance qui n’a été brisée que par la monarchie elle-même. M. Royer-Collard exerça cette puissante influence par une énergie que ne rebutait aucun obstacle, par le goût des entreprises difficiles, par l’amour et le talent du commandement. Dans nos jours d’incertitude où les caractères s’amollissent, où aucune volonté ne poursuit jusqu’au bout sa carrière, où la vie privée se ressent des hésitations de la vie publique, où la même indolence énerve l’action du citoyen et l’autorité du chef de famille, il y a peut-être quelque intérêt à su retracer l’image d’une volonté vigoureuse qui ne s’est jamais laissé détourner de sa route et qui a marché constamment vers son but : nul mieux que M. Royer-Collard ne saurait nous apprendre ce que la vie publique gagne à s’appuyer sur la pratique austère des devoirs de la vie privée; nul ne nous donne à contempler dans un plus parfait modèle l’inflexibilité de l’homme d’état et la majesté du père de famille. M. Royer-Collard avait pris ses grandes qualités dans la forte race dont il était issu, et qu’il importe de connaître pour comprendre cette imposante figure que nous trouvons au premier rang de la philosophie et de la politique de notre temps,


I.

Le village de Métiercelin est connu dans l’histoire du jansénisme. Un curé d’une éminente vertu, appartenant à l’école de Port-Royal, avait autrefois pénétré les simples esprits de ce village de cette piété étroite, mais ferme, qui est le propre de la secte de Jansénius. Une famille se faisait remarquer entre toutes celles de ce pays par la rigidité de sa piété, la simplicité des mœurs et la grandeur des caractères, particulièrement chez les femmes : c’est à cette famille qu’appartiennent la mère et l’aïeule de M. Royer-Collard. L’aïeule était une de ces femmes austères et saintes chez lesquelles la religion et le devoir se donnent un mutuel appui. Elle eut trois fils et une fille. L’un des fils devint supérieur du grand séminaire de Troyes, l’autre directeur du collège des doctrinaires à Saint-Omer, le troisième officier dans la maison du roi : ce dernier, entraîné sur la pente des plaisirs par la liberté de la vie militaire, fit endurer plus d’une épreuve à la fermeté de sa mère. Il revint un soir, déclarant qu’il était à bout de ressources. Sa famille ne se soutenait depuis long-temps que par la pratique de la plus étroite économie, moitié par nécessité, moitié par vertu, pour augmenter la part qu’elle distribuait en aumônes. « Mon fils, dit la mère, je vous ai donné tout ce que je pouvais vous donner. — Ma mère, je n’ai donc d’autre refuge que la mort; je vais y recourir dans votre maison, sous vos yeux. — Mon fils. Dieu ne permettra pas, j’espère, que je ne puisse vous épargner un crime qu’en commettant moi-même une faute. Vous aurez ici l’abri, le vêtement et la nourriture; rien de plus. » L’impétuosité du soldat se brisa contre le pieux sang-froid de la femme.

La fille de cette femme courageuse, la mère de M. Royer-Collard, avait la même piété et les mêmes mœurs; mais la dignité en était tempérée par quelque goût pour l’ironie. S’il était permis de chercher à ces simples femmes des modèles dans l’école à laquelle elles appartenaient, surtout par les mœurs, on pourrait dire que la première se rattachait à Saint-Cyran, et la seconde à Pascal. M. Royer-Collard ne plaçait aucune femme au-dessus du rang que dans son souvenir il assignait à son aïeule.

Son père, M. Royer, qui, suivant l’habitude du pays, joignit à son nom celui de la famille de sa femme, habitait le village de Somepuis, près de Vitry-le-Français. Fils d’un ancien notaire, il n’avait pas pris de profession, et cultivait lui-même ses champs. Connaissant la haute vertu qui appartenait aux filles de la famille à laquelle il s’unissait, il avait dit à sa femme : « Vous gouvernerez l’intérieur de la maison, vous dirigerez l’éducation de nos enfans, et vous ordonnerez de leur destinée. Je ne vous en demande qu’un seul pour en faire un cultivateur comme moi. » Mme Royer-Collard mit au monde, comme sa mère, trois fils et une fille. L’un des fils mourut au berceau. Elle décida que l’aîné de ceux qui restaient, celui dont nous retraçons l’histoire, ferait des études complètes, et que l’autre, conformément au désir de son mari, sortirait des classes de bonne heure, afin de se consacrer aux travaux de la campagne. Ce dernier n’éprouva point de goût pour ce genre de vie, et le père se priva volontairement de la douceur d’associer un de ses fils à sa vie favorite. Ce fils devint le médecin habile que les hommes de notre âge ont connu, d’un esprit brillant, d’une parole animée et éloquente, et qui resta toujours étroitement uni de cœur et d’intelligence avec son frère.

La première enfance de M. Royer-Collard s’écoula dans la maison paternelle, sous la triste et rude discipline de l’école à laquelle appartenait sa mère. Il s’est plaint depuis qu’on lui eût alors présenté la règle dans toute sa froideur, sans ces encouragemens pour la faiblesse et cet appui du cœur dont l’enfance a un si grand besoin. Il fut placé de bonne heure au collège de Chaumont, tenu alors par les pères de l’Oratoire, et il y remporta toutes les couronnes. Au sortir de cette école, il fut envoyé auprès de celui de ses oncles qui dirigeait le collège de la doctrine à Saint-Omer. Ce dernier, après l’avoir interrogé, lui déclara qu’il était bien préparé pour apprendre, et lui fit tout recommencer à partir même des élémens. Le neveu employa trois années à refaire auprès de ce maître sévère toutes ses études, aussi bien celles des langues anciennes que celles des sciences mathématiques, pour lesquelles, comme Platon, Descartes, Leibnitz et Reid, il avait un amour particulier. Lorsque plus tard il fut appelé à l’Académie française en remplacement de M. de La Place, il se félicitait qu’en revenant sur d’anciennes études, il eût pu comprendre dans une certaine mesure la Mécanique céleste, et n’en pas parler tout-à-fait en profane.

En quittant Saint-Omer, il vint à Paris étudier les lois, et reçut le titre d’avocat, encore assez à temps pour porter la parole devant la grand’chambre du parlement. On était à la veille de la révolution. Le jeune avocat partagea les vœux et les espérances de tous les esprits éclairés et de tous les cœurs généreux de ce temps. Il fut envoyé à la commune de Paris par le quartier de l’île Saint-Louis, qu’il habitait alors, et devint le secrétaire de ce conseil. Il resta dans la commune jusqu’au jour où elle fut envahie et renversée par les auteurs de la révolution du 31 août. Peu de temps après, député à la barre de la convention par la section de Paris à laquelle il appartenait, il vint faire entendre des paroles qui auraient pu prévenir les sanglantes proscriptions du 31 mai. Proscrit lui-même alors, comme tous les amis modérés de la révolution, il quitta Paris, et vint demander un asile à sa mère. Celle-ci, sans s’émouvoir, fit venir une jeune servante nommée Marie-Jeanne; il faut en citer le nom à cause de la grande place qu’elle tient dans le tableau de cette famille, dont elle partageait la piété rigoureuse, les mœurs pures et l’indomptable caractère. Sa maîtresse lui dit : « Vous vous tiendrez tous les jours à l’étage le plus élevé de la maison, et vous nous avertirez si vous apercevez de loin quelque danger. — Vous, dit-elle à un domestique, vous aurez un cheval toujours sellé, que vous monterez de temps en temps pour détourner les soupçons; et vous, mon fils, vous irez travailler aux champs. Vous partirez avant le jour et ne reviendrez qu’à la nuit. » Le jeune avocat traversa ainsi le temps de la terreur, poussant devant lui la charrue, sur laquelle il plaçait un livre tout ouvert, et occupant à la fois le corps et l’esprit.

Les gens du village respectaient trop la mère de M. Royer-Collard pour la trahir. Malgré les appellations nouvelles par lesquelles on essayait de confondre tous les rangs, ils continuaient de la nommer madame comme par le passé. L’un d’eux, ayant quelques relations avec un des membres du comité de salut public, fut chargé de rechercher le fugitif; mais il alla trouver la mère pour aviser avec elle au moyen de faire évader le fils. Elle le reçut dans une chambre aux murs de laquelle était suspendue une grande image du Christ. Cet homme fut frappé du ton de majesté de Mme Royer-Collard et du courage qu’elle avait de laisser cette image sainte exposée à tous les yeux en de pareils temps. Il décida que le fils resterait auprès de sa mère, et écrivit à Paris qu’il n’y avait aucun proscrit dans le village. « Je voulais d’abord, dit-il, sauver son fils sans exposer ma tête; mais à présent je monterais pour elle sur l’échafaud. »

Quelque temps après, un agent de la force publique entra dans la maison. Mme Royer pensa que c’en était fait de son fils, et elle en offrait le sacrifice à Dieu dans son cœur; mais la terreur était passée : une constitution avait été récemment promulguée; le jeune Royer-Collard venait d’être nommé député au conseil des cinq-cents par les électeurs de la ville voisine, chez qui s’était répandue depuis long-temps la renommée de cette irréprochable famille, et qui avaient choisi le fils sur la garantie du nom de sa mère. L’agent si redouté apportait la nouvelle de la nomination.

De retour à Paris, le jeune député se refusa aux intrigues qui tendaient à une restauration de la monarchie : il croyait encore à la possibilité d’une république équitablement gouvernée: mais bientôt le parti vainqueur au 18 fructidor, mettant par erreur M. Royer-Collard au nombre de ses ennemis, fit annuler son élection. « Bien des gens, a-t-il dit depuis, ont été persécutés pour une opinion qu’ils n’avaient pas, et que la persécution leur a donnée. » Ce fut à cette époque seulement que, dégoûté de la violence qu’il voyait présider au gouvernement, il commença de croire à l’utilité du retour de la monarchie. Il entretint même avec les princes exilés un commerce de lettres, dans lequel il leur déconseillait les conspirations, les troubles intérieurs, l’intervention étrangère, et leur commandait d’attendre la vacance du pouvoir, et surtout le vœu de la France. Lorsqu’en 1803 Louis XVIII refusa les propositions que lui avait faites le premier consul de renoncer au trône de France, moyennant des indemnités, M. Royer-Collard écrivit au roi pour le féliciter de ce refus. Cette lettre, peu connue, détermine clairement le plan de conduite qu’avait adopté M. Royer-Collard, et elle est un de ses titres d’honneur. « Ce n’est pas nous, écrivait-il, qui offrirons à votre majesté de vaines espérances fondées sur les troubles du dedans ou du dehors, et sur les moyens de les exciter. Votre majesté sait assez, puisque c’est notre premier titre à sa confiance. que nos vœux ne s’unissent point à l’intervention de la politique étrangère, et que notre caractère, nos principes et les devoirs qu’elle-même nous impose nous éloignent également de l’esprit de conspiration et de faction.... La France repose dans une paix profonde depuis qu’un homme, aussi extraordinaire que sa fortune, a saisi les rênes du gouvernement. Les uns jouissent du calme, sans souvenir et sans prévoyance: les autres qui gardent leur foi à votre majesté, dans les tribunaux, dans les camps, dans les conseils, croient lui obéir en se soumettant à cette autorité provisoire, dont ils reconnaissent la nécessité, et que la main de Dieu même paraît avoir élevée pour confondre et les principes et les exemples de la révolution; c’est donc à l’avenir qu’appartiennent toutes les sollicitudes. »

Cette correspondance cessa dès la première année de l’empire. Ce fut vers ce temps que M. Royer-Collard se maria. Il épousa Mlle de Forges de Châteaubrun, d’une ancienne famille noble du Berry. Il en eut trois filles et un fils. Son fils vécut à peine. L’aînée de ses filles mourut à trois ans et lui laissa un regret profond et durable dont il donna des signes toute sa vie. Pour élever ses deux autres filles et suppléer Mme Royer-Collard, à qui une trop faible santé ne permettait pas d’entreprendre une tâche aussi continue que celle d’une éducation, il fit venir cette servante Marie-Jeanne dont nous avons déjà parlé. Cette fille s’était encore fortifiée dans la dévotion difficile par la lecture d’ouvrages d’un choix sévère. Elle possédait sept ou huit cents volumes de ce genre, qu’elle lisait avec attention. Son langage et ses lettres gagnaient à cette étude une couleur et une élévation singulières. Ce fut avec son aide que M. Royer-Collard s’efforça de donner à ses enfans une ame fortement trempée. Les deux jeunes filles se trouvaient soumises à l’action de deux volontés d’airain que rien ne pouvait fléchir. Cette servante Marie était envers elle-même d’une incroyable rigueur. Elle avait, dans son enfance, passé plusieurs fois le temps du carême en ne se nourrissant que de pain, parce que le second mari de sa mère, par une irréligion intolérante, glissait dans tous les mets celui que défend à cette époque l’abstinence chrétienne. Elle était fière et impérieuse, et elle disait à ses élèves : « J’aimais mieux être à la campagne qu’à la ville, auprès du bétail qu’auprès des dames, parce que là-bas je me faisais obéir; je me sens née princesse et altière, mais j’ai voulu plier mon ame à la servitude, et c’est pourquoi je suis venue. » Elle s’imposait l’obligation de soigner les maladies les plus hideuses, les plaies les plus dégoûtantes, et elle s’écriait : « On suppose peut-être que c’est par plaisir que je fais cela, et que mes sens grossiers ne se révoltent pas. Au contraire, mon cœur bondit; mais je veux le réduire. Tous les jours je me dompte et je me jette volontairement sur la pointe de l’épée. » Ce sont les propres paroles de cette fille des champs. Ses maîtres disaient souvent qu’elle avait toutes les qualités d’une fondatrice d’ordre religieux. Elle voulut faire ses élèves à son image, et elle allait chercher des malades avec des plaies révoltantes qu’elle venait panser au pied du lit de ces enfans. Elle leur imposait les plus sévères privations, et elle leur reprochait jusqu’à l’usage d’une lumière, qu’elles pouvaient épargner, disait-elle, en se levant plus tôt. Ce n’est pas tout : elle voulut que ces enfans, déjà rompues au spectacle des souffrances humaines, fussent familiarisées même avec l’aspect du trépas. Elle choisit à cet effet non pas un vieillard, chez lequel la mort semble un hôte attendu et vient souvent mettre fin à de longues douleurs, mais une jeune fille dont l’âge se rapprochait de celui de ses élèves, une jeune fille d’une éclatante beauté, qui succombait sous les fatigues que s’était imposées sa charité, et qui mourait le jour même où son fiancé revenait au village. Toutes les tortures qui pouvaient aggraver la dernière séparation s’étaient amassées sur cette tête. Ce fut à ce spectacle que la sévère institutrice conduisit ses élèves. Il fallut contempler ces traits jadis si purs, maintenant décomposés par la souffrance ; il fallut adresser la parole à la mourante, il fallut lui changer ses vêtemens, toucher ses cheveux, « tremper ses mains, disait Marie, dans la sueur de la mort. » C’était à cette condition, pensait-elle, qu’on pouvait acquérir la force de soigner des malades, d’assister des mourans, et surtout de se dompter soi-même, ce qui paraissait être, plus encore que la charité, le but de sa rigide dévotion.

Le père qui mettait auprès de ses enfans une maîtresse si inflexible pour la faible humanité indiquait assez par là ses propres sentimens. Il leur imposait lui-même le frein d’une main inexorable. Un front sévère, une voix lente et grave, un geste impérieux, telle était son attitude habituelle. Ce n’est pas que son cœur ne renfermât pour ses filles une profonde tendresse; ce n’est pas qu’il fût incapable de s’émouvoir (car l’émotion était souvent en lui si profonde, qu’elle lui coupait la voix); ce n’est pas même que son esprit fût dépourvu de grâce naturelle, qu’il ne laissât quelquefois entamer sa gravité par quelques sacrifices aux exigences d’un monde moins grave au milieu duquel il fallait vivre; ce n’est pas même que, dans l’intérieur de la maison, il ne s’abandonnât quelquefois à la gaieté et jusqu’au badinage; mais il voulait former des âmes fermes, et il aurait craint de les amollir par trop de caresses. Ce qui le poussait surtout dans cette voie, c’est qu’il avait vu les femmes de la fin du XVIIIe siècle, et qu’il avait gardé un vif dégoût de leur mollesse, de leur frivolité et du vide de leur esprit. Il opposait à ce tableau les images vénérables de sa mère et surtout de son aïeule. Il ne partageait cependant pas les croyances de la secte à laquelle elles appartenaient. Il réprouvait l’interprétation des solitaires de Port-Royal sur la doctrine de la grâce; il la trouvait contraire au sentiment de notre liberté et à l’établissement d’une saine morale, qui ne peut se passer de l’idée du mérite et d’une entière responsabilité. « Ils ont les textes pour eux, disait-il, et j’en suis fâché pour les textes. » Il répétait à ses enfans : « Il ne se peut pas que Dieu ne tienne aucun compte des efforts de l’homme, et que le vent de la grâce souffle où il lui plaît. Ce serait le fatalisme turc; il n’en est pas ainsi, mes enfans : Dieu est juste. » Mais il était resté frappé de la grandeur des caractères de la première génération de Port-Royal, de cette abnégation de soi-même, de cet amour des choses difficiles, de ce goût pour la vie pénible et rude. Telles étaient les vertus qu’il avait admirées dans sa mère et dans son aïeule, et qu’il voulait semer dans le cœur de ses filles. Il luttait pour cela contre la pente de sa tendresse, et s’imposait un ton plus austère qu’il ne l’aurait eu naturellement. Ce parti une fois pris, il le suivit avec une fermeté qui ne se démentit jamais. Il citait souvent à ses filles ce passage de la messe de mariage : « Il faut que la femme, pour soutenir sa faiblesse, s’arme de l’exactitude d’une vie réglée. » Dans sa maison, les actes de chaque jour s’accomplissaient régulièrement, à la même heure. Il ne pouvait souffrir le désordre, et il voulait que chaque objet eût sa place et chaque action son temps. Il ne permettait ni l’oisiveté, ni l’inattention, ni la légèreté, ni les jeux, ni les chansons. Le lever était matinal, le repas était sobre et court, A la campagne, après le déjeuner, on faisait une visite chez les métayers; il voulait qu’on fît attention à toutes choses : à l’ordre de la métairie, à l’état du bétail et des instrumens de labour. On rentrait pour les leçons, qu’il donnait lui-même. Il ne passait pas la plus légère faute, surtout celles qui venaient de l’inattention, et il s’écriait : « Vous ne pouvez ici prétexter l’ignorance, c’est donc le défaut d’attention; mais l’attention dépend de votre volonté : employez-la donc, ou autrement je n’aurai aucune confiance en vous. » On ressortait pour la promenade, quel que fût le temps; on allait par les chemins les plus rudes, malgré la pluie et la boue, et ce père, toujours poursuivi par l’image de la molle existence des femmes du XVIIIe siècle, disait à ses filles : « Je ne veux point que vous soyez des dames; je saurai bien vous en empêcher. »

Il exigeait qu’elles tinssent une classe destinée aux filles pauvres, non pour orner l’esprit de ces dernières, mais pour former leur cœur, leur apprendre à visiter les malades et à pratiquer le dévouement. «Il faut, disait-il, donner aux classes pauvres la plus grande élévation morale, en même temps que la plus complète simplicité de mœurs. » Le soir, dans l’arrière-saison, il faisait lire ses filles à haute voix, et leur lisait à son tour, tandis qu’elles travaillaient non à des broderies, mais à des vêtemens pour les pauvres. Les lectures roulaient sur des fragmens d’histoire ou de mémoires. Ce dernier genre d’ouvrages contient souvent des passages dont la liberté ne convient pas à de jeunes filles. Le père se contentait de marquer par le signet l’endroit où il fallait s’arrêter, et laissait le livre sur la table, bien certain que personne ne songerait à transgresser sa volonté. Dans les longues soirées de l’été, on ne faisait point de lecture. Il y avait un banc rustique dans la cour : on s’y asseyait; les métayers formaient cercle autour, et la soirée se passait en entretiens sur les travaux de la campagne. M. Royer-Collard préférait la conversation des paysans à celle des habitans des villes. Il pensait, au surplus, qu’il fallait endurer tous les discours, comme se plier à toutes les situations, et qu’on devait trouver en soi-même des ressources pour tirer parti des plus mauvaises circonstances. « Il faut, disait-il, savoir s’ennuyer, ou plutôt, reprenait-il, il n’est pas permis de s’ennuyer. »

N’attachant d’importance qu’à la raison, il redoutait l’influence de l’imagination, et ne prisait pas beaucoup la culture des arts surtout chez les femmes. Il ne conduisit jamais ses filles dans un musée, disant qu’il ne convenait pas qu’elles entrassent là où leurs yeux ne pourraient se porter partout avec chasteté. Il voulait que la femme fût douée des grâces du caractère plutôt que des ornemens de l’esprit, et il répétait à ses filles, avec la plus vive émotion, ce verset de la messe de mariage qu’il ne cessait de commenter : « Qu’elle soit aimable comme Rachel. qu’elle soit sage comme Rébecca, » en leur faisant sentir cette merveilleuse alliance de l’amabilité et de la sagesse. Cependant il faisait dominer sur tout cela le portrait de la femme forte de l’Ancien Testament : « C’est une belle chose sans doute, disait-il, que l’innocence; mais c’est à peine si cela mérite le nom de vertu; il faut réserver ce titre à de grands malheurs non mérités et noblement portés. » Le courage, la force dame, voilà l’objet unique de ses éloges. Un jour, après une maladie qui l’avait mis aux portes du tombeau, il demanda le nom du mal qu’il avait ressenti: une seule de ses filles osa le lui apprendre. Le lendemain, il dit à l’autre : « Vous n’êtes donc pas une personne, vous qui n’avez pas eu le courage de me dire la vérité! » Cette force d’ame fut mise à une rude épreuve, lorsque ses deux filles virent mourir cette Marie qui avait été pour elles plutôt une institutrice qu’une servante. Inspirées par leur père, elles ne voulurent point que la dépouille mortelle de cette femme presque sainte fût abandonnée à des mains étrangères; elles la placèrent elles-mêmes dans le cercueil et se chargèrent des apprêts les plus douloureux du suprême départ.

Nous avons déjà dit qu’en imposant une si rude discipline à ses filles, M. Royer-Collard obéissait plutôt à un devoir qu’à sa nature. Il savait se gêner, se priver, se sacrifier pour elles. Le devoir qu’il exigeait si rigoureusement n’était d’ailleurs jamais le devoir envers lui. Disposé à servir les autres, il ne demandait pas à être servi. Malgré cette rudesse extérieure, il avait le don d’aimer; il était ami zélé et ardent; Quatremère de Quincy, Camille Jordan, ont connu la chaleur et l’effusion de son cœur. Les neveux, les nièces, les jeunes protégés de M. Royer-Collard trouvaient en lui un père, et un père qui ne se bornait pas à les chérir, mais qui les soutenait, les portait dans leur route, et employait sans relâche en leur faveur cette autorité qu’il savait se faire sur les hommes.

Ce n’était donc pas par sécheresse de cœur, mais par conviction d’esprit qu’il prescrivait à ses filles de si dures épreuves. Il s’astreignait lui-même à la vie la plus simple. Il avait en horreur les molles délices; il recherchait tout ce qui pouvait faire de notre passage sur cette terre une laborieuse épreuve. La privation et le sacrifice lui étaient chers. Il restreignait autant que possible la durée de son sommeil; si quelquefois, dans la journée, il se sentait accablé de fatigue, il s’étendait, non sur un lit, mais sur le sol; il se refusait toutes les choses commodes, les voitures qui épargnent la fatigue ou qui abrègent le chemin, les vêtemens lâches qu’on porte dans l’intérieur de la maison, les tapis qui préservent du froid, les sièges larges et profonds qui invitent au repos et presque au sommeil; enfin il proscrivait les statues, les vases, même les pendules, du moins celles qui ne servaient que d’ornement. Tout cela lui était odieux comme les instrumens d’une existence efféminée. Il y avait trois choses pour lesquelles il se relâchait de sa parcimonie : c’était l’achat de ses livres, la distribution de ses charités, la représentation extérieure que lui imposaient les fonctions publiques et l’honneur de sa maison. Pour tout le reste, il s’accordait le moins d’aisance qu’il était possible. Par exemple, il consacrait une certaine somme modique et fixe au renouvellement de ses habits, et il était ingénieux à en prolonger non-seulement la durée, mais la fraîcheur, par une scrupuleuse propreté, qui allait chez lui jusqu’à la recherche. Ce qu’il retranchait sur cette dépense, il l’ajoutait à celle des livres et surtout à celle de la charité. Il proscrivait tout ce qui se rapportait à son bien-être personnel. Pendant une grave maladie, comme il entendait une de ses filles demander du linge fin pour envelopper le malade : « Vous oubliez, s’écria-t-il, que je suis un homme de la campagne. » Une autre fois, il avait à subir l’extirpation d’une excroissance qui lui était venue à la joue. Lorsque le médecin se présenta, il s’entretenait avec un ami dont il goûtait la conversation solide et brillante [1], et qui voulut se retirer; il le pria de rester, n’appela aucun aide auprès du médecin, se tint debout, portant lui-même le vase où le sang tomba à flots, continuant l’entretien pendant l’opération, qui se fit à deux reprises, et dont la douleur aiguë ne le fit ni chanceler ni pâlir.

Tel était M. Royer-Collard dans l’intérieur de sa maison : dur pour lui-même, sévère et grave pour ses proches; recherchant de la vie ce qu’elle avait de plus difficile. Tel qu’un soldat toujours prêt à combattre, il s’enveloppait de la douleur comme d’une armure; il endurcissait le corps pour fortifier l’ame, et il craignait les molles caresses de la nature et des arts, persuadé que tout ce qui détend les muscles du corps affaiblit les ressorts de l’ame et dénoue le nerf de la volonté.


II.

La vie publique allait bientôt cependant, mieux encore que la vie privée, mettre en relief l’énergie et la simplicité qui sont les traits de son caractère. Entre ces deux périodes, l’une obscure, l’autre brillante, de la destinée de M. Royer-Collard, vient se placer une époque où l’activité de ce grand esprit, appliquée à l’enseignement philosophique, ne se montre plus exclusivement consacrée aux soins de la famille. L’empereur avait fondé l’université, et dans cette université la Faculté des lettres de Paris. M. Pastoret en était le doyen et se trouvait chargé d’enseigner l’histoire de la philosophie. Lorsqu’il passa du corps législatif dans le sénat, il résigna des titres dont il n’avait d’ailleurs jamais rempli les fonctions et les offrit à M. Royer-Collard. Celui-ci se défendit long-temps de les accepter. Il n’avait étudié que pour lui seul. Sauf quelques articles de littérature et de philosophie qu’il avait insérés dans le Journal des Débats, sous l’initiale P., et qui ne l’avaient pas tiré d’une obscurité qui lui était chère, il ne s’était jamais communiqué au public. Il s’effrayait de produire au grand jour ses études solitaires, et il ne céda qu’à la violence amicale de M. de Pastoret et de M. de Fontanes, qui le nomma malgré son refus.

M. Royer-Collard n’avait pas fait de la philosophie une étude particulière. Sa profonde instruction s’étendait aussi bien à l’histoire, à la littérature et aux sciences qu’à la philosophie. On peut même dire que son goût le plus vif était pour les lettres. Il passa sa vie dans la lecture et la méditation de Pascal, Corneille, Bossuet, Racine; il relisait sans cesse La Bruyère; il chérissait Milton, qu’il pouvait apprécier dans sa langue. Thucydide fut le livre de sa vieillesse; il y joignit Platon, qu’il ne quittait presque pas. Quoiqu’il n’eût pas une connaissance approfondie de la philosophie, il se sentait cependant plus porté vers les philosophes du XVIIe siècle que vers ceux du XVIIIe. Il était trop clairvoyant pour ne pas apercevoir que la sensation ne pouvait rendre compte de toutes les connaissances et particulièrement de l’idée du devoir, qu’il plaçait au-dessus de toutes choses. Toutefois, dans la philosophie rationaliste, il avait à choisir entre plusieurs guides. Pour ne pas remonter au-delà des temps modernes, il pouvait suivre ou Descartes ou Leibnitz : ce fut le hasard qui le mit dans la voie de Reid. Il trouva sur le parapet d’un quai, à l’étalage d’un libraire, la Recherche sur l’entendement humain. Il en feuilleta quelques pages et fut charmé de la sagacité du philosophe écossais. Il acheta le livre pour un prix trop modique à son gré, l’emporta à la campagne et employa toute une saison à le méditer. De là il passa au grand ouvrage de Reid sur les facultés intellectuelles et sur les facultés actives, qui n’était pas encore traduit en français. Il se borna d’abord à en traduire quelques pages, qu’il lisait à son auditoire, les accompagnant de ses réflexions. L’année suivante, étant devenu plus maître de son sujet, il composa lui-même des leçons sur les questions traitées dans les ouvrages de Reid; il refondit la matière dans le moule de son propre esprit, et lui donna ainsi plus de solidité et d’éclat. On peut voir les fragmens de ses leçons dans la traduction des œuvres de Reid donnée par M. Jouffroy.

Ces leçons ne portent pas seulement sur les connaissances des sens extérieurs, comme on l’a dit quelquefois, mais sur toute la perception externe, entendue dans l’acception la plus large, c’est-à-dire sur la connaissance de tout ce qui est hors de l’esprit, et par conséquent sur les données de la raison pure. On est étonné de l’attention que prête à tous ces problèmes de métaphysique ce futur homme d’état, et de la profondeur à laquelle il s’est enfoncé dans un sujet auquel il s’est appliqué si peu de temps. Ce n’est point ici le lieu de donner une analyse étendue de la philosophie de M. Royer-Collard; il nous suffira d’en indiquer les traits principaux. On s’imagine d’ordinaire que si la sensation ne fournit pas toutes les connaissances de l’esprit humain, elle fait au moins connaître les objets sensibles. M. Royer-Collard s’attacha à faire comprendre que la manière dont on définit la sensation, non-seulement dans l’école de Descartes, mais même dans celle de Locke et de Condillac, la rend incapable de produire aucune connaissance, même celle des corps, et qu’après avoir attaqué la philosophie du XVIIIe siècle comme matérialiste dans sa morale, il fallait l’attaquer comme idéaliste dans sa métaphysique, de sorte qu’elle était coupable de cette contradiction, de ne pas nous faire saisir le corps dans le développement de la connaissance, et de ne nous offrir que le corps comme règle et but de nos actions. Il montra qu’au lieu de placer au début de la connaissance une sensation vague, qui n’est qu’un phénomène interne de l’ame, sans objet extérieur, il fallait établir un principe de perception qui nous fait saisir directement l’existence du corps sans hésitation et sans raisonnement, et qui agit comme loi primitive de notre esprit. Après avoir relevé l’existence des corps de l’incertitude où l’avait laissé tomber l’école de Condillac, et avoir constaté la faculté qui les connaît, il fit voir que la connaissance humaine ne se renferme pas dans cette enceinte. En effet, les corps sont saisis à l’aide des sens, nous en apercevons les phénomènes actuels; mais notre esprit, dépassant l’expérience, affirme que ces phénomènes se reproduisent dans tous les temps et dans tous les lieux, quoique nos sens n’embrassent qu’une étroite partie de l’espace et de la durée. Il faut donc placer à côté de la perception qui saisit les corps dans leur état actuel une faculté qui prévoit leur état futur, qui s’élève du particulier au général, et que M. Royer-Collard appelle, avec Reid, la faculté d’induction. D’un autre côté, si les corps sont perceptibles aux sens, ils sont dans un espace qui ne tombe ni sous les yeux ni sous les mains, qui non-seulement contient les corps actuels, mais contiendrait tous les corps que notre esprit peut imaginer, et qui par conséquent est sans limite. Voilà une seconde connaissance qui dépasse la portée des sens extérieurs. Le sens intime ou la conscience sera à son tour dépassé : cette faculté à l’aide de la mémoire nous fait saisir notre propre durée, et par elle la durée des phénomènes extérieurs qui sont en rapport avec nous; mais, de même que les corps sont dans un espace qui les embrasse et qui ne s’enferme pas dans leurs limites, de même notre durée est comprise dans un temps qui la précède et qui la suit, qui échappe à la prise de notre conscience et de notre mémoire, qui n’a point de commencement et qui n’aura point de terme. C’est un troisième objet qui excède l’expérience des sens extérieurs et même du sens intime.

Ce n’est pas tout. Les sens et la mémoire nous montrent ce qui change. Le morceau de cire dont parle Descartes, qu’on a fraîchement extrait de la ruche, et qu’on approche ensuite du feu, perd sa forme, sa couleur, son odeur, sa saveur, enfin tout ce qu’il a de sensible, et cependant nous disons que c’est toujours le même morceau de cire. Pourquoi parlons-nous ainsi, puisque tout ce que les sens y connaissaient a changé? Nous devrions dire que l’objet tout entier est changé, et toutefois nous prononçons que, sous les changemens extérieurs, quelque chose que les sens ne saisissent pas n’a point changé. Ce quelque chose est ce que nous appelons le substratum ou la substance. Enfin les sens nous font voir ce qui commence, la pierre qui roule, les plantes qui croissent, les animaux qui naissent, le soleil qui monte et descend; mais d’où vient que la pierre roule? qui l’a mise en mouvement? qui fait croître les plantes et naître les animaux? qui a lancé le soleil sur sa route? Les sens, enfermés dans le moment présent, sont incapables même de poser ces questions, bien loin de les résoudre; nous les posons cependant, et nous les résolvons en affirmant qu’une cause a précédé tous les phénomènes, que cette cause est sans limites dans le temps comme dans l’espace, qu’elle n’a pas en elle-même de cause, qu’elle n’a pas pu commencer, et qu’elle ne peut pas périr.

C’est ainsi que M. Royer-Collard rassemble toutes les connaissances qui ne sont pas fournies par l’expérience. La stabilité, la généralité des phénomènes de la nature est un principe qui excède la portée des sens, mais qui cependant n’a pas une existence nécessaire; car, bien que nous soyons portés à croire que la nature ne changera pas, cependant il ne répugnerait pas à notre raison d’admettre qu’elle pût changer. Il n’en est pas de même de l’espace, du temps, de la substance et de la cause. Nous ne pouvons supposer, même pour un moment, que l’espace puisse s’anéantir, le temps s’arrêter, la substance se supprimer et la cause première s’abolir. Ces objets sont marqués du caractère de la nécessité, et composent le domaine de ce qu’on appelle la connaissance nécessaire.

En traitant de ces quatre sujets, — l’espace, le temps, la substance et la cause, — M. Royer-Collard a touché les points importans de la métaphysique, c’est-à-dire de l’ontologie et de la théologie naturelle. Quand on relit les fragmens qui nous en ont été conservés, on est frappé, non-seulement de la beauté de la forme, mais de la force du raisonnement, de l’étendue de l’esprit, de la hauteur où se place le philosophe pour embrasser sous quatre chefs principaux toute la connaissance nécessaire; on admire cette pénétration qui entre dans les difficultés les plus délicates, cette finesse d’analyse qui se montre surtout dans l’examen de la notion du temps et des moyens que nous avons de mesurer la durée, et l’on regrette pour la philosophie qu’un esprit aussi délié et aussi ferme n’y ait pas consacré sa vie. Doué d’autant de perspicacité que Reid, avec plus de force de généralisation, il aurait aussi bien aperçu les différences des phénomènes, et il en aurait mieux découvert les ressemblances. En profitant des analyses du philosophe écossais, il leur aurait donné l’ensemble qui leur manque : il aurait ramassé de sa main puissante tous ces excellens matériaux, et en aurait construit un solide et imposant édifice.

Lorsque M. Royer-Collard avait paru à la Faculté des lettres, la philosophie y jetait déjà un vif éclat; c’était celle de la fin du XVIIIe siècle, mais améliorée par les réformes d’un philosophe plus clairvoyant, M. Laromiguière. Ce professeur joignait à la finesse de l’esprit le charme d’une parole facile, claire, élégante et relevée encore par l’accent méridional. Il attirait dans les sombres murs du collège Du Plessis, où se tenait alors la Faculté des lettres, une foule brillante et mondaine. Les jeunes disciples de l’École normale, auxquels on n’avait point enseigné de philosophie dans les lycées, étaient charmés de cette nouveauté, que les grâces du maître rendaient encore plus séduisante. C’est au milieu de ce succès populaire qu’apparut la grave et sévère figure de M. Royer-Collard. Au lieu d’une abondante improvisation, une lecture un peu traînante: au lieu de ces brillantes clartés répandues sur des sujets faciles, des profondeurs obscures qui descendent jusqu’aux plus difficiles questions; au lieu d’une parole ample et développée, un style concis et resserré; une forme nouvelle et une doctrine plus nouvelle encore : l’auditoire s’étonne; l’École normale, peu préparée à l’intelligence des problèmes épineux de la philosophie, écoute sans comprendre, mais elle est retenue par l’austère beauté du langage. Dans l’intérieur de ses murs, elle se divise par groupes, et lit curieusement les exemplaires du discours d’ouverture que le professeur a fait distribuer. Elle admire cette concision expressive, cette propriété savante, cette couleur sobre et juste. Le mérite évident de la forme couvre et fait accepter peu à peu les aspérités du fond. C’est la beauté littéraire qui introduit dans l’École normale la philosophie nouvelle, qui fait prendre le temps de reconnaître et d’apprécier la solidité de la doctrine. Cette philosophie, une fois introduite, y prend racine, s’y étend, s’y développe, et y fleurit encore aujourd’hui.

M. Royer-Collard portait un vif amour à la philosophie. Il regretta souvent de l’avoir quittée. « J’ai été enlevé trop tôt, disait-il, à l’enseignement philosophique, non pas pour la philosophie, qui n’avait pas besoin de moi, mais pour moi-même. J’y apercevais des problèmes qui m’attiraient, que le temps m’aurait fait résoudre, et sur lesquels je suis demeuré depuis sans solution. » Il aimait aussi ces jeunes auditeurs que lui envoyait l’Ecole normale, dont l’esprit était si ouvert et si curieux, élèves bien dignes d’apprécier un pareil maître, les Cousin, les Patin, les Loyson, etc., qu’il appelait les princes de la jeunesse, et qui depuis se sont tous illustrés. Lorsqu’après l’élection que lui conférèrent sept départemens à la fois, il devint président de la chambre, il accueillait avec joie dans le palais de la présidence ces élèves de l’École normale, et les montrait à la foule qui l’entourait. « Ils sont ici chez eux, » s’écriait-il presque avec un accent de tendresse, et la gravité habituelle de ses manières rendait plus sensibles encore ces éclats de son affection. Les événemens de 1814 vinrent enlever M. Royer-Collard à l’enseignement; ce fut à celui de ces jeunes disciples [2] dont le style rappelait le mieux la force et l’élévation de celui du maître, qu’il remit l’héritage de ses fonctions et les destinées de la philosophie.


III.

La royauté rétablie trouva dans M. Royer-Collard un partisan déjà ancien, que recommandait la correspondance qu’il avait entretenue avec le roi par l’intermédiaire de l’abbé André et de l’abbé de Montesquieu. Ce dernier étant devenu ministre de l’intérieur, M. Royer-Collard fut placé auprès de lui comme directeur de l’imprimerie et de la librairie. Pendant le cours de la première restauration, il soutint de ses conseils M. de Montesquiou, et commença à lutter contre les exigences du parti de l’émigration. On aperçut l’influence de ce parti dans la formation de la maison militaire du roi, dans quelques prétentions de la noblesse et du clergé. M. Royer-Collard sentit le souffle de l’esprit ancien dans une tentative qui fut faite auprès de lui-même : on lui offrit des lettres de noblesse, comme si un titre suranné pouvait donner à son nom plus de valeur que le mérite de celui qui le portait. « Dites au ministre, répondit-il, que j’ai assez de dévouement pour oublier cette impertinence. »

Le retour de Napoléon le dépouilla de ses fonctions de directeur de l’imprimerie. Il avait conservé son titre de professeur et de doyen de la Faculté des lettres. Il signa en cette qualité l’acte additionnel aux constitutions de l’empire, et, un journal ayant avancé que M. Royer-Collard avait prononcé un discours à ce sujet, il écrivit pour donner un démenti, qui, en de pareilles circonstances, était un acte déloyauté et de courage.

La seconde restauration le trouva peu empressé. « Comment choisir, s’écria-t-il, entre le despotisme de Napoléon et le gouvernement de ces malheureux princes qui reviennent dans les bagages de l’étranger? » Cependant le roi Louis XVIII, instruit par la récente catastrophe dont il avait été victime, avait pris la résolution de faire une plus grande part aux intérêts de la France nouvelle. Il s’était entouré d’un ministère dont les sentimens modérés pouvaient rassurer les esprits contre les influences des partisans de l’ancien régime. M. Royer-Collard fut bientôt nommé président de la commission de l’instruction publique, et envoyé par son département à la chambre des députés. Il n’avait répudié aucune des idées salutaires de 1789 : il voulait favoriser le progrès de la raison et des sciences, et maintenir l’abolition des privilèges, l’égalité des cultes et la complète sécularisation de l’état. Il n’entendait pas qu’on rétablît un clergé dominant, pas plus qu’une noblesse militaire ne relevant que d’elle-même et prenant les commandemens par droit de naissance, pas plus que des parlemens indépendans ou des universités indépendantes; il voulait que l’armée, les cultes, la justice et l’enseignement restassent sous la main du pays, et qu’en un mot aucune exception ne vînt détruire l’unité de la France, rompre l’égalité des droits, ou choquer le bon sens et la raison publique. La philosophie n’avait donc pas été un épisode dans la vie de M. Royer-Collard. Il défendit constamment la politique dont nous venons d’indiquer les points essentiels. Malgré les différences qui le distinguaient de M. de Lafayette, lorsqu’ils se rencontraient dans les couloirs de l’assemblée, le général lui prenait la main en lui disant cette seule parole : quatre-vingt-neuf, voulant ainsi rendre hommage à l’esprit libéral qui subsistait sous la fidélité royaliste de M. Royer-Collard. Celui-ci pensait qu’une royauté héréditaire, tempérée par des conseils où viendrait siéger l’élite de la nation, était la forme la plus propre à protéger tous les intérêts du pays; mais la forme ne lui fit jamais oublier le fond. On le voit, dans les divers temps de sa vie, essayer d’abord de faire prévaloir la prérogative du roi sur celle de l’assemblée, et ensuite la prérogative de l’assemblée sur celle du roi : il n’y a pas eu en cela de contradictions; il a été du côté du roi tant qu’il l’a vu plus libéral que l’assemblée, et s’est rangé du côté de l’assemblée quand il l’a trouvée plus libérale que le roi. L’organisation du gouvernement n’était pour lui qu’un moyen; le but était l’abolition de tout privilège, le progrès des sciences et des lumières, l’unité de l’état fondée non sur le culte, qui était divers, mais sur la justice, qui devait être uniforme.

Dès le commencement de sa carrière parlementaire, M. Royer-Collard est aux prises avec cette assemblée qui a fini par être dissoute de la main même du roi, et que ses partisans, désespérant d’en recomposer jamais une pareille, ont nommée la chambre introuvable. Le premier débat s’engagea sur la loi d’amnistie. La majorité de la chambre voulait aggraver la sévérité de la loi. M. Royer-Collard fit retentir le nom du roi dans toutes les parties de son discours, et se présenta comme plus royaliste que la chambre, pour être plus généreux qu’elle. « Le roi, dit-il dans son discours du 3 janvier 1816 [3], a promis l’amnistie à Cambrai; il la propose aujourd’hui. Pour nous, Français, car nous le sommes encore, le pardon royal promis ou proposé, c’est le pardon lui-même, le pardon tout entier. Le roi veut que nous le proclamions avec lui : remercions le roi, et ne contestons pas avec sa bonté, surtout quand elle aide à sa politique et qu’elle en est inséparable. La commission suppose évidemment que les choses sont entières et que l’amnistie du roi n’existe pas encore, puisqu’elle la restreint et l’ajourne. J’ai une autre idée, je l’avoue, et d’une amnistie et d’un roi... S’il est vrai que l’amnistie existe dans sa plénitude, une seule exception ajoutée la viole manifestement et fait rétrograder la clémence du prince. Que d’autres plus hardis l’entreprennent; pour moi, je le déclare, je ne me placerai point entre le roi et les coupables: je n’intercepterai point le pardon royal, je ne lui ferai point rebrousser chemin vers le trône d’où il est descendu. » M. Royer-Collard remporta la victoire; le parti de l’émigration lâcha sa proie, l’amnistie passa sans amendement, et la confiscation ne fut pas rétablie.

Ce fut surtout à propos du rapport de la commission des élections, le 12 février 1816, que M. Royer-Collard se dessina dans cette attitude singulière d’un royaliste feignant de l’être plus que les autres, pour demeurer plus libéral. L’article 37 de la charte ordonnait que la chambre des députés serait renouvelée chaque année par cinquième. La majorité de cette chambre, qui voulait opérer la contre-révolution, craignant d’être entamée par le renouvellement partiel, voulait changer l’article 37 et établir que la chambre serait renouvelée intégralement tous les cinq ans, ce qui prorogeait ses propres pouvoirs pour cinq années. Elle alléguait en sa faveur l’exemple de l’Angleterre et la sincérité de la représentation nationale, qui serait, disait-elle, mieux assurée par un renouvellement intégral. M. Royer-Collard, redoutant l’esprit rétrograde de cette chambre, ne voulait pas qu’elle se perpétuât, et, voyant que le roi maintenait la charte, il se mit à exalter la prérogative royale, à professer la doctrine qu’il n’y avait pas de ressemblance entre le gouvernement de la France et celui de l’Angleterre; que ce dernier était une république aristocratique, maintenue par ce qu’on appelait improprement les abus de l’Angleterre; que si l’on corrigeait ces abus, qui assuraient à l’aristocratie la majorité dans les chambres, l’Angleterre serait précipitée dans l’abîme des révolutions; qu’en France, à défaut d’aristocratie, c’était le roi qui devait retenir tout le pouvoir. « Le jour, poursuivait-il, où le gouvernement sera à la discrétion de la majorité de la chambre, le jour où il sera établi en fait que la chambre peut repousser les ministres du roi, et lui en imposer d’autres, qui seront ses propres ministres, et non les ministres du roi, ce jour-là, c’en est fait, non pas seulement de la charte, mais de notre royauté, de cette royauté indépendante qui a protégé nos pères, et de laquelle seule la France a reçu tout ce qu’elle a jamais eu de liberté et de bonheur; ce jour-là nous sommes en république. »

Quelle distance n’y a-t-il pas entre ce langage et celui que tenait le même orateur soit dans ses discours contre le ministère de M. de Villèle, soit lorsqu’il lut au roi Charles X l’adresse qui repoussait son ministère et lui refusait le concours de la chambre des députés! Mais, nous l’avons dit, ces théories sur la forme du gouvernement n’étaient pas la vraie pensée de M. Royer-Collard. Sous la question qui s’agitait en paroles, il y en avait une autre qui se débattait dans l’esprit de tous : au fond, il s’agissait de savoir si les partisans du privilège resteraient au pouvoir, et non si le gouvernement de la France devait être monarchique ou représentatif; M. Royer-Collard, voyant en ce moment la monarchie amie du progrès, élevait la prépondérance de la monarchie en France à la hauteur d’une doctrine immuable et éternelle. Cette disposition de son esprit à faire d’une question accessoire une doctrine, le ton sentencieux de sa parole, peut-être aussi le souvenir des derniers maîtres sous lesquels il avait étudié lui valurent le nom de doctrinaire, et ce nom s’étendit au petit nombre d’orateurs qui partageaient ses opinions et savaient imiter sa manière. Néanmoins la doctrine fondamentale de M. Royer-Collard, celle qu’il n’abandonna jamais, ce fut, on ne saurait trop le redire, la haine des privilèges et le respect de la raison publique. Il pensait donc déjà en 1816 ce que dit plus tard l’adresse de 1830, lorsqu’elle reprochait au pouvoir de ce temps une défiance injuste des sentimens et de la raison de la France. Ce ne fut pas pour sa véritable et immuable doctrine que M. Royer-Collard reçut le nom de doctrinaire, mais pour des théories nées du moment et que le lendemain devait emporter.

Dans la discussion du budget, l’orateur philosophe conserva la même position. La commission de la chambre avait introduit un article sur l’arriéré qu’elle voulait payer par une demi-banqueroute. ne tenant aucun compte des services rendus aux gouvernemens précédens. Le roi n’avait point proposé cette criante injustice. « Ah! messieurs, s’écria M. Royer-Collard, qui l’eût dit que, dès la première session de la première chambre formée en exécution de la charte, avec toutes les garanties que l’expérience avait indiquées et dans des circonstances qui n’y ont appelé que les partisans les plus déclarés de la monarchie légitime, on verrait la prérogative du monarque envahie de nouveau et les commissions de la chambre exerçant à cette tribune la fonction royale de l’initiative ? Je m’arrête ici, je cède au découragement qui s’empare de moi, et je déplore cette fatalité qui nous repousse sans cesse vers les bords de l’abîme d’où nous sortons à peine. L’initiative royale n’est pas une vaine forme dont on puisse s’écarter sans danger. C’est elle qui constitue la nature de notre gouvernement et qui le maintient monarchique au milieu des élémens qui le composent. Dépouiller le roi de l’initiative que la charte lui réserve, ce serait frapper la royauté au cœur [4]. »

Cependant les entreprises de la chambre allaient devenir irrésistibles, et M. Royer-Collard poussa les ministres à en demander au roi la dissolution. Cette dissolution fut prononcée par l’ordonnance du 5 septembre 1816, qui convoquait une autre chambre par un nouveau mode d’élection. M. Royer-Collard, transporté de joie, s’écria « qu’on devrait élever des statues au ministre qui avait délivré la France des folies de la contre-révolution. » La majorité de la chambre nouvelle eut un esprit tout différent. Le parti du privilège se trouva en minorité. On s’occupa d’assurer cette situation pour l’avenir, en convertissant en loi l’ordonnance qui l’avait produite. Cette ordonnance avait transféré l’élection au chef-lieu du département et l’avait éloignée du chef-lieu d’arrondissement, qui était plus soumis à l’influence des partisans de l’ancien régime. M. Royer-Collard, se trouvant en face d’une majorité raisonnable, put modifier déjà la tactique de ses discours. Au lieu de prendre uniquement son appui sur le roi, il pouvait maintenant s’appuyer aussi sur la chambre élective, et en conséquence il ne la regarda plus comme une simple émanation de la royauté, sans caractère représentatif, ne devant être élue que par le petit nombre, n’exprimant que son propre avis, et non celui de la nation [5]; mais il déclara, dans son discours du 26 décembre 1816, qu’il fallait reconnaître dans la chambre l’intervention de la nation elle-même, qui exerce sur son gouvernement une influence régulière, afin que ses vues et ses besoins soient connus et ses droits respectés, et afin que la liberté politique vienne au secours de la liberté civile, dont elle est la seule garantie efficace; que la chambre élective constitue les gouvernemens qu’on appelle représentatifs, qu’elle sera investie d’une confiance d’autant plus étendue que le nombre des électeurs sera plus considérable, et qu’il est nécessaire que le nombre de ceux qui élisent les députés des départemens soit aussi grand que possible.

La majorité libérale de la nouvelle chambre se voyait placée entre deux oppositions : celle des partisans du privilège qui siégeaient à droite, et celle des fauteurs de la révolution et de l’empire qui siégeaient à gauche. Ces derniers, pour renverser la dynastie, feignaient un amour exagéré de la liberté, et les autres, pour renverser le ministère, balbutiaient aussi quelques paroles plus libérales que celles du gouvernement. Dans une discussion sur la suspension de la liberté individuelle, M. Royer-Collard défendit encore la prérogative du prince contre l’une et l’autre opposition. Il répéta que, dans la constitution, le roi ayant l’initiative à l’exclusion de la chambre, il y a toujours présomption que, quand il propose une loi extraordinaire, il a pris toutes les informations nécessaires, parce que le pouvoir légitime est présumé sage et fidèle; que le gouvernement placé au centre où se font ressentir toutes les agitations sait mieux que la chambre s’il est besoin de nouvelles armes pour repousser les dangers; que, quant aux principes absolus qu’on invoquait contre la loi proposée, il y a des temps où les nations sont obligées d’en faire le douloureux sacrifice, à moins qu’elles n’aiment mieux périr plutôt que de s’en écarter [6]. M. Royer-Collard ne fera pas entendre en tous temps cette parole, que le pouvoir légitime est toujours présumé sage et fidèle, qu’il faut accorder au gouvernement tous les moyens de sûreté qu’il demande et mettre quelquefois de côté les principes; mais le fond de sa pensée était celui-ci : le gouvernement d’aujourd’hui est plus ami de la vraie liberté que les deux oppositions hypocrites qui le combattent. La gauche ne veut pas qu’il se défende contre les complots, parce qu’elle voudrait relever ou la convention ou l’empire, et la droite ne veut faire rejeter la loi que pour renverser le ministère et en établir un autre plus ami du régime ancien. — S’il avait tenu ce langage, il aurait soulevé des tempêtes, et on l’aurait accusé de déverser la calomnie. Il fallait donc avoir l’air de discuter des principes, quand dans le fond on repoussait des entreprises coupables. C’est presque toujours là le secret de l’éloquence politique: celui qui cache le mieux la réalité du débat, et sur les misérables intérêts qui s’agitent jette le manteau le plus majestueux, atteint le comble de l’art. M. Royer-Collard à la tribune a dû plus d’une fois regretter sa chaire et se répéter en secret : Ici je ne dis pas ce que je voudrais dire; là bas, tout ce que disais, je le pensais, et tout ce que je pensais, je le disais.

Cependant, à mesure qu’on avance dans la carrière politique de M. Royer-Collard, on le voit moins obligé de voiler sa pensée intime. Quelques jours après le débat sur la liberté individuelle, la discussion s’engagea sur la suppression de la liberté des journaux. D’accord avec le roi et la majorité de la chambre sur le régime civil qui convenait au pays, M. Royer-Collard montra encore ici qu’il mettait au-dessus de la constitution politique la constitution civile et sociale de la France, qu’il ne prenait la première que comme une sauvegarde, et que c’était la seconde qu’il défendait contre les partis. « Une révolution sans exemple, dit-il dans son discours du 27 janvier 1817, s’est opérée au milieu de nous. Elle n’était pas dirigée contre le trône, quoiqu’elle l’ait renversé; elle l’était contre la constitution intérieure de la société. Ce sont les classes diverses qui ont combattu entre elles, bien plus que la nation et son gouvernement. Cette révolution a déplacé tout ce qu’elle n’a pas brisé : les propriétés, les rangs, l’autorité, la gloire même. Elle a arraché la société de ses antiques fondemens, et l’a rétablie sur des fondemens nouveaux... Une nation nouvelle s’avance et se range autour du trône, renouvelé comme elle... La nation dont je parle, innocente de la révolution dont elle est née, mais qui n’est point Sun ouvrage, ne se condamne point à l’admettre ou à la rejeter tout entière; ses résultats seuls lui appartiennent….. Si le gouvernement protégeait ou même s’il favorisait un parti, il faudrait se garder de lui donner les journaux; mais s’il défend au contraire la nation contre tous les partis, il a besoin de cette arme puissante, et, loin de redouter qu’il n’en abuse, souhaitons qu’il veuille et sache s’en servir. Il s’agit donc uniquement de savoir si le gouvernement du roi sert la nation ou s’il sert un parti. En définitive, c’est dans cette question que sont cachées toutes les autres... Eh bien! nous pensons, nous qui défendons le projet de loi, que le gouvernement du roi a donné des preuves irrécusables de sa loyauté et de son dévouement à la cause nationale. Nous trouvons ces preuves dans l’ordonnance du 5 septembre et dans la proposition de la loi des élections. Par l’ordonnance du 5 septembre, le gouvernement du roi a puissamment protégé le repos, la liberté, les droits et les intérêts de la nation. Il a mis la nation elle-même hors de péril en l’arrachant aux partis, à leur puissance, à leur vengeance. Par la loi des élections, il a mis la nation en état de lui rendre à lui-même l’appui qu’il lui prête aujourd’hui. Le dépit des partis, je dirai presque leur fureur, et les injures dans lesquelles ils l’exhalent et qui trahis- sent à nos yeux de grandes espérances déçues, ajoutent à notre sécurité et nous persuadent que le gouvernement du roi a échappé sans retour à leur influence, et qu’il appartient plus que jamais aux grands intérêts qui sont l’objet de notre sollicitude. »

il n’y a plus ici d’équivoque : la constitution intérieure de la société a été renouvelée; il s’agit de savoir si le gouvernement du roi sert la nation. C’est en cela que consiste sa légitimité, et en définitive, c’est dans cette question que sont cachées toutes les autres : tel est le secret de la politique de M. Royer-Collard. Il a été et il est partisan du roi, parce que le roi défend les grands intérêts qui font l’objet de notre sollicitude, et nous devons nous attendre à le voir moins favorable à la prérogative royale, quand le roi se détournera de ces grands intérêts. Il sera donc fidèle à lui-même et à ses principes, malgré les contradictions apparentes de ses paroles.

Un de ces grands intérêts était la complète égalité des consciences et des cultes, et par conséquent la direction de l’éducation publique par des mains laïques, sous l’autorité de l’état. C’était aussi l’un des intérêts nouveaux que les partisans de l’ancien régime attaquaient avec le plus d’ardeur. Pour reconstituer une église dominante, il fallait changer les esprits, et l’on espérait changer les esprits en mettant l’instruction entre les mains du clergé. Dans un discours prononcé le 25 février 1817, M. Royer-Collard repoussa cette agression avec une extrême énergie. « L’université, dit-il, n’est autre chose que le gouvernement appliqué à la direction universelle de l’instruction publique... Elle a été élevée sur cette base fondamentale, que l’instruction et l’éducation publique appartiennent à l’état, et sont sous la direction supérieure du roi. Il faut renverser cette maxime ou en respecter les conséquences, et pour la renverser il faut l’attaquer de front; il faut prouver que l’instruction publique et avec elle les doctrines religieuses, philosophiques et politiques qui en sont l’ame sont hors des intérêts généraux de la société, qu’elles entrent naturellement dans le commerce comme les besoins privés, qu’elles appartiennent à l’industrie comme la fabrication des étoffes, ou bien peut-être qu’elles forment l’apanage indépendant de quelque puissance particulière qui aurait le privilège de donner des lois à la puissance publique... L’université a donc le monopole de l’éducation, à peu près comme les tribunaux ont le monopole de la justice, ou l’armée celui de la force publique. »

La question est franchement posée; le débat est entre la France nouvelle, représentée alors par son gouvernement, et la France ancienne, représentée par un parti. Ce débat entre l’esprit nouveau et l’esprit ancien, que l’on déguise sous le nom de lutte entre l’université et le clergé, a rempli les trente-cinq dernières années. De nos jours, la majorité de l’assemblée nationale, tremblante devant des dangers nouveaux, a acheté l’alliance de l’ancienne opposition de droite par un sacrifice à l’esprit ancien; mais au fond elle est, comme la majorité du temps de M. Royer-Collard et comme la majorité de la France, du côté de l’esprit nouveau, qui ne veut point que la religion s’immisce dans les affaires de ce monde, qui place l’unité de la France dans la justice et non dans le culte, et qui ne laissera pas tomber l’éducation entre les mains d’une puissance particulière qui aspire à donner des lois à la puissance publique, et dont un de ses plus éminens défenseurs a dit naguère encore : Il faut qu’elle ne soit pas ou quelle règne.

A la fin de l’année 1817, M. Royer-Collard accusa pour la première fois un léger dissentiment avec le ministère. Le gouvernement proposait une loi sur la presse et déférait les crimes de celle-ci au jury, en réservant les simples délits aux tribunaux correctionnels. M. Royer-Collard voulut que les jurés fussent aussi les juges du délit. Il ne croyait pas par là diminuer ou affaiblir le gouvernement, mais au contraire l’asseoir sur une base plus large et plus solide, et il donna dans ce discours un des plus beaux modèles de l’éloquence appliquée aux choses abstraites. Après avoir établi que l’appréciation d’un délit était nécessairement arbitraire, puisque le délit échappait à toute définition précise et évidente d’elle-même, il ajouta que cet arbitraire inévitable ne devait pas être déposé dans les mains d’un pouvoir permanent, que la société repose à la fois sur les lois et sur les jugemens, qu’une nation qui obéit à des lois quelle n’a point consenties peut être sagement gouvernée, avoir de bons rois, de grands rois, fleurir au dedans et acquérir de la gloire au dehors, mais qu’elle n’est point libre; qu’ainsi un peuple qui, dans les jugemens criminels, ne protège pas lui-même la vie, l’honneur, la sûreté de chacun de ses membres, peut avoir des magistrats éclairés et vertueux, mais ne jouit pas de la liberté politique, qu’il est sous le glaive. « Députés et jurés, poursuivait-il, vous avez même origine et vous êtes marqués du même sceau; le même nœud vous rassemble; le même dépôt vous est confié. Députés, vous êtes le pays qui concourt aux lois; jurés, vous êtes le pays qui concourt aux jugemens. C’est pourquoi le jugement par jurés s’appelle en Angleterre le jugement du pays ou par le pays, per patriam... La licence des opinions particulières n’est efficacement réprimée que par l’énergie de l’opinion générale et de la raison publique, et des jurés seuls en sont les organes légitimes et surtout les organes écoutés [7]. »

On voit que l’orateur s’écarte ici beaucoup du langage qu’il faisait entendre lorsqu’il disait que l’opinion d’une nation doit être cherchée dans ses véritables intérêts, que les intérêts sont un gage bien plus sûr de l’opinion que l’opinion ne peut l’être des intérêts, et que nous avions le triste avantage d’avoir appris ce que gagnent les nations à être fortement et pleinement représentées [8] ; mais au fond il ne se démentait pas. Quand les partisans de l’ancien régime, en majorité dans la chambre, prétendaient s’appuyer sur la nation, il préférait à l’opinion de la nation ainsi représentée ses intérêts véritables; quand l’état de la majorité pouvait faire croire que la nation comprenait ses véritables intérêts, l’orateur n’avait plus à mettre de côté l’opinion du pays : il en tenait au contraire un très grand compte, et il voulait lui faire place dans les tribunaux comme dans les assemblées politiques.

Dans la session qui s’ouvrit à la fin de 1818, le ministère, qui était alors dirigé par M. de Richelieu, pencha visiblement vers le côté droit. Lors de l’élection des candidats à la présidence, il appuya M. Ravez contre M. de Serre, et fit nommer le premier. Le bruit courut alors que M. de Richelieu avait mission de former un nouveau cabinet dans lequel ne serait pas compris le ministre de la police, M. Decazes, le principal promoteur de l’ordonnance du 5 septembre, qui n’avait pas été pardonnée par le côté droit; mais le ministre de la police, en grande faveur auprès du roi, renouvela en quelque sorte la journée des dupes, et renversa ceux qui voulaient le renverser. Il devint ministre de l’intérieur, et fit nommer M. de Serre ministre de la justice. M. Royer-Collard resta d’accord avec le nouveau ministère, et le soutint de sa parole et de son autorité : le gouvernement défendait alors les vrais intérêts du pays.

Cependant l’opposition de droite était toujours préoccupée du désir de faire prédominer le culte catholique. Cette tendance ne tarda pas à se révéler dans la discussion d’une loi sur la liberté de la presse. L’opposition de droite voulait que l’on punît les offenses à la religion et non les offenses à la morale publique, alléguant qu’il n’y avait point de morale sans religion, ce qui est vrai si on entend parler de la religion commune à tous, ce qui n’est plus vrai si l’on entend parler exclusivement de la religion catholique. M. de Serre prononça, en qualité de garde-des-sceaux, un excellent discours dans lequel il montra que le lien commun des Français n’était plus le culte, mais la morale; que la morale publique est celle qui est révélée par la conscience à tous les peuples, comme à tous les hommes, parce que tous l’ont reçue de leur divin auteur en même temps que l’existence; qu’il n’est jamais arrivé que tous les caractères sacrés de cette morale publique aient été effacés; que plus une religion a sanctionné cette morale commune à toutes, plus elle a été sainte, et que c’est l’honneur immortel du christianisme de l’avoir portée au dernier degré de pureté et de sublimité.

Ces principes étaient ceux de M. Royer-Collard. Il avait souvent pris en main la cause de la philosophie qu’on attaquait déjà, et qu’on voulait retrancher des études. « Le pays qui a donné Descartes à l’Europe, avait-il dit, ne repoussera pas le flambeau allumé par ce grand homme. Sans la philosophie, il n’y a ni littérature ni science véritable. Si de pernicieuses doctrines se sont élevées sons son nom, c’est à elle, non à l’ignorance, qu’il appartient de les combattre, à elle seule qu’il est réservé de les détruire... La pensée a maintenant retrouvé dans les épreuves de l’analyse sa sublime origine, la morale son autorité, l’homme ses destinées immortelles [9]. »


IV.

A la fin de l’année 1819, le ministère fut en partie renouvelé. Une rumeur se répandit qu’il s’effrayait des progrès de l’opinion libérale dans la chambre élective, et qu’il voulait modifier la loi des élections. Des pétitions furent adressées de toutes parts à la chambre pour le maintien de la charte et de la loi des élections qui en émanait. Le ministère voulait qu’on passât à l’ordre du jour sur ces pétitions; une grande partie de la chambre en demandait le renvoi aux ministres. Le vote eut lieu par assis et lever : M. Royer-Collard se leva contre l’ordre du jour, qui ne prévalut qu’à une faible majorité. Une nouvelle phase allait s’ouvrir dans sa vie politique : pour la première fois, M. Royer-Collard allait être plus libéral que le gouvernement, par conséquent abandonner la défense du ministère et se placer à la tête de l’opposition. Il prenait de plus en plus confiance dans la loi électorale qui amenait chaque année dans la chambre de nouveaux défenseurs des intérêts les plus chers au pays, et il ne voulait pas qu’on changeât cette loi au profit des amis du privilège. Le nouvel opposant donna bientôt sa démission de président de la commission de l’instruction publique. Quelque temps après, le ministère lui ôta son titre déconseiller d’état, et enveloppa dans sa disgrâce M. Guizot, que M. Royer-Collard avait proposé à M. de Fontanes pour la chaire d’histoire moderne à la Faculté des lettres, et qu’il avait aidé à entrer dans l’administration publique, et M. Camille Jordan, qui était toujours demeuré uni avec M. Royer-Collard depuis le conseil des cinq-cents, où s’était nouée leur amitié.

M. de Serre, qui avait combattu aux côtés de M. Royer-Collard en faveur du régime nouveau et qui lui avait quelquefois emprunté ses armes, fut chargé de la pénible mission de lui annoncer sa destitution, mal adoucie par un dédommagement que ne pouvait admettre la fierté du philosophe. « Le roi, écrivit-il, dont la mémoire reste frappée de vos services et de votre dévouement, vous accorde le titre de conseiller d’état honoraire et une pension de 10,000 fr. sur le sceau. Sa majesté compte sur vous et m’ordonne de vous le dire. » M. Royer-Collard fit une réponse pleine de dignité que le public n’a point connue et qui mérite d’être citée tout entière. « Je sais quel respect est dû au nom du roi : ses bienfaits obligent presque comme ses ordres; je ne voudrais pas lui désobéir, et cependant je ne puis accepter une pension sur le sceau, en considération de mes services. J’ai été pendant six années, au péril continuel de ma vie, le serviteur principal du roi de France et son conseiller assidu. Depuis la restauration jusqu’à ces derniers temps, j’ai exercé de hautes fonctions, peut-être les plus délicates et les plus difficiles de l’administration. Le traitement public de conseiller d’état était dans une analogie parfaite avec des services de cette nature : c’était la récompense qui m’avait été assignée par la bonté du roi; elle comblait, vous le savez, toutes mes ambitions. Il se rencontre aujourd’hui des ministres qui me la reprennent : je n’ai rien à dire; mais je ne crois pas que je sois obligé d’accepter en échange d’un traitement public, et comme une juste indemnité, un traitement secret sur des fonds secrets. J’abaisserais mon caractère de député; je dégraderais de ma propre main les services que vous rappelez; j’aime mieux qu’ils soient oubliés. Il n’y a point de faste dans ce refus; il m’est dicté par une répugnance invincible et pour ma seule défense. Personne n’est plus que vous en état de le faire agréer au roi par une interprétation équitable : je vous demande ce bon office. Vous me dites que sa majesté compte sur moi : elle rend justice à mes sentimens. Une disgrâce honorable, encourue pour son service, est un attrait de plus pour ma fidélité. »

Bientôt le contre-coup de l’assassinat du duc de Berry renversait le ministère, et M. de Richelieu prenait pour la seconde fois la direction de la politique. Il se faisait un mouvement plus prononcé de réaction contre les idées libérales, et il semblait, comme le disait un membre de l’opposition, qu’on voulût ensevelir dans le tombeau du prince les libertés du pays. L’opposition de droite aspirait toujours à augmenter le nombre de ses adhérens dans la chambre, et elle voulait ou concentrer les élections dans les chefs-lieux d’arrondissement, ou ne laisser voter aux chefs-lieux des départemens que les citoyens les plus imposés. M. Royer-Collard, persévérant dans la nouvelle tactique qu’il avait prise depuis la dispersion de la majorité de 1816, réclama le droit de la nation à être représentée dans le gouvernement et revendiqua l’égalité pour tous les électeurs. « Une société nouvelle, dit-il, est instituée sur la base de l’égalité. La liberté française, toutes nos libertés, même la liberté de conscience, c’est l’égalité. Là où il n’y a pas de distinctions hiérarchiques, dans la rigueur du droit, tous sont éligibles, tous sont électeurs, à moins qu’ils ne soient jugés actuellement incapables de l’être. La loi fondamentale n’a pas à reconnaître la capacité, mais à déclarer l’incapacité; quiconque n’est pas exclu est appelé.... Les incapacités déclarées par la charte ne sont ni personnelles ni définitives; elles ne sont que suspensives et temporaires.... Croyez-vous qu’il y ait de l’aristocratie dans notre division de la propriété? En ce cas, elle siège à la chambre des pairs. Vous faites un pléonasme politique si vous la replacez dans les élémens de la chambre élective.... Ce n’est pas seulement un coup d’état contre le gouvernement représentatif, c’est un coup d’état contre la société; c’est une révolution contre l’égalité, c’est la vraie contre-révolution... ce ne sont plus des députés qui siègent à la chambre, ce sont des notables [10]. »

L’opposition de droite ne manqua pas d’objecter à M. Royer-Collard qu’il venait de professer la doctrine du suffrage universel et de la souveraineté du peuple. Et en effet cette doctrine ressortait de ses paroles. L’orateur fut donc obligé de mettre à nu le fond de sa pensée et sa véritable doctrine. Il expliqua, par son discours du 28 mai 1820, qu’il y a deux élémens dans la société : l’un matériel, qui est le nombre et la force des volontés ; l’autre moral, qui est le droit de tous les intérêts légitimes. Que si l’on veut faire régner le premier, on arrive à l’aveugle souveraineté du peuple; que si l’on veut donner l’empire au second, on établit la souveraineté de la justice. La pensée de M. Royer-Collard est ici évidente : il n’est partisan immuable ni de la prépondérance du roi sur la chambre, quoiqu’il l’ait dit autrefois, ni de la prépondérance de la chambre sur le roi, quoiqu’il vienne de le dire; il est pour le gouvernement qui représentera le mieux les intérêts légitimes et par conséquent les droits du pays. Et ces intérêts légitimes, il nous l’a dit plusieurs fois, ils sont dans l’égalité, qui est la base de toutes les libertés, même de la liberté de conscience, qui a conquis notre sol et qui a fait descendre le privilège au tombeau; car, dit-il aux hommes de l’opposition de droite, « ce que vous admirez n’est point admirable; la multiplicité des rangs et des conditions, c’est l’enfance des sociétés : on ne viole pas impunément les mœurs publiques. Quand l’état d’une société est fixé et qu’il est manifeste, il est la conduite de la Providence sur cette société, et la soumission lui est due comme à tout ordre établi. C’est là le véritable droit divin... Il y a une faction née de la révolution, de ses mauvaises doctrines et de ses mauvaises actions, qui cherche vaguement peut-être, mais qui cherche toujours l’usurpation, parce qu’elle en a le goût encore plus que le besoin. Il y a une faction née du privilège, que l’égalité indigne, et qui a besoin de la détruire... Je reconnais l’une à la haine de toute autorité légitime, politique, morale, religieuse; l’autre, à son mépris instinctif pour tous les droits, publics et privés, et à la cupidité arrogante qui lui fait tout convoiter dans le gouvernement et dans la société. »

Cette faction remportait chaque jour de nouveaux avantages. A la fin de l’année 1820, M. de Corbière fut nommé président de la commission de l’instruction publique, et devint ministre d’état avec MM. Lainé et de Villèle. L’un des vœux les plus ardens de la faction était de reconstituer le clergé sur ses anciennes bases, d’en faire un corps indépendant de l’état, pour qu’il arrivât bientôt à dominer l’état. On revint au projet (de 1816) de lui constituer une dotation inaliénable, et d’abord de faire accroître au budget du clergé les pensions ecclésiastiques à mesure de leur extinction. M. Royer-Collard se chargea de repousser cette nouvelle attaque; il traça la situation du clergé dans la société nouvelle. « L’alliance entre l’état et le clergé, dit-il, consiste en ce que, de la mission divine du prêtre, l’état fait une magistrature sociale, la plus haute de toutes, puisqu’elle a pour fonction d’enseigner la religion. Le prix de l’alliance, qu’on excuse cette expression nécessaire, est la protection. La condition, c’est que le prêtre restera dans le temple, et qu’il n’en sortira point pour troubler l’état. Voilà la matière de tous les concordats... Une religion est-elle exclusive ou même dominante? on peut être assuré que ses ministres seront riches et grands dans l’état, qu’ils exerceront une vaste domination, et qu’ils interviendront sans cesse dans la vie civile pour la soumettre à la loi ecclésiastique... La liberté de conscience est irrévocablement établie par la charte; la religion catholique a cessé d’être exclusive, elle n’est pas même dominante... La condition des ministres de la religion catholique est nouvelle, surtout en ce qu’ils sont placés, à l’égard des cultes chrétiens, sous la loi de l’égalité, à l’égard de la société, sous la loi de la liberté de conscience... Sous des formes bénignes, le concordat de 1817 cachait la contre-révolution dans le clergé. Je juge la révolution aussi sévèrement qu’il convient et que la justice l’exige; mais je ne crois la contre-révolution bonne ni permise nulle part... Des traitemens fixes ont remplacé les dotations territoriales. Ainsi le clergé catholique est une magistrature légale, instituée sur les mêmes bases et le même plan que l’ordre judiciaire [11]. »

Ce discours fit rejeter les propositions du ministère; mais la faction de droite, loin de ralentir ses entreprises, les pressait et les multipliait. Le cabinet de M. de Richelieu lui avait ouvert ses rangs; bien qu’elle y vît ses membres les plus illustres, elle se lassait de partager le pouvoir avec quelques modérés, et elle le voulait sans partage. Des gens qui avaient rédigé une note secrète pour essayer de retenir les troupes alliées, et qui avaient réclamé contre l’affranchissement de la France, reprochèrent au ministère de ne pas garder assez d’indépendance à l’égard des gouvernemens étrangers. Dans la session qui s’ouvrit à la fin de 1821, l’un des membres de l’opposition de droite, M. Delalot, proposa d’insérer la phrase suivante dans la réponse au discours de la couronne : « Nous nous félicitons, sire, de vos relations constamment amicales avec les puissances étrangères, dans la juste confiance qu’une paix si précieuse n’est point achetée par des sacrifices incompatibles avec l’honneur de la nation et la dignité de votre couronne. » L’opposition de droite voulait faire entendre que le ministère, dans sa politique extérieure, avait donné des gages aux libéraux du dehors et du dedans. L’opposition de gauche, pensant que la phrase pouvait se comprendre en ce sens que le ministère était plus favorable aux rois qu’aux peuples étrangers, commit la grave imprudence de soutenir les partisans du privilège et de les aider à renverser un ministère mixte pour en élever un autre où ils allaient s’étaler en maîtres. Le ministère de M. de Villèle fut constitué.

Sans perdre de temps, le nouveau cabinet apporta une loi contre la liberté de la presse. M. Royer-Collard, qui avait autrefois donné les journaux au gouvernement, parce qu’il le regardait comme protecteur des intérêts nouveaux de la France, et qui avait dit avec raison qu’il s’agissait uniquement de savoir si le gouvernement du roi servait la nation ou s’il servait un parti, et que dans cette question étaient cachées toutes les autres; — M. Royer-Collard voyait maintenant le gouvernement passé dans les mains d’un parti ennemi de l’égalité : il ne pouvait donc lui sacrifier la liberté de la presse. Il dit que, dans l’état actuel de la société, la liberté de la presse avait la vertu d’une institution, que la publicité était une sorte de résistance aux pouvoirs établis, parce qu’elle dénonçait leurs écarts et leurs erreurs, et qu’elle était capable de faire triompher contre eux la vérité et la justice. « Nous avons vu, poursuivit-il, la vieille société périr et avec elle une foule d’institutions domestiques et de magistratures indépendantes qu’elle portait dans son sein, faisceaux puissans de droits privés, vraies républiques dans la monarchie... De la société en poussière est sortie la centralisation : il ne faut pas chercher ailleurs son origine. La démocratie chez nous, est-il dit dans l’exposé des motifs du projet de loi, est partout pleine de sève et d’énergie; elle est dans l’industrie, dans la propriété, dans les lois, dans les souvenirs, dans les hommes, dans les choses. Le torrent coule à pleins bords dans de faibles digues, qui le contiennent à peine. A mon tour, je conviens que la démocratie coule à pleins bords dans la France, telle que les siècles et les événemens l’ont faite. Il est vrai que dès long-temps l’industrie et la propriété ne cessant de féconder, d’accroître, d’élever les classes moyennes, elles se sont si fort approchées des classes supérieures, que, pour apercevoir encore celles-ci au-dessus de leur tête, il leur faudrait beaucoup descendre. La richesse a amené le loisir, le loisir a donné les lumières, l’indépendance a fait naître le patriotisme. Les classes moyennes ont abordé les affaires publiques; elles ne se sentent coupables ni de curiosité, ni de hardiesse d’esprit pour s’en occuper ; elles savent que ce sont leurs affaires. Voilà notre démocratie, telle que je la vois et la conçois; oui, elle coule à pleins bords dans cette belle France, plus que jamais favorisée du ciel. Que d’autres s’en affligent ou s’en courroucent : pour moi, je rends grâce à la Providence de ce qu’elle a appelé aux bienfaits de la civilisation un plus grand nombre de ses créatures [12]. »

L’orateur commence par accorder que la démocratie ou l’égalité, — car, dit-il, c’est le vrai nom de la démocratie, et je le lui rends, — est imprégnée dans toutes les institutions civiles du pays; il cherche ensuite la place de la démocratie dans les institutions politiques et ne la trouve pas; il demande si elle possède quelque institution populaire, quelque magistrature, ouvrage de ses mains; il remarque que notre société est tout entière sous la main du gouvernement, que pas un détail n’échappe au pouvoir, et il en conclut qu’elle n’a pas d’autre ressource que la contradiction ou l’opposition, et que, comme elle ne contredit et ne s’oppose que par la presse, il doit être interdit de lui ôter cette liberté. Ces énergiques efforts ne purent, cette fois, arracher à la faction de droite la proie qu’elle convoitait, et la liberté de la presse fut sacrifiée.

Le parti de la contre-révolution était maître au dedans; il voulut le devenir au dehors; il décréta de faire la guerre à la révolution espagnole. M. de Villèle résista lui-même long-temps aux efforts de son parti, et il se forma dans la chambre une nouvelle opposition de droite contre le ministère de la droite. Enfin, en 1823, M. de Villèle céda aux impatiences domestiques et, comme il eut la candeur de l’avouer lui-même, aux injonctions extérieures. M. Royer-Collard s’opposa à cette guerre entreprise pour rétablir le pouvoir absolu; malgré les avertissemens qu’en fidèle et courageux serviteur il donna au trône, la guerre d’Espagne s’accomplit.

L’année suivante, le ministère reprit le projet, qui avait échoué en 1816, de substituer au renouvellement partiel, mais annuel de la chambre, le renouvellement intégral, séparé par un intervalle, non plus de cinq ans, mais de sept ans. On voulait conserver le plus long-temps possible une majorité favorable au parti de la contre-révolution. M. Royer-Collard, dans son discours du 3 juin 1824, revint d’abord à son ancien langage de 1816 : il représenta le renouvellement intégral comme appartenant plus au principe républicain qu’au principe monarchique, comme donnant à un jour marqué une plus grande force à la chambre élective qu’à la royauté, et il répéta qu’en Angleterre le renouvellement intégral avait peu à peu limité, resserré, envahi la monarchie et y avait substitué une république aristocratique. Mais le danger que courait la France n’était pas celui-là; il sentait bien que la faction à laquelle il s’opposait, loin de diminuer le pouvoir royal, voulait au contraire l’agrandir, persuadée qu’elle en recueillerait les premières faveurs et les plus solides bénéfices : il donna donc, dans le même discours, des raisons plus sincères; il dit que la loi proposée était un moyen de faire tomber sans bruit les élections annuelles, que par l’élection seulement la nation intervenait régulièrement dans les affaires publiques et y faisait ressentir sa juste influence, que plus ce droit est exercé, plus il est possédé; que l’élection annuelle était une garantie nécessaire aux institutions nouvelles, que le gouvernement représentatif ne résisterait pas à la désuétude, que par le fait on allait suspendre les élections pendant sept ans et tâcher de déshabituer le pays des élections et de la charte, pour voir ensuite ce qu’on aurait à faire. La vaine évocation de la république montrée derrière le renouvellement intégral n’était pas de nature à effrayer le parti de la contre-révolution, qui savait bien quel usage il voulait faire de la septennalité. Les dernières raisons prises du droit de la nation étaient moins propres encore à le faire reculer. Il passa outre comme pour la guerre d’Espagne, et il assura par la nouvelle loi la durée du ministère qui, malheureusement, acheva de ruiner la dynastie dans l’opinion de la France.

Le ministère consomma cette ruine par le projet de loi sur le sacrilège. Il y avait des peines dans nos codes contre ceux qui auraient outragé les objets ou les ministres d’un culte [13]. On voulait davantage, on voulait non-seulement augmenter la peine, et, par exemple, couper le poing au coupable, mais forcer la loi à faire profession de la religion catholique et à nommer sacrilèges les outrages qui seraient adressés à cette religion. On voulait, selon l’expression de M. Royer-Collard, que cette religion tout entière fût tenue pour vraie et les autres pour fausses, qu’elle fit partie de la constitution de l’état et de là se répandît dans les institutions politiques et civiles, ou autrement, disait-on, l’état professe l’indifférence religieuse, il exclut Dieu de ses lois, il est athée. M. Royer-Collard prononça sur ce sujet, le 12 avril 1825, son discours le plus éloquent, celui qu’il préférait lui-même à tous les autres. Il y montra que la loi ne pouvait punir la profanation des hosties consacrées sans professer le dogme de la présence réelle, sans adopter un culte de préférence à tous les autres. « Les gouvernemens, dit-il, sont-ils les successeurs des apôtres et peuvent-ils dire comme eux : Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous ? S’ils ne l’oseraient, et sans doute ils ne l’oseraient, ils ne sont pas les dépositaires de la foi, et ils n’ont pas reçu d’en haut la mission de déclarer ce qui est vrai en matière de religion et ce qui ne l’est pas. » M. Royer-Collard ajouta que si l’on frappait la profanation des hosties, il faudrait bientôt frapper le blasphème, l’hérésie, l’incrédulité. « De quel droit votre main profane scinde-t-elle la majesté divine et la déclare-t-elle vulnérable en un seul point, invulnérable sur tous les autres, sensible aux voies de fait, insensible à toute autre espèce d’outrage?» Il conclut que le gouvernement deviendrait ainsi théocratique, mais que si la théocratie a pu dans d’autres temps surprendre encore quelque autorité à la faveur de l’ignorance, elle ne serait de nos jours qu’une imposture décriée, à laquelle la sincérité manquerait d’une part et la crédulité de l’autre. « Il est faux, poursuivait-il, qu’on ne sorte de la théocratie que par l’athéisme. Ouvrez le budget : vous y trouvez que l’état acquitte annuellement 30 millions pour les dépenses du seul culte catholique. La loi de finances au moins n’est pas athée. Mais voici une preuve plus convaincante, s’il est possible, que Dieu n’est pas exclu de nos lois : c’est que les lois elles-mêmes se sont mises, et avec elles la société entière, sous la protection du serment.... Quoi! le serment est un acte de religion où Dieu partout présent intervient comme témoin et comme vengeur, et quand les lois se confient sans cesse au serment, que sans cesse elles le prescrivent et peut-être le prodiguent, on ose dire que Dieu est exclu de ces mêmes lois et que l’état est légalement athée.... Cet anathème, lancé de toutes parts et avec tant d’éclat, n’est que le cri de l’orgueil irrité, une vengeance tirée de la loi dont la molle indifférence a négligé de déclarer une seule religion vraie et toutes les autres fausses. La liberté et l’égale protection des cultes, voilà tout l’athéisme de la charte. »

Examinant ensuite le rôle politique de la religion, il fit remarquer finement que les fausses religions ont pour la stabilité et la splendeur des sociétés les mêmes avantages que la vraie. Il opposa les prospérités de l’hérétique Angleterre à la décadence de la catholique Espagne, et montra que dans l’alliance qu’on appelait sainte le premier rang appartenait à la Russie, que nous tenons au moins pour schismatique. Il termina par cette péroraison éloquente. « J’ai voulu marquer, en rompant un long silence, ma vive opposition au principe théocratique qui menace à la fois la religion et la société, d’autant plus odieux que ce ne sont pas, comme aux jours de la barbarie et de l’ignorance, les fureurs sincères d’un zèle trop ardent qui rallument cette torche. Il n’y a plus de Dominique, et nous ne sommes pas non plus des Albigeois. La théocratie de notre temps est moins religieuse que politique; elle fait partie de ce système de réaction universelle qui nous emporte. Ce qui la recommande, c’est qu’elle a un aspect contre-révolutionnaire. Sans doute, la révolution a été impie jusqu’au fanatisme, jusqu’à la cruauté; mais qu’on y prenne garde : c’est ce crime-là qui l’a perdue, et on peut prédire à la contre-révolution que des représailles de cruauté, ne fussent-elles qu’écrites, porteront témoignage contre elle et la flétriront à son tour. » Ces vives paroles firent reculer l’audace du parti contre-révolutionnaire, et la loi succomba.

La dernière lutte soutenue par M. Royer-Collard fut dirigée contre le projet de loi par lequel la faction de droite voulut envelopper la presse de liens plus forts que ceux qu’elle lui avait donnés jusque-là. L’indignation avait été le ton dominant de son discours sur la loi du sacrilège, ses dernières paroles furent marquées par l’accent de l’ironie et du mépris. « Dans la pensée intime de la loi, dit-il, il y a eu de l’imprévoyance au grand jour de la création à laisser l’homme s’échapper libre et intelligent au milieu de l’univers : de là sont sortis le mal et l’erreur; une plus haute sagesse vient réparer la faute de la Providence, restreindre sa libéralité imprudente et rendre à l’humanité sagement mutilée le service de l’élever enfin à l’heureuse innocence des brutes.... Deux fois en vingt ans, nous ne l’avons pas oublié, la tyrannie s’est appesantie sur nous, la hache révolutionnaire à la main, ou le front brillant de l’éclat de cinquante victoires. La hache est émoussée; personne, je le crois, ne voudrait la ressaisir, et personne aussi ne le pourrait.... C’est dans la gloire seule, guerrière et politique, comme celle qui nous a éblouis, que la tyrannie doit aujourd’hui tremper ses armes. Privée de la gloire, elle serait ridicule. Conseillers de la couronne, connus ou inconnus, qu’il nous soit permis de vous le demander : qu’avez-vous fait jusqu’ici qui vous élève à ce point au-dessus de vos concitoyens, que vous soyez en état de leur imposer la tyrannie? Dites-nous quel jour vous êtes entrés en possession de la gloire? quelles sont vos batailles gagnées? quels sont les immortels services que vous avez rendus au roi et à la patrie? Obscurs et médiocres comme nous, il nous semble que vous ne nous surpassez qu’en témérité.... La loi que je combats annonce la présence d’une faction dans le gouvernement aussi certainement que si cette faction se proclamait elle-même, et si elle marchait devant nous enseignes déployées. Je ne lui demanderai pas qui elle est, d’où elle vient, où elle va : elle mentirait. Je la juge par ses œuvres : voilà qu’elle vous propose la destruction de la liberté de la presse; l’année dernière, elle avait exhumé, du moyen-âge le droit d’aînesse; l’année précédente, le sacrilège. Ainsi dans la religion, dans la société, dans le gouvernement, elle retourne en arrière;... elle tend par le fanatisme, le privilège et l’ignorance à la barbarie et aux dominations absurdes que la barbarie favorise. L’entreprise est laborieuse, et il ne sera pas facile de la consommer. A l’avenir, il ne s’imprimera pas une ligne en France, je le veux; une frontière d’airain nous préservera de la contagion étrangère, à la bonne heure. Mais il y a long-temps que la discussion est ouverte dans le monde entre le bien et le mal, le vrai et le faux; elle remplit d’innombrables volumes, lus et relus le jour et la nuit par une génération curieuse. Des bibliothèques, les livres ont passé dans les esprits; c’est de là qu’il vous faut les chasser, Avez-vous pour cela un projet de loi? Tant que nous n’aurons pas oublié ce que nous savons, nous serons mal disposés à l’abrutissement et à la servitude. Mais le mouvement des esprits ne vient pas seulement des livres. Né de la liberté des conditions, il vit du travail, de la richesse et du loisir. Les rassemblemens des villes et la facilité des communications l’entretiennent. Pour asservir les hommes, il est nécessaire de les disperser et de les appauvrir; la misère est la sauvegarde de l’ignorance. Croyez-moi, réduisez la population; renvoyez les hommes de l’industrie à la glèbe, brûlez les manufactures, comblez les canaux, labourez les grands chemins. Si vous ne faites pas tout cela, vous n’aurez rien fait; si la charrue ne passe pas sur la civilisation tout entière, ce qui en restera suffira pour tromper vos efforts [14]. »

Dans ce discours, M. Royer-Collard résume lui-même en trois mots sa doctrine politique, et il en montre l’unité. Elle est tout entière dans la lutte contre le fanatisme, le privilège et l’ignorance. Sa vie parlementaire fait donc partie de sa vie philosophique. Non-seulement la philosophie donna à son langage le goût et l’art de ces expressions abstraites et générales qui font la force et l’élévation de ses discours, mais elle lui fournit aussi les doctrines qu’il défendit avec tant de constance et d’énergie, c’est-à-dire l’abolition de tout privilège, soit de naissance, soit de fortune, la propagation de la science et des lumières, la sécularisation de l’état, et l’unité de la France fondée, non sur un culte particulier, mais sur la morale et la religion communes à tous les cultes. M. Royer-Collard fut donc à la chambre ce qu’il avait été à la Faculté des lettres : il fut le philosophe.


V.

Les partisans du privilège, en faisant voter la septennalité dans l’année 1824, s’étaient crus possesseurs de la chambre et du pays pour long-temps, et cependant déjà, en 1827, ils ne se sentaient plus assurés de la majorité dans le parlement, et ils voulaient essayer de le recomposer d’élémens nouveaux, qu’ils espéraient voir plus favorables à leurs desseins. Ils firent donc dissoudre la chambre des députés et convoquer les collèges électoraux. M. Royer-Collard reçut alors la récompense de ses longs combats pour les intérêts de la France nouvelle; il fut élu par sept départemens.

L’Académie française voulut aussi concourir à l’éclat de son triomphe, et lui ouvrit ses portes. Elle ne pouvait d’ailleurs se dispenser d’appeler dans son sein un écrivain dont le langage était si pur et si élevé, et qui était le premier orateur politique de ce temps. On se rappelle encore l’effet de sa parole sur l’assemblée, l’attente que produisait dans tous les rangs l’annonce d’un de ses discours, les bancs qui se remplissaient tout à coup, le silence qui s’établissait, l’attention profonde qui s’attachait à tous les mots et à tous les gestes de l’orateur. M. Royer-Collard, le cahier à la main, pour ne pas jouer frauduleusement le rôle d’un improvisateur, ne lisait cependant pas son discours, mais le récitait d’un accent animé, convaincu, impérieux; un murmure d’approbation circulait dans l’auditoire; une explosion d’enthousiasme éclatait à la fin du discours et suspendait la séance. D’autres ont eu ce genre de succès; mais un avantage qui n’appartient qu’à lui, c’est que, par la nouveauté et le poids de ses argumens, il changeait le cours de la discussion : il l’établissait sur un terrain nouveau qui devenait à l’instant même le commun champ de bataille. Toutes les anciennes raisons étaient perdues de vue; il avait élevé un nouvel étendard, que les uns cherchaient à soutenir, et que les autres voulaient abattre, mais au pied duquel se passait désormais tout le combat.

M. Royer-Collard déclara dans son discours de réception à l’Académie, prononcé le 13 novembre 1827, que, touché de l’honneur qu’il recevait, il ne l’avait cependant point cherché, « parce que les pensées de l’homme public sont trop graves et ses devoirs trop saints pour admettre un partage entre le soin de bien faire et celui de bien dire. » Il voulait qu’il fût bien entendu qu’il n’avait pas composé ses discours comme des morceaux d’éloquence, mais comme des actes de sa vie politique. Et en effet il répétait souvent qu’il n’avait pas eu le temps d’écrire de manière à se satisfaire lui-même. Il n’exceptait de cet arrêt que son discours d’ouverture prononcé à la Faculté des lettres à la fin de 1813, et ses discours sur la loi du sacrilège et sur la loi contre la liberté de la presse, dont nous avons cité quelques passages. Comme tous les grands écrivains, il se faisait une très haute idée des difficultés de l’art d’écrire. S’il n’avait pas été obligé de porter la parole en public, c’est-à-dire d’agir par la parole, il est probable qu’il n’aurait jamais écrit. M. Royer-Collard ne consentait à rien dire médiocrement. Nourri de la lecture assidue des grands écrivains du XVIIe siècle, il semblait se demander, lorsqu’il avait à produire une pensée, comment l’aurait exprimée un de ces maîtres de la parole et en particulier Bossuet. Écrivant, pour ainsi dire, sous les yeux d’un si sévère témoin, il retranchait tout ce qui aurait pu choquer ses regards. Il ne souffrait rien de bas, rien de commun, rien de lâche : chaque mot devait avoir sa vertu. Les expressions recevaient de la netteté et de la couleur; les images étaient appropriées à la signification naturelle des termes; les périodes prenaient de l’ampleur et de la majesté. M. Royer-Collard est de la famille des écrivains du grand âge de notre littérature. Il n’a pas la marche vive et dégagée du XVIIIe siècle; il recherchait des grâces plus austères et plus retenues; il s’est mis au nombre de nos écrivains classiques, non pas des classiques élégans du siècle de Louis XV et de Voltaire, mais des classiques graves et élevés du siècle de Louis XIV et de Bossuet.

Même dans les entretiens familiers, la parole de M. Royer-Collard conservait une grande élévation, ou une correction curieuse, ou une forme d’antithèse et de contre-vérité qui rendait la pensée plus frappante et le trait plus acéré. Tantôt, mettant malicieusement en regard l’ancienne et la nouvelle littérature, il disait aux nouveaux auteurs : « Je ne lis plus, je relis; » tantôt, relevant comme un défaut une docilité que d’autres auraient regardée comme une déférence flatteuse, il se plaignait d’une personne en s’écriant : « Je lui persuade tout ce que je veux. » Une fois, pour signaler l’ambition oratoire d’un poète, il disait en parlant d’un discours que celui-ci devait prononcer : « On s’attend à de l’imprévu. » Un autre jour, rencontrant un illustre personnage récemment décoré d’un nouveau titre, il lui adressait ces mots, comme s’il avait à le consoler d’un désavantage : « Je vous fais mon compliment, monsieur, cela ne vous diminue pas. » Une autre fois encore, tout en ne voulant pas paraître juger une célèbre histoire du consulat et de l’empire, et désirant cependant lui reprocher de ne pas assez respirer l’amour de la liberté, il se contentait de dire : « Lorsque j’ai reçu l’ouvrage, je relisais les histoires de Tacite. » C’est ainsi que sa parole donnait du relief à toutes choses, et comme l’a remarqué un excellent juge, « si la pensée était commune, il la refrappait à son empreinte; quelquefois même il la rendait excessive, pour qu’elle ne servit qu’à lui [15]. »

Mais nous n’avons pas achevé de tracer la vie politique de M. Royer-Collard. Les élections de 1828 ne répondirent pas aux espérances des partisans de l’ancien régime. Le ministère se retira. Le roi Charles X appela à contre-cœur des ministres plus amis des idées nouvelles. M. Royer-Collard fut nommé président de la chambre des députés. Pendant les deux sessions de 1828 et 1829, le ministère fit de louables efforts pour concilier les intérêts de la liberté et ceux de la prérogative royale. M. Royer-Collard se montrait satisfait de la conduite que tenaient les ministres; il essayait de contenir ceux de ses amis qui voulaient que, dans les lois sur les communes et les départemens, on fît une plus grande part à l’influence populaire. Il leur disait : « Vous ne connaissez pas le roi Charles X; vous le pousserez à quelque extrémité fâcheuse. » Sa voix ne fut pas entendue. Le ministère ne put faire recevoir la loi sur l’organisation départementale et communale avec les sages tempéramens qu’il y avait établis. Il fut obligé de la retirer en pleine séance, comme par une sorte de coup de théâtre. Le roi, ainsi que l’avait prédit M. Royer-Collard, prit avantage de cet échec d’un ministère qui n’était pas de son choix. « Puisque, malgré vos intentions libérales, dit-il à ses ministres, vous n’avez pas assez de crédit sur la chambre pour sauver ce que vous croyez vous-mêmes devoir conserver de la prérogative du roi, trouvez bon que j’avise de mon côté, et avec des ministres selon mes vues, au salut de la royauté. » Il choisit alors ce ministère qui inspira au pays de si tristes et de si justes pressentimens.

A l’ouverture de la session de 1830, la chambre des pairs, contre son habitude, plaça dans son adresse au roi un avertissement sévère sur les coups d’état que le ministère pouvait méditer. La chambre des députés rédigea la célèbre adresse connue sous le nom d’adresse des 221, où elle déclara refuser son concours à une administration « dont la pensée fondamentale était une défiance injuste des sentimens et de la raison de la France, défiance injurieuse pour le peuple, menaçante pour ses libertés. » Elle appelait le roi à se prononcer « entre ceux qui méconnaissaient une nation si calme et si fidèle et la chambre qui, avec une conviction profonde, venait déposer dans le sein de sa majesté les douleurs de tout un peuple jaloux de l’estime et de la confiance de son roi. » M. Royer-Collard, président de la chambre, avait pris soin de faire rédiger l’adresse par M. Gautier, un royaliste éprouvé, dont la fidélité ne pouvait être suspecte. C’était au président que revenait la charge, alors douloureuse, de donner lecture de l’adresse au prince. Placé entre l’obstination aveugle du roi et l’impatience imprudente de ses amis, de quelque côté qu’il se tournât, il ne voyait que des fautes et des abîmes. Il lut donc cette adresse avec une profonde mélancolie et presque avec l’accent du désespoir. Le lendemain, la chambre était prorogée, et M. Royer-Collard allait ensevelir dans la solitude de la campagne ses amers regrets de la témérité des partis et son effroi de l’avenir. Bientôt la chambre fut dissoute, puis réélue avec une majorité plus forte encore contre le ministère. Le coup d’état depuis si long-temps redouté fut résolu, et la révolution de 1830 s’accomplit.

M. Royer-Collard vit cette révolution avec une extrême répugnance; il n’aurait pas voulu qu’on répondît à une violation de la charte par une autre violation. « Les révolutions, dit-il, vendent cher les avantages qu’elles promettent. La postérité jugera si celle-ci était inévitable, ou si elle pouvait s’opérer à d’autres conditions [16]. » Cependant il ne se retira point de la chambre, parce que derrière la révolution politique il entrevoyait des tentatives de révolution sociale, et qu’au- dessus des dynasties et des gouvernemens, disait-il, règne la question permanente, la question souveraine de l’ordre et du désordre, du bien ou du mal, de la liberté ou de la servitude. Il prit la parole dans la discussion sur la constitution de la chambre des pairs en 1831, et plus tard, en 1835, pour résister aux mesures par lesquelles, disait-il, le jury constitutionnel avait été dégradé, et ses attributions légitimes transférées imprudemment à un pouvoir digne de tout notre respect, mais à qui elles sont et doivent demeurer étrangères. Il avait préparé un discours contre le projet de loi qui voulait punir la non-révélation d’un complot. Le projet de loi fut retiré devant la menace de ce discours. On le pressa de l’imprimer; il refusa de frapper des adversaires qui s’étaient eux-mêmes mis à terre. Depuis, ce discours lui fut dérobé. Il le regretta, parce qu’il y passait en revue sa vie politique et expliquait comment il avait été conduit, avant 1830, à combattre presque toujours un gouvernement qu’il aimait, et, depuis cette époque, à soutenir presque constamment un gouvernement qu’il n’aimait pas. Il ne put voir de sang-froid la coalition de 1838, où des serviteurs illustres de la monarchie nouvelle, mais qui n’étaient pas alors au pouvoir, prêtèrent leur secours aux ennemis de toute monarchie, où l’on se plut de part et d’autre à découvrir à l’envi la personne du roi, et où, parmi les accusations lancées contre le ministère, on lui fit un crime d’avoir respecté les traités et la foi jurée aux peuples de l’Europe. « L’agitation produite par la révolution de juillet, dit M. Royer-Collard aux électeurs de Vitry, le 3 mars 1839, a été chassée des rues, où elle a été réprimée, et s’est réfugiée, s’est retranchée au cœur de l’état. Là, comme dans un lieu de sûreté, elle trouble le gouvernement, elle l’avilit, elle le frappe d’impuissance et en quelque sorte d’impossibilité. Sous les voiles trompeurs dont elle se couvre, c’est l’esprit révolutionnaire : je le reconnais à l’hypocrisie de ses paroles, à la folie de son orgueil, à sa profonde immoralité. Au dehors, la foi donnée ne l’oblige pas; au dedans, pourquoi la charte jurée l’obligerait-elle davantage? Cependant les institutions, fatiguées, trahies par les mœurs, résistent mal: la société appauvrie n’a, pour sa défense, ni positions fortes, ni places réputées imprenables. Croirons-nous qu’il suffira des honneurs éphémères du ministère et d’une part subordonnée du pouvoir pour assouvir des passions insatiables? Non, elles seront attirées à travers le ravage et la conquête vers une plus riche proie. Nous entrons, messieurs, dans une ère nouvelle : de grands maux nous menacent; il faut le savoir pour les conjurer : voilà que notre foi est décriée devant l’Europe, qui pourra nous demander des otages comme à un peuple barbare, quand nous aurons à traiter avec elle. Voilà que le trône de juillet est attaqué, je voudrais ne pas dire ébranlé, ce trône que mes mains n’ont pas élevé, mais qui reste aujourd’hui, je le reconnais, notre seule barrière contre d’odieuses entreprises. »

La coalition triompha; de nouvelles élections furent demandées au pays. M. Royer-Collard, découragé, ou peut-être pour laisser la place à quelque défenseur plus ardent de la monarchie nouvelle et moins lié que lui par les engagemens du passé, déclina les suffrages qui venaient encore le chercher et descendit volontairement de la scène politique. Le respect de tous les partis le suivit dans sa retraite, et les dépositaires du pouvoir allèrent plus d’une fois s’y inspirer de son expérience et de sa suprême sagesse.


VI.

Cependant M. Royer-Collard approchait peu à peu de sa fin; une maladie organique du rein, dont il a souffert toute sa vie, lui avait déjà donné de sinistres avertissemens; en 1835, elle l’avait mis pendant long-temps en danger. Le mal reparut par une crise violente au printemps de 1844. L’année suivante, il vit clairement qu’il ne fallait plus compter sur un long délai; il était depuis long-temps résigné à la mort, et il se mit tranquillement à en faire les apprêts. Il avait résolu d’aller mourir à sa terre de Château-Vieux, dans la retraite, sans pompe, sans discours, au milieu de sa famille et de ses métayers, entre les bras du curé de son village.

M. Royer-Collard avait fait enseigner à ses enfans les dogmes et les actes d’une religion sévère, mais il n’en suivait pas lui-même toutes les pratiques. Quels étaient ses motifs? Nul ne peut le dire, car il a souvent répété qu’il ne s’était révélé à personne tout entier. Quoi qu’il en soit, il se trouvait ainsi dans une contradiction pénible pour lui et surtout pour ses filles. Il leur disait : « J’ai la foi qui croit, mais je n’ai pas la foi qui voit; elle est si précieuse, cette foi, qu’il faudrait aller la chercher jusque dans les entrailles de la terre. Je ne suis pas tel que je le voudrais pour m’approcher de l’autel; si je voulais y aller, je tomberais. » On lui répondait « qu’à force de respecter la loi, il la violait. » Il voulut cependant, trois ou quatre ans avant sa mort, recevoir les entretiens d’un prêtre, et, l’année qui précéda sa fin, il dit à sa fille, car il n’en avait plus qu’une alors : « Je suis maintenant résolu d’accomplir ce que j’ai toujours différé par la remise au lendemain; » mais soit par un reste d’hésitation, soit par la répugnance naturelle à la secte de sa mère pour la fréquence des sacremens, il ajourna pour lui la communion aux derniers momens de sa vie.

Dans l’été de 1845, M. Royer-Collard partit pour la campagne, devançant, comme à l’ordinaire, le départ de sa famille. Il dit en arrivant dans la cour du château, qui était comme le rendez-vous des métayers au moment du repos, et qu’il trouva remplie de paysans : « Mes amis, je viens mourir au milieu de vous. J’ai voulu vous revoir encore une fois, m’occuper de pourvoir à vos besoins de cet hiver et vous faire profiter des dépenses et des libéralités inséparables même des plus simples funérailles. » Il se fit porter dans sa chambre et n’en sortit presque plus; il n’admit auprès de lui que le médecin et le curé. Il dit à celui-ci : « Ne demandez pas au ciel pour moi la guérison; demandez-lui la patience et la soumission, » et il ne s’occupa plus que des préparatifs de sa mort, disposant lui-même soit les objets qui devaient servir aux cérémonies funèbres, soit les dons qu’il voulait laisser après lui. Il n’entretint sa pensée que de méditations sur le moment suprême, et l’on trouva, quand il ne fut plus, tous ses livres marqués par les signets aux passages qui traitent de la mort.

Lorsque sa famille vint le rejoindre, il ordonna que son gendre [17] fût d’abord admis seul auprès de lui. Il voulait compter exactement le nombre de momens qu’il lui restait à vivre; il exigea une réponse sérieuse et comme on la doit faire à un homme qui ne craint pas la mort: il l’obtint, et fut confirmé dans l’opinion que sa fin était prochaine. Il reçut alors le reste de sa famille; il fixa lui-même la nuit où l’on devait lui donner les sacremens, fit dresser un autel dans sa chambre par les mains de ses proches, et il leur disait avec sérénité : « Je suis pas à pas les progrès de ma mort, j’apprends petit à petit à me séparer de toutes choses; je me vois déjà dans le cimetière du village, et je m’y mets. »

La dernière nuit était arrivée : il n’avait rien perdu de la fermeté de son cœur et de la force de son esprit. Sa famille se rangea dans sa chambre, calme, recueillie, en silence, laissant tomber de furtives larmes, et retenant des sanglots qu’il n’aurait pas permis. Il se fit lire les prières des agonisans par son petit-fils, lui pressant le bras pour ralentir la lecture ou pour marquer les endroits qui le touchaient le plus. Il lui dit pour dernières paroles : « Il n’y a dans ce monde de solide que les idées religieuses; ne les abandonnez jamais, ou, si vous en sortez, rentrez-y. » L’un des rideaux de son lit ayant été dérangé par les mouvemens des personnes qui l’assistaient, il dit : « Ce rideau n’est pas en ordre. » Après ce mot, qui le montre conservant jusqu’au dernier moment sa tranquillité d’esprit, son amour de la règle, il rendit à Dieu une ame maîtresse d’elle-même. Le matin des funérailles, sa fille et son petit-fils voulurent rendre de leurs propres mains le dernier devoir à leur père, suivant la forte éducation qu’ils avaient reçue de lui, et suivant le désir qu’ils devaient lui supposer; mais ils rencontrèrent le médecin qui leur dit : « C’eût été trop; je vous ai prévenus. » C’est ainsi que la sagesse du monde l’emporte quelquefois sur celle des sages.

Telle fut la fin de M. Royer-Collard. Il n’en souffrit d’autres témoins que les membres les plus proches de sa famille, le médecin et le curé; il n’y appela personne du dehors; il voulut par-dessus tout n’en pas faire une conversion d’apparat. Cette mort fut digne de sa vie; on y retrouve cette grandeur sans exagération, cette dignité sans emphase que M. Royer-Collard portait dans ses actes comme dans ses paroles. Sa vie publique et sa vie privée avaient fait briller les mêmes vertus : la force de la volonté, le goût des choses difficiles, le respect pour la vraie piété et pour les progrès de la raison. Dans les écoles, il fonda l’enseignement de l’histoire, pour éclairer la connaissance du temps présent par celle du temps passé; il réforma l’enseignement de la philosophie, pour éloigner la jeunesse du culte des intérêts sensibles. Dans la carrière politique, il prit en main la cause de la dignité humaine et de l’égalité des droits, qui en est inséparable. Sa résistance aux tentatives rétrogrades de la restauration lui donne un caractère à part. Beaucoup d’autres étaient dans l’opposition, parce qu’ils ne pouvaient pas n’y pas être. Soit qu’ils eussent servi un pouvoir passé et qu’ils fussent suspects au pouvoir nouveau, soit qu’ils voulussent détruire non pas les préjugés de la dynastie, mais la dynastie elle-même, ils étaient forcés de parler et d’agir contre elle. M. Royer-Collard, avec la faveur que lui donnaient auprès du roi ses anciens services, avec la loyauté et la fidélité qu’il ressentait pour la personne des princes, vint s’asseoir volontairement sur les bancs de l’opposition, et son unique motif fut la défense des intérêts de la France nouvelle. La résistance des premiers avait été nécessaire ou intéressée : celle de M. Royer-Collard fut libre et dictée uniquement par sa conscience; elle est une preuve éclatante de l’élévation de ses sentimens, de la perspicacité de sa raison, de la fermeté de son caractère et de son profond amour du pays.


ADOLPHE GARNIER.

  1. M. Villemain.
  2. M. Cousin.
  3. Les discours de M. Royer-Collard, que nous aurons souvent occasion de citer dans la suite de cette étude, n’ont été recueillis nulle part. Un petit nombre d’amis en possèdent la collection complète. Les passages que nous leur empruntons marquent nettement les diverses phases de la vie politique de M. Royer-Collard, et font voir, à travers les débats de la chambre, un côté intéressant de d’histoire de la restauration.
  4. Discours du 15 mars 1816.
  5. Discours du 24 février 1816.
  6. Discours du 14 janvier 1817.
  7. Discours du 16 décembre 1817.
  8. Discours du 24 février 1816.
  9. Discours du 18 août 1818.
  10. Discours du 17 mai 1820.
  11. Discours du 15 mai 1821.
  12. Discours du 22 janvier 1822.
  13. Code pénal, art. 260-263.
  14. Discours du 14 février 1827.
  15. M. de Rémusat, discours de réception à l’Académie française.
  16. Discours aux électeurs de Vitry-le-Français le 6 juillet 1831.
  17. M. Andral.