Petit cours d’histoire de Belgique/p07/ch2

Maison d'édition Albert De Boeck (p. 136-140).



CHAPITRE II

Indépendance éphémère des Pays-Bas.

(1515-1555)

§ 1. — Albert et Isabelle.


1. Albert gouverneur. — (Voir ci-dessus le § 9).

2. Royaume des Pays-Bas. Philippe II avait nié deux conditions à l’indépendance des Pays-Bas : il exigeait la proscription des cultes dissidents, et le retour des provinces à l’Espagne, si les archiducs ne laissaient pas d’enfants.

Les nouveaux souverains se firent inaugurer pompeusement en 1599, au milieu de l’allégresse universelle.

Deux clauses secrètes, consenties par Albert, réservaient au roi d’Espagne le droit d’installer des garnisons dans nos places fortes et de ratifier les négociations politiques. Dès lors, il est clair que notre indépendance était purement illusoire. Philippe II s’était bercé de l’espoir chimérique que cette liberté apparente déciderait les provinces rebelles à se soumettre.

3. Faits militaires. — Albert attaqua l’armée de Maurice de Nassau sous les murs de Nieuport, en 1600 ; il y fut défait malgré sa vaillance.

Il commença l’année suivante le siège mémorable d’Ostende : cette ville fut prise au bout de trois ans, grâce au génie d’Ambroise Spinola, mais il n’en restait que des ruines (1604).

Des négociations furent alors entamées, qui aboutirent à la conclusion d’une trêve de douze ans (1609) : l’indépendance des Provinces-unies y était formellement reconnue.

4. Trêve de douze ans 1609-1621. — Notre malheureux pays, dépeuplé par la guerre, entièrement dévasté, retrouva enfin le calme et la sécurité. Sous le gouvernement populaire des archiducs, on vit se ranimer l’agriculture et quelque activité renaître. L’aisance reparut, mais non l’éblouissante splendeur des grands jours d’autrefois.

Les souverains remirent en honneur le culte catholique, relevèrent les églises et multiplièrent les ordres monastiques. Mais, cédant aux idées du temps, il se montrèrent d’une intolérance excessive envers les réformés.

Une efflorescence merveilleuse de l’art valut à ce règne un éclat incomparable. C’est en effet la brillante époque de Rubens, le Prince des peintres et de ses glorieux élèves : Van Dyck, Jordaens, Van Thulden, les deux Teniers, etc. À côté de ces grands artistes, il y eut des savants illustres : André Vésale,

le Père de l’anatomie, Van Helmont, — Simon Stévin. — Mercator, Juste-Lipse, etc. [1].

5. Mort des souverains. — Albert mourut à l’expiration de la trêve, en 1621, sans laisser de postérité, et nos provinces retombèrent sous le joug de l’Espagne. Isabelle, devenue simple gouvernante, soutint une guerre malheureuse contre la Hollande. À sa mort, en 1633, elle laissait le pays si pauvre, qu’on ne put lui faire de funérailles.

§ 2. — Beaux-Arts.


Rubens (1577-1640). — Pierre-Paul Rubens est l’un des plus grands peintres de tous les temps, il naquit à Seigen, près de Cologne, le 29 juin 1577. Jean Rubens, le père, échevin de la ville d’Anvers, avait fui à l’arrivée du duc d’Albe, mais sa famille revint à Anvers en 1588. Une vocation enthousiaste pour la peinture se manifesta de bonne heure chez le jeune Rubens. Il eut pour premiers maîtres, dans son art de prédilection, Adam Van Oort, puis Otto Venius. Ensuite, il visita l’Italie déjà illustrée par Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, le Titien, Véronèse, etc. Il fit, dans cette brillante patrie des arts, un séjour de huit ans, étudiant les grands maîtres, et préludant à sa glorieuse renommée par des œuvres qui portaient l’empreinte du plus admirable talent. La mort de sa mère le ramena dans les Pays-Bas, et des ce moment il s’établit définitivement à Anvers.

Rubens a été justement appelé le Prince des Peintres : il a excellé dans tous les genres de peinture. Une célérité de travail étonnante lui a permis de signer plus de deux mille toiles, qui toutes réalisent la perfection. On considère habituellement comme son chef-d’œuvre la fameuse Descente de Croix, qui se trouve actuellement à la cathédrale d’Anvers.

Génie universel, Rubens cultivait aussi l’histoire, la littérature et les langues. Il remplit même avec distinction plusieurs missions diplomatiques. La gloire de Rubens lui valut les hommages de tous les souverains, et l’archiduc Albert voulut tenir son premier-né sur les fonts baptismaux. Sa vie ne fut qu’un long triomphe. Il mourut à Anvers en 1640.

Van Dyck (1599-1641), d’Anvers, l’élève favori de Rubens, à été surnommé le Roi du portrait. À l’exemple de son maître, il voyagea en Italie. De retour, il se fixa en Angleterre, où le roi Charles ier le combla d’honneurs et de présents. Mais il mourut jeune, épuisé par l’abus du travail et surtout des plaisirs.

Jordaens (1593-1678), un autre enfant d’Anvers, devint un peintre hors ligne sans quitter sa patrie.

Van Thulden (1607-1676), de Bois-le-Duc, fut un remarquable peintre d’histoire.

David Teniers, le Vieux (1582-1649). d’Anvers, s’illustra par ses kermesses flamandes et ses intérieurs de cabaret.

David Teniers, le Jeune (1610-1694), cultiva le même genre que son père, mais avec un talent, supérieur. Ce grand peintre acquit une renommée universelle. La plupart des souverains lui témoignèrent leur admiration, et la reine Christine de Suède lui donna son portrait avec une chaîne d’or. Seul Louis XIV ne prisait pas ses œuvres : « Éloignez-moi ces magots », dit-il dédaigneusement, un jour qu’on lui présentait une toile magnifique de Teniers. Teniers le Jeune travaillait avec une facilité merveilleuse, bien supérieure encore à celle de Rubens un seul jour lui suffisait pour exécuter un excellent tableau.

À côté de ces brillants élèves de Rubens, il y a lieu de mentionner toute une phalange de peintres illustres Brauwer, dont la vie assez peu connue, mais apparemment mouvementée et décousue, a été l’objet de tant de légendes : Crayer, Snyders, les deux Van Oost, Denis Calvart, qui fonda une célèbre école de peinture à Bologne, en Italie, etc. Nommons également Roland de Lattre, le prince des musiciens : les sculpteurs Duquesnoy, le Rubens de la statuaire, et Delcour, de Liége.

§ 3. Sciences.


André Vésale (1514-1564) était né à Bruxelles. Il fit de brillantes études à l’Université de Louvain, puis à Paris. Il osa, le premier, disséquer le corps humain, et ses travaux lui permirent de publier, en 1543, son fameux livre de l’Anatomie. Vésale fut médecin de Charles-Quint, puis de Philippe II. Au retour d’un pèlerinage en Terre-Saintes, il fit naufrage sur les côtes de l’Île de Zante et y mourut de dénuement et de misère. La ville de Bruxelles a élevé une statue au Père de l’anatomie.

Van Helmont (1577 1644), de Bruxelles, consacra toute sa vie à l’étude de la médecine et de la chimie.

Simon Stévin (1548-1620) fut un esprit universel ; il fit faire de grands progrès aux mathématiques et à la mécanique. Il a perfectionné le système décimal. Il fut précepteur de Maurice de Nassau. Sa statue s’élève sur une des places publiques de Bruges, sa patrie.

Juste-Lipse (1547-1606), philologue, naquit à Yssche, près de Wavre. Des études particulièrement brillantes, à Louvain, lui valurent l’emploi de secrétaire de Granvelle. Il enseigna ensuite l’histoire à l’université d’Iéna : puis à l’université de Leyde ; enfin, il donna à Louvain des cours oui eurent une vogue extraordinaire. Juste-Lipse jouissait de la haute faveur des archiducs Albert et Isabelle, qui lui firent un jour l’honneur d’entendre une de ses leçons.

Mercator (1512-1594), de Rupelmonde, fut l’un des créateurs de la science géographique.

Ortelius, d’Anvers, publia en 1570, sous le nom de Théâtre du monde, le premier atlas connu.

Dodoëns et De l’Escluse se firent un grand nom comme botanistes.

  1. Il faut remarquer que le mouvement scientifique précéda le mouvement artistique, et ne dut rien à la bienveillance des archiducs.