Peter McLeod/13

(p. 137-151).


— XIII —


Les deux hommes marchaient de concert depuis longtemps sans découvrir autour d’eux le moindre signe de vie, quand, au loin, une traînée sombre surgit soudain de la blancheur infinie. Ils marchaient depuis le matin à travers les gros tas blancs de neige qui s’étaient amoncelés sur la glace solide comme un rocher et qui semblait un immense lit sur lequel on avait étendu une blanche couverture aux plis moelleux. Vers le midi, le vent s’était mis à souffler, âpre, du nord-est, emportant dans sa course une brume de neige séchée qui brillait comme de la poussière de diamants. Enveloppés dans cette atmosphère éblouissante, à moitié aveuglés et étourdis par des torrents d’air qui les fouaillaient, les deux hommes, pendant plusieurs heures, marchèrent droit devant eux sur le lac mais sans rien voir autre chose que la neige tourbillonnante. Mais voilà que tout à coup, au coucher du soleil, le vent faiblit. La terre !… Là, la pointe de la Métabetchouan. Ils hâtèrent le pas malgré la fatigue qui leur tiraillait les jambes. Ils franchirent avec des ahans saccadés les bourrelets de glace que bordaient le lac, gravirent la colline où s’élevait le Poste et se jetèrent lourdement sur la porte qu’ils frappèrent à coups redoublés de leurs poings à demi gelés…

Peter McLeod et Pit Tremblay étaient rendus à bout.

La porte s’ouvrit et un homme leur fit signe d’entrer. C’était une sorte de métis au visage taillé dans l’os, éclairé en rouge brique, archaïque et presque fantomatique. Peter McLeod le dévisagea et dans l’agate énorme et brune de son œil, il y eut une lueur fauve, méchante.

« C’est vous, Tommy Smith ?… demanda-t-il à l’homme. »

— Non, moé… Joe Gros-Louis… garde le Poste à soir… M. Smith à la maison. Rocher Percé.

— Comment… Au Rocher Percé ?

— Oui, maison là… avec femme et fille. M. Smith a visite… et moé garde… Froid, hein, bon feu icitte, venez…

Cette avenante bienvenue, au débotté d’un rude voyage, rendit Peted McLeod plus amène et c’est non sans une certaine volupté que lui et son compagnon s’approchèrent du foyer dont le feu poussait dans la pièce sa langue rouge et chaude.

« Whisky ?… demande le Métis en s’approchant du comptoir.

— Goddam !… oui, t’es un ange, Joe Gros Louis. Les deux voyageurs vidèrent d’un trait les gros verres pleins à ras bords que prit sur lui de leur tendre le sang-mêlé.

« Et comme ça, mon Gros Louis, Monsieur Tommy Smith est, ce soir, à sa maison de campagne ?… C’est loin, le Rocher Percé ?

— Deux milles… là, au sud-est.

— Et si on y allait dès ce soir ?… Hein, qu’est-ce que t’en dis, Pit ?

— Deux milles ! on est encore capable de ça, répondit le propriétaire des « huskies ».

— Moé cré… M. Smith attend vous… a dit comme ça… si étrangers venir… deux hommes… envoyer Rocher Percé.

« Sans doute », fit observer Peter McLeod à son compagnon, « qu’il doit ignorer que ces étrangers sont Peter McLeod et Pit Tremblay…

Celui-ci demanda au métis :

« Sait-tu s’il y a des chiens, là-bas, chez monsieur Smith ?

— Ah ! oui… à part les ceuses aux sauvages… beaux chiens… quatre… jappent beaucoup gros, beaucoup…

Las de chiquer, Gros Louis cracha sur le parquet un long jet de salive jaune, tira de sa poche une courte pipe de plâtre, la cura avec précaution avec une allumette, la tapota à petits coups sur le rebord du comptoir, l’emplit de tabac qu’il puisa dans un sac de cuir, s’approcha du foyer, en tira un tison ardent et alluma le brûle-gueule, refoulant le tabac brûlant d’un pouce calleux et apparemment insensible…

« Crégué… oui, des beaux chiens !… Des vrais du Labrador…

Un large sourire coupa en deux la face exsangue de Pit Tremblay, tout fier de cet éloge qu’un expert, sans doute, faisait de son attelage. Sans gêne, Peter McLeod s’approcha du comptoir et derechef avala une torrentielle lampée de l’eau de feu du Poste qui lui racla, au passage, la gorge pour tomber à pic dans son gosier, puis il fit signe à Pit Tremblay d’en faire autant :

« Et chez Monsieur Smith… à sa maison, t’as pas vu, ces jours-ci une femme.. qui est pas la sienne ? demanda encore au métis Peter McLeod.

— Ah !… oui, jeune… belle beaucoup gros.

Pit Tremblay, maintenant tout réjoui à l’évocation que venait de faire le métis de ses « huskies », se leva soudain :

« C’est pas tout ci tout ça, M. McLeod, il faut se rendre tout de suite au Rocher Percé si on veut arriver là avant que l’monde soit couché. On a encore deux milles à faire, vous savez…

— C’est ça, Pit, et tu vas voir comme on va te brûler ces deux milles. On passe le long du lac pour aller là, hein, Gros Louis ?

— Oui… y a bon chemin d’raquettes su la grève…

Les deux hommes sortirent, chaussèrent leurs raquettes et partirent en souhaitant bonne nuit au métis qui cria :

« Chiens sauvages… là-bas, mauvais beaucoup, beaucoup gros !…

La nuit a maintenant complètement mangé le jour. Un calme profond règne sur la nature. Sous la grande face pâle de la lune, le lac apparaît dans son infinie blancheur, figé, morne, silencieux, enchaîné dans ses glaces comme pour l’éternité. Ce paysage entier déroule une symphonie blanche où, par endroits, au bord de la grande nappe, des boqueteaux de sapins et d’épinettes mettent des taches vert sombre. À l’ouest, des montagnes se dressent barbouillées d’ocre et plaquées, ça et là, de blanc légèrement bleuté. Dans le ciel clair, au-dessus de tout cela, il y a l’errance des étoiles qui parcourent leur cycle immuable. L’ombre de la forêt s’étend, oblique, sur le lac. Il fait froid dans ce calme. L’air gelé est résistant, presque palpable. Aucun souffle ne l’agite. La lune est comme toute penchée d’un côté, au dessus des montagnes, pâle au milieu de l’espace. Elle arrondit sa gueule débonnaire, et une joue se creuse dépassant le souffle du dernier quartier. Elle répand sur tout ce paysage polaire une lumière presque blafarde, celle qu’elle nous jette chaque mois à la fin de sa résurrection. C’est la nuit, la grande nuit froide et bleue.

Ploc, ploc, ploc !… la neige gémit sous les raquettes qui la martèlent. Encore plus pour se réchauffer que pour ne pas arriver trop tard à la maison de Tommy Smith, Peter McLeod et son compagnon marchent de toute la vitesse de leurs jarrets qui avaient pourtant déjà, pour cette journée, sept lieues de course. Le “trail” était facile, il suivait les méandres de la grève. Aussi, avaient-ils à peine marché une demi-heure qu’ils entendirent, au pied d’un gros cran qui paraissait tout noir dans la blancheur ambiante, des aboiements furieux. Pit Tremblay crut entendre parmi ces cris la voix de ses « huskies » et allongea ses foulées… En une minute, on fut à l’entrée du misérable bourg. On eut dit un campement abandonné. On devinait cependant, en passant près des cabanes, des cendres encore chaudes de foyers à l’intérieur.

Une maison se dressait, comme bâtie sur pilotis, tout au pied du Rocher et une lumière y brillait. Il n’y avait pas d’erreur, c’était le bungalow de Tommy Smith… Le temps de se reconnaître et Peter McLeod et Pit Tremblay déchaussaient leurs raquettes à la porte. Ils frappèrent :

« Entrez ! » cria une voix rude. La porte s’ouvrit. De l’intérieur aussitôt, une odeur complexe de vêtements humides, de tabac, de thé, de pétrole et d’alcool frappa les arrivants au visage. La suspension de fer qui se balançait au plafond et dont la mèche fumait horriblement éclairait dans un brouillard bleu l’intérieur de la pièce. Celle-ci était chauffée par un poêle de fonte dont le large tuyau traversait brutalement la salle et, pour sortir, crevait une cloison. Plusieurs personnes étaient réunies là. Il y avait Tommy Smith, — c’était bien lui, le commis du Poste — sa femme et sa fille. Mary Gauthier, deux métis magnifiquement crasseux qui, dans un coin, chiquaient et se grattaient sans vergogne : et il y avait en outre Fred Dufour.

En apercevant ce dernier, Peter McLeod et Pit Tremblay, leurs yeux s’étant vite faits à la dure obscurité, reculèrent de surprise, mais Peter McLeod se reprit :

« Excusez, la compagnie », fit-il, ironique, « on voudrait pas vous déranger, vous savez… Une veillée de famille sans doute ?… »

— En effet, M. McLeod, fit Tommy Smith se levant de son siège… c’est, en effet, une petite veillée de famille où vous êtes le bienvenu… Faut-il vous présenter les invités ?… Ma femme, ma fille… Vous connaissez sans doute Mademoiselle Mary Gauthier… et aussi Fred Dufour ?

— Et vous, c’est Tommy Smith ?… demanda Peter McLeod.

— Eh ! oui… dans tout son gabarit. Vous savez… faut pas croire au diable !…

— Tommy Smith !… Fred Dufour !… s’exclama Peter McLeod, alors, je ne comprends plus du tout… Goddam, va-t-on m’expliquer tout ça !

Peter McLeod lança tout d’abord sur toute l’assemblée un regard sauvage. Pour un peu que son amour-propre fut en jeu, son exubérance naturelle jaillissait comme d’un cratère : elle était soudaine, en flambée et, en moins de rien, passait des fureurs de cabanon à la plus extravagante gaieté… De quel côté allait vomir le cratère ? Le silence, une minute, plana dans la salle. Peter McLeod, tous ceux qui étaient là le savaient, n’était pas homme à se laisser bafouer. Pas de doute possible en l’occurrence, on s’était joué de lui… Il grimaça, ferma les poings, roula des yeux barrés de lueurs fauves… Sûr, il allait bondir, tout massacré, mais il se contint… Sur la table, il aperçut une énorme bouteille de whisky et de gros verres prêts à recevoir la boisson chère à son gosier… Ses yeux perdirent aussitôt de leur feu. Et puis, il y avait là Fred Dufour, celui en somme, qui, là-bas, dans la maison du moulin, à Chicoutimi, avait été un instant son maître… Et celui-là, Tommy Smith, qui fut la terreur de ses hommes, pendant des années… Il était là, lui aussi, qui n’était assurément pas une jeunesse… Enfin… là, encore en face de lui, Mary Gauthier qui le regardait de ses grands yeux rieurs, couleur des campanules qui fleurissent à la lisière du bois. Il la sentait là, rieuse et épanouie, comme un beau fruit chargé de suc…

Le silence dura bien deux bonnes minutes, comparable à celui qui précède un ouragan. On s’attendait à une attaque brutale, démesurée, à un ruissellement d’injures où l’on avait aucune raison de s’attendre à percevoir le langage des enfants de chœur…

Mais voilà que soudain les lèvres de Peter McLeod esquissèrent un large sourire… C’était désarmant. Et ce fut comme un rayon de soleil, un matin sombre et brumeux d’automne. Tommy Smith, le premier, en fut émerveillé et, instinctivement, il tendit la main vers la bouteille, l’indiquant aux deux visiteurs, comme une sorte d’arche d’alliance.

Au sein de « l’honorable Compagnie » comme parmi les hommes de Price et chez les sauvages, Peter McLeod jouissait de la réputation d’un homme violent dont les colères étaient à redouter, et on le connaissait ainsi même chez ceux qui ne l’avaient jamais vu. D’ailleurs, il y tenait ferme à cette renommée ; elle était son orgueil et il faisait, semblait-il, de continuels efforts pour l’entretenir intacte… Cette fois, elle subissait un fameux accroc… Le rayon de soleil de son pâle sourire dut, les jours d’après, faire lourdement souffrir son orgueil de matamore. Il dut trembler pour son prestige futur auprès de ses hommes.

Aussi, les premiers mots qui se présentèrent à ses lèvres avant même que celles-ci eussent livré passage à la large rasade d’alcool qu’il se servit, obéissant automatiquement à la muette invitation de Tommy Smith, furent à l’adresse de Fred Dufour :

« Surtout, Fred… pas un mot de ces affaires-là, là-bas !…

Fred Dufour comprit. Il fit un signe qui voulait dire qu’il serait muet comme une souche. Et quand tout le monde eut trinqué, Peter McLeod simulant assez comiquement une grande colère, histoire de ne pas perdre ses bonnes habitudes, cria plutôt qu’il demanda !… »

« Maintenant, allez-vous m’expliquer ?… »

Tommy Smith, complaisant, se rendit à la brutale invitation… Une plaisanterie, une farce, un bon tour, comme il avait expliqué à Fred Dufour, voilà tout. L’incident devait marquer la fin de la lutte sournoise que se livraient, contre leurs intérêts communs et depuis trop longtemps, les hommes de l’« honorable Compagnie » et ceux des chantiers de coupe de bois établis le long des grandes rivières canadiennes. Il fallait faire savoir à ceux de Price et de McLeod que le diable n’était pas aussi noir que les anges voulaient le faire croire… Et puis, Mary Gauthier n’avait-elle pas joué dans cette histoire, un rôle qui atténuait sensiblement ce qu’il pouvait y avoir de mauvais goût dans les intentions de Tommy Smith ?… Enfin, n’aurait-on réussi, en l’occurrence, qu’à établir une sorte de lien entre le Haut et le Bas Saguenay qu’il n’y aurait qu’à se féliciter les uns les autres… Les relations avaient besoin d’être resserrées. On ne se connaissait pas assez… Et il est certain que les sauvages de la Métabetchouan et de l’Ashuapmouchouan brûlaient depuis longtemps du désir de connaître le grand et puissant Milaupanuish… Voilà !

Peter McLeod était devenu tout miel.

« De fait, » dit-il avec calme, après que Tommy Smith eut non sans une certaine éloquence, expliqué… l’incident, « je les ai vus nos pauvres diables de sauvages. Ils sont menacés de mourir de faim, ni plus ni moins… C’est décidé, je dois intervenir pour eux auprès des autorités du pays… Mais vous, tonnerre du diable, vous de la Compagnie, qu’est-ce que vous faites pour eux ? »

— Nous donnons à manger à tous ceux qui se présentent à nos postes, répondit simplement Tommy Smith. Ils seraient peut-être presque tous morts sans nous… Demandez à Gros Louis, demandez à ces deux-là qui sont allés, ce soir encore, leur porter de la farine et du lard dans leurs cabanes, ici et en haut de la chute… »

Les deux métis désignés approuvèrent simplement en changeant leur chique de côté et en grimaçant une manière de sourire qui découvrit des gencives et des dents couleur de.

Plus agressif, Peter McLeod prit son ton rogue :

« Oui, vous les nourrissez parce que vous en avez besoin… Ce sont eux, tout le monde le sait, qui alimentent vos magasins de leurs plus riches pelleteries, et vous leur devez bien quelques poignées de farine avec une couenne de lard… N’empêche, Tommy Smith, que si la guerre est terminée entre nos hommes, une autre va commencer dont la Compagnie va assurément payer tous les frais… Nos sauvages meurent de faim, Goddam ! par la faute de vos blancs qui ont envahi leurs terrains de chasse avec des engins de mort qu’eux n’ont pas. Je dois donc vous dire que j’irai moi-même, au printemps, intercéder pour ces pauvres gens auprès du gouvernement du Canada…

Redevenant miel :

« Ainsi donc, ma chère petite Mary, indirectement si vous voulez, tu auras été la cause du grand acte de justice que rendra, j’en suis sûr, le grand Ononthio du pays, quand j’aurai eu l’honneur de lui faire connaître la situation qui existe dans les forêts du Nord. »

Et Peter McLeod, après ce petit discours mi-sucre, mi-fiel, débité avec une comique exaltation, ayant lampé au passage, un nouveau verre d’alcool, s’approcha galamment de Mary.

« Dites donc, vous autres… si nous dansions quelques petites “horn pipes”… une polka, comme vous voudrez… » et il enlaça aussitôt à pleins bras la taille ronde de la jeune fille qui rougit de plaisir…

« C’est ça… c’est ça, approuva, jovial, Tommy Smith… Betsie, vas chercher ton accordéon !… »

« Mais dans tout ça, où sont mes chiens, blasphème ! » demanda à Tommy Smith, Pit Tremblay qui, dans le brouhaha qui suivit, se dégelait soudain…

« On m’a volé mes « huskies », vous savez !…

— Vos chiens ?… encore un peu et on les encadrait… Allez les voir en arrière de la maison… de vrais coqs en pâte !…

Et pendant une grande partie de la soirée, tournoyant, on s’en donna à jambes que veux-tu sur le rugueux parquet de la salle commune du bungalow de Tommy Smith. Les deux métis même ne dédaignèrent pas d’esquisser leurs entrechats. Une cordiale entente régnait par tout le groupe, une intimité qu’entretenaient constamment de chaleureuses et fréquentes visites à une bouteille aux flancs rebondis que Tommy Smith avait sortie d’une armoire… De son accordéon au soufflet grinçant et dont les sons devenaient de plus en plus asthmatiques, Betsie Smith attaqua l’air vif et entraînant, jubilant, triomphant de “Money Mush” et ce fut un concours endiablé de pas savants et de sauts en hauteur…

Naturellement, Peter McLeod et Fred Dufour se disputaient, encore que très amicalement, Mary Gauthier. Peter McLeod y allait de tout l’entrain de son ardent tempérament, le torse rodomont, les joues machonnantes, les sourcils en bataille. Fred Dufour était, semblait-il, plus réservé. Il y avait dans ses manières comme une sorte de gêne. Si l’on avait dit à Fred Dufour qu’il était jaloux, il aurait ricané et répondu du mauvais coin de la bouche : « Vrai, vous savez… ça ne s’est pas encore vu et ça ne se verra pas… »

Après tout, il l’aurait cru. On le savait pas sentimental pour deux sous, malgré que Mary Gauthier fut à ses yeux la plus jolie personne de la terre ; potelée, pleine de chair, les yeux brillants de passions agréables au cœur des hommes, et au sien en particulier… Mais on a beau ne pas être sentimental, ce n’est pas sans un pincement de cœur qu’on voit continuellement l’objet de sa flamme pressé sur le chandail d’un autre. Aussi, Fred Dufour, descendant plus au fond de son cœur, n’était pas très rassuré… La vérité, c’est qu’il adorait Mary Gauthier et qu’il en était terriblement jaloux. Seulement, il avait trop d’orgueil pour en convenir. Mais l’atmosphère de paix qui régnait dans la pièce, ce soir-là, cette joie, cette bonne entente le dérangeaient un peu… À quoi bon une scène ? Toutefois il lui fallait affirmer son droit d’aînesse sur Mary. Aussi, un moment, il n’y tint plus et, comme la jeune fille se livrait avec Peter McLeod à une espèce de valse très primitive, il alla tout simplement l’arracher des bras de son partenaire et continua avec elle la valse commencée et que rythmait Betsie sur son accordéon criard dont elle rendait maintenant les notes presque langoureuses à force d’y insuffler les sentiments idem qui l’animaient, elle aussi, en ce moment.

Un silence se jeta sur le groupe à la façon d’une couverture. Peter McLeod ricana et une rage soudaine souffla sur son calme comme une brusque rafale sur un lac de montagne. Mais ce fut court, il n’y eut pas d’explosion. L’entrain revint et on continua les pas redoublés et les traînantes glissades à la cadence joyeuse de l’accordéon qui égrenait à l’infini les polkas, les quadrilles, les gigues, les danses écossaises qui s’enfilaient les unes aux autres de la manière la plus étrange et sur des airs venus de tous les pays…

Minuit sonnait à l’horloge quand on s’arrêta à bout de souffle… Bon !… pas d’incidents désagréables. Tout le monde se coucha tranquille, plus ou moins abruti de fatigue, la bouche incendiée, les traits avachis sans qu’on eut même la force de remettre à leur place les meubles empilés dans les coins de la pièce, les pieds dressés en l’air comme des halliers d’arbustes morts…

À la fine pointe de l’aube, Pit Tremblay, ayant entendu, quelques minutes auparavant, la voix aiguë de son chien de tête, Sept-Îles, ne put y tenir. Il sortit. Il se dirigea vers une cahutte branlante et il vit, avec la joie d’un père qui retrouve ses enfants perdus, ses braves huskies reluisant de santé. Les bêtes s’éveillaient et ne pressentaient sans doute pas que ce jour serait jour de travail mais ressemblerait aux précédents. Elles s’éveillaient lentement, paresseusement, à grandes baillées, bruyantes et chaudes. Sept-Îles seul, en tant que chef, ne voulait pas donner le spectacle de le voir aux prises avec la flemme. Le corps tendu, les oreilles droites, vibrantes, le regard en feu sous des sourcils broussailleux, il paraissait splendide de force. On eut dit qu’il avait ainsi passé la nuit, aux aguets, pressentant le maître. À la vue de celui-ci, ce fut un beau tapage. Les quatre bêtes poussèrent des cris aigus, se roulaient, se mordaient, se bousculaient, prises d’une joie folle dans l’attente, sans doute, d’un départ prochain dans la blancheur des neiges.

Le hourvari avait réveillé les hôtes du bungalow.

« Ben ! ben !… oui, bande de petits fous, on va partir… on va partir, attendez un peu… » ne cessait de répéter Pit Tremblay qui caressait chacun de ses chiens à tour de rôle…

Et on partit, en effet, une couple d’heures plus tard, après que chacun se fut lesté d’un succulent déjeuner de fèves au lard arrosées de melasse. Il avait neigé durant la nuit et, comme toujours dans la neige tombée fraîchement, un silence de tombeau planait sur la nature. Le traîneau glissait comme sur des édredons blancs. On avait confortablement calé la jeune fille au fond du traîneau. Pit Tremblay, heureux, marchait à côté de ses chiens. Peter McLeod et Fred Dufour suivaient à côté aussi, et à tour de rôle, grimpaient sur les patins. Les chiens étaient d’un cran endiablé, mais marchaient avec harmonie dans l’effort.

« Un attelage dépareillé », fit remarquer Peter McLeod à Pit Tremblay qui répliqua :

« Oui, vous l’avez constaté, l’autre jour, j’suppose, quand on est allé chercher l’curé à la Grand’Baie…