Petits Mémoires littéraires (Monselet)/Chapitre XIX

CHAPITRE XIX

À Monaco. — Maladie et mort de M. H. de Villemessant.

Je me trouvais à Monaco, au mois d’avril 1879. Dès que j’appris que M. de Villemessant était gravement indisposé, je fis taire quelques dissentiments qui avaient existé entre lui et moi pendant ces dernières années, et j’allai le voir à sa villa Beaumarchais.

Son domestique me reconnut, et lui porta ma carte immédiatement.

M. de Villemessant donna l’ordre qu’on m’introduisît, et j’entrai dans sa chambre à coucher, dont les fenêtres donnaient sur la mer.

Deux personnes s’y trouvaient : M. Riou, le dessinateur, et M. Bourdin, le fils de mon cher ami Gustave Bourdin.

Il était six heures du soir environ.

M. de Villemessant était couché dans son grand lit, le cou nu comme d’habitude, et les bras hors du lit. La figure était bonne, un peu plus colorée que de coutume, mais sans rien de particulier.

Il trouva pour m’accueillir le ton de plaisanterie qui lui était accoutumé :

— Est-ce que vous venez pour m’administrer ? me demanda-t-il en me tendant la main.

— Toujours le même ! répondis-je en souriant ; allons, je vois que ce n’est rien.

— On vous avait donc dit que c’était quelque chose ?

— Non ; on m"a dit que vous gardiez la chambre, voilà tout. Qu’est-ce que vous avez ?

— Un eczéma.

— Je connais ça… des bonbons à liqueur, selon l’expression de Zola.

Cela le fit rire ; il ne demandait qu’à rire, même de son mal, surtout de son mal.

— Où avez-vous cet eczéma ? continuai-je.

— Au ventre.

— C’est discret, au moins.

— Discret, soit… mais c’est joliment embêtant !

— Bah ! qui est-ce qui n’a pas eu son eczéma ?… Va qu’est-ce qu’on vous ordonne ?… des cataplasmes… de la poudre d’amidon ?

— Je ne sais pas… quelque chose comme cela.

— Vous n’en êtes pas encore à l’arsenic ?

— J’espère bien ne pas y arriver.

Il changea lui-même de conversation.

Au bout d’un quart d’heure, je me levai et pris congé de lui.

M. Bourdin fils m’accompagna jusqu’à la grille.

J’ai su depuis, par M. Riou, qu’après mon départ, madame de Villemessant était entrée dans la chambre de son mari.

— Vous avez reçu une visite ? lui avait-elle dit.

— Oui, c’est ce brave Monselet…

Cette visite-là m’avait laissé si peu d’inquiétude que je jugeai inutile de la recommencer le lendemain. J’avais, d’ailleurs, tous les jours des nouvelles de M. de Villemessant par M. Camille Debans, un des rédacteurs du Figaro, qui le voyait à toute heure et auquel il a dicté quelques-unes de ses dernières lettres.

Un jour, cependant, M. Debans me prit à part et me dit :

— Vous savez… Villemessant ne va pas bien.

— Pas mieux, voulez-vous dire !

— Non, pas bien du tout ! fit M. Camille Debans en hochant la tête.

— Son eczéma empire ?

— Ah bien oui ! ce n’est plus un eczéma ; c’est une infiltration des poumons… je ne sais pas vous dire… quelque chose comme une hypertrophie… cela gagne, cela s’étend.

— Diable !… Et semble-t-il affecté ?

— Lui ! il n’est occupé qu’à nous faire des niches.

— Alors, rien n’est désespéré.

Là-dessus, je partis pour Nice où j’avais quelques personnes à voir. À Nice, tout le monde me demanda comment allait M. de Villemessant. On me parut plus alarmé qu’à Monaco. Je sus que le docteur de Labordette avait été appelé auprès de lui, et qu’il était revenu la figure longue, sans vouloir répondre aux questions qu’on lui adressait de toutes parts.

Cette particularité hâta mon retour à Monaco.

Me Lachaud et M. de Rodays, un des administrateurs du Figaro y étaient arrivés de la veille, mandés par M. de Villemessant lui-même. Il avait donc perdu quelque chose de son assurance. Cependant, comme il n’avait pas fait écrire à ses filles, ses deux principales affections, on pouvait croire qu’il ne se sentait pas encore condamné. Je me proposai d’aller le voir le lendemain.

Le lendemain, c’était le 11 avril, c’était le vendredi saint.

Ce devait être le dernier jour de M. de Villemessant.

Il y a une légende sur ce dernier jour : l’entretien de M. de Villemessant avec Me Ledet, notaire de Monaco ; sa signature tracée d’une écriture ferme au bas d’un acte ; le point sur l’i posé après coup ; les deux visites de Mgr Theuret, évêque d’Hermopolis, la deuxième suivie de la confession de M. de Villemessant (le temps a manqué pour la communion), etc. etc.

La légende dit vrai en ce qui concerne sa fermeté d’esprit (j’aime mieux ce mot que celui de sérénité). Lui qui avait eu toute sa vie une peur excessive de la mort, qui n’allait jamais aux enterrements, il envisageait sa fin avec tranquillité, et en causait comme d’une affaire. Et cependant, il ne l’avait pas prévue si rapide !

Dès le matin de ce jour, on avait à constater une transformation fâcheuse dans sa physionomie. Son front dur et bien modelé était devenu jaune ; son regard, ce regard si perçant, si altier, était complètement éteint ; la langue était enflée et pendante. Du reste, tout son corps était enflé ; c’était bien le commencement de la fin ; la décomposition du sang n’était que trop constatée, et l’on pouvait prévoir, à quelques instants près, l’heure à laquelle il rendrait le dernier soupir.

Ce moment se produisit vers neuf heures du soir. Madame Bourdin, avertie enfin par dépêche télégraphique, venait d’arriver avec son second fils. Elle se précipita vers le moribond ; il ne parlait plus, mais ses pressions de main témnoignaient qu’il entendait et comprenait tout.

Le mal montait, emplissant la gorge, empêchant la respiration, assiégeant le cerveau. Aux premières manifestations du râle. Me Lachaud dit à madame de Villemessant : « Madame, prenez mon bras, et montez dans votre appartement. »

Madame de Villemessant obéit machinalement.

À partir de ce moment, l’ordre fut donné de fermer la grille de la villa Beaumarchais et de ne laisser entrer personne.

Néanmoins, le bruit de la mort de M. de Villemessant se répandit promptement au dehors. À onze heures ce n’était plus un mystère. Pourtant, les domestiques, obéissant à leur consigne, répondirent aux quelques personnes qui vinrent s’informer — à travers la grille, — que M. de Villemessant n’était pas mort. Le petit cocher insista surtout sur ce mensonge. Plusieurs amis du défunt furent de la sorte éconduits. Pourquoi ? Dans quel but retarder de quelques heures la connaissance de cet événement ? Pour éviter les indiscrets, répondra-t-on. Les indiscrets ne sont pas aussi nombreux que cela, à onze heures du soir, auprès d’un cadavre…

On m’a dit, et cela me semble plus admissible, que les représentants de M. de Villemessant voulaient empêcher qu’on télégraphiât à Paris avant eux — ou en même temps qu’eux. (Le bureau télégraphique reste ouvert à Monaco jusqu’à minuit.) La nouvelle de la mort de M. de Villemessant aurait pu facilement, en effet, être connue à Paris douze heures plus tôt ; en la tenant sous le boisseau, le Figaro a dû obéir à une intention ou à un calcul que je livre aux interprétations.

Le lendemain matin, par le plus beau temps du monde, — ciel bleu, effluves printanières, soleil radieux, — je reprenais le chemin de la villa Beaumarchais.

Cette fois, la grille était ouverte, grande ouverte. Je gagnai le perron sans rencontrer personne. Un domestique traversa l’antichambre sans tourner les yeux sur moi. Je le suivis silencieusement dans une pièce où je trouvai deux femmes en larmes : madame de Villemessant et madame Bourdin.

Un monsieur tout en noir était sur mes talons : c’était un embaumeur de Menton. M. de Rodays l’installa dans la chambre à coucher, où il procéda à sa funèbre besogne.

J’avais demandé à contempler une dernière fois les traits de M. de Villemessant ; cette triste satisfaction me fut refusée par Mme Bourdin. La mort, me dit-elle, avait opéré de trop cruels ravages sur la physionomie de son père.

Une fois embaumé et entouré d’une sorte de maçonnerie, le corps fut enfermé dans trois cercueils.

Les obsèques de M. de Villemessant eurent lieu le lendemain matin, à sept heures et demie. Le char funèbre, suivi d’un petit nombre de parents et d’amis, partit de la maison mortuaire et gravit les pentes du rocher de Monaco pour arriver à l’église de la Visitation. Sans l’heure matinale, motivée par les oflîces de Pâques, on aurait pu compter sur un plus nombreux cortège.

Cette fois encore, le beau temps avait mis son ironie sur ce tableau de deuil.

Le cercueil fut conduit à la gare du chemin de fer, à destination pour Paris. Dans cette gare, M. Boyer de Sainte-Suzanne prononça un excellent discours, au nom de la principauté de Monaco dont il était le gouverneur.

Puis, le petit cortège se dispersa.

En revenant, je suis passé devant la villa Beaumarchais. C’est une belle maison blanche et neuve, d’une élégante architecture, et que surmonte le buste de l’auteur de la Folle Journée.