Peer Gynt (trad. Prozor)/Acte 1

Traduction par Maurice Prozor.
Perrin (p. 1-45).
Acte II  ►


PEER GYNT


ACTE PREMIER


(Un espace boisé près de l’enclos d’Aase. En bas, un torrent. De l’autre côté, un vieux moulin. Chaude journée d’été.)

(Peer Gynt, garçon de vingt ans, solide et bien bâti, descend le sentier, suivi de sa mère Aase, petite et délicate. Elle le gronde et paraît furieuse.)



Aase

Tu mens, Peer.


Peer Gynt (sans s’arrêter)

Non, je ne mens pas.


Aase

Alors jure-moi que c’est vrai.


Peer Gynt

Pourquoi veux-tu que je le jure ?


Aase

Tu vois bien : tu n’oses pas. Fi, le vilain ! Tout cela, ce ne sont que des histoires.


Peer Gynt (s’arrêtant)

Non, — c’est vrai d’un bout à l’autre.


Aase (se plaçant devant lui)

Tu n’as pas honte de mentir à ta mère ? Ah çà ! tu t’en vas chasser le renne dans les fjaells pendant des mois sans te soucier de la récolte ; tu rentres ensuite sans fusil ni gibier, la pelisse déchirée, et maintenant tu veux me faire voir la lune en plein midi, avec tes histoires de chasse à dormir debout. Voyons ! ce bouquetin, où l’as-tu surpris ?


Peer Gynt

À l’ouest de Gendin.


Aase (railleuse)

Très bien ! Après ?


Peer Gynt

J’avais le vent contre moi, un vent très vif. Derrière un tronc d’arbre renversé, il cherchait de la mousse sous la neige.


Aase (même jeu)

Très bien. Va donc !


Peer Gynt

J’étais à l’affût, retenant mon souffle. J’entendais la couche de neige craquer sous ses sabots et j’apercevais un bout de corne. Alors je me glissai doucement, je rampai de son côté, et, caché entre les pierres, je l’épiai. Non, vrai, tu n’as jamais vu bouquetin pareil, si gras, si luisant.


Aase

Pour sûr que non !


PEER GYNT

Paf ! je tire. Le bouquetin roule par terre, Alors je lui saute sur le dos, lui saisis l’oreille gauche et vais lui plonger mon couteau entre les épaules, quand, tout à coup, le monstre pousse un rugissement, se dresse sur ses quatre pattes, jette plusieurs fois sa tête en arrière, me fait tomber le couteau de la main et, m’emprisonnant les reins entre ses cornes, comme dans un étau, bondit avec moi à travers le fjaell de Gendin.


AASE (involontairement)

Seigneur Jésus !


PEER GYNT

Le connais-tu, ce fjaell, d’un demi-mille de long, cette arête aiguë comme une faux, aboutissant à une pente abrupte, toute en éboulements, en névès ? Des deux côtés, un roc à pic descendant droit, jusqu’au fjord noir, sinistre, vertigineux et profond de treize cents aunes ? Lancés sur cette crête, la bête et moi, nous fendions l’air. Jamais je n’avais enfourché pareille monture ! On eût dit que nous galopions vers le soleil. Au-dessous de nous, dans l’abîme, des aigles aux ailes brunes semblaient voler en arrière, comme des fétus emportés par le vent. Tout en bas, je vis un énorme glaçon se briser contre la côte, et pas le moindre bruit ne me parvint. Seuls les démons du vertige, chantant, dansant en ronde, m’emplissaient les yeux et les oreilles.


AASE (étourdie)

Seigneur, ayez pitié de nous !


PEER GYNT

Tout à coup, sur un point de cette crête escarpée, une volée de perdrix cachée dans un creux se leva, caquetante, effarée sous les sabots du bouquetin. Celui-ci fait un demi-tour et, d’un saut mortel, se précipite dans le gouffre ! (Aase chancelle et s’accroche à un arbre. Peer Gynt continue sans s’arrêter.) Derrière nous la sombre falaise, devant nous un abîme sans fond ! Nous fendîmes d’abord une couche de brouillard, puis une nuée de mouettes qui, poussant des cris de peur, s’envolèrent aux quatre vents. Nous descendions comme un trait. Tout au fond j’apercevais une tache brillante, blanche comme un ventre de renne. Mère ! c’était notre propre image reflétée par le lac tranquille et qui, vers la surface des eaux, montait du train foudroyant qui nous emportait nous-mêmes.


AASE

Peer ! Mon Dieu ! Achève, achève !


PEER GYNT

Bouc contre bouc, celui de l’air, celui du lac se rencontrèrent enfin. Le flot jaillit, écumant. Et nous voilà battant l’eau longtemps, longtemps, lui nageant en avant, moi à sa remorque, jusqu’à la rive nord du fjord. Alors je pris le chemin d’ici.


AASE

Eh bien ! et le bouquetin ?


PEER GYNT

Le bouquetin ? Il court encore. (Il fait claquer ses doigts et exécute une pirouette.) Bien malin qui le rattrapera !


AASE

Et tu ne t’es pas cassé le cou ? Pas même les jambes ? Tu ne t’es pas rompu le dos ? Oh ! merci, mon Dieu, qui m’avez préservé et rendu mon garçon ! Pourtant la culotte a reçu un accroc. Mais il n’y a pas de quoi parler, quand on pense à tout ce qui aurait pu lui arriver.

(Elle s’arrête soudain, le regarde, bouche béante, reste longtemps sans trouver de paroles, et s’écrie enfin.)

Ah ! bandit ! ah ! maître menteur ! En voilà des inventions du diable ! Mais cette histoire que tu me débites, je me souviens l’avoir entendue conter quand j’étais jeune fille. Ce n’est pas à toi, c’est à Gudbrand Glese qu’elle est arrivée.


PEER GYNT

Elle nous est arrivée à tous deux quoi ! Ces histoires-là, ça se répète de temps en temps.


AASE (rageusement)

Oui, oui, ça peut se retourner, un mensonge, s’enjoliver de mille façons, se parer si bien qu’on n’en reconnaisse plus la vieille carcasse. C’est bien là ce que tu fais. Tu lui mets des ailes d’aigle et d’autres choses magnifiques ou horribles. À la fin le monde est pris dans ce tissu de contes. Ça vous effraie, ça vous coupe la parole. On ne reconnaît plus une histoire qu’on connaissait depuis longtemps.


PEER GYNT

Si quelqu’un d’autre que toi me disait cela, je l’assommerais.


AASE (pleurant)

Mon Dieu ! si je pouvais mourir et reposer en terre ! Rien ne prend sur lui, ni pleurs, ni prières. Ah ! Peer tu es bien perdu, à tout jamais perdu !


PEER GYNT

Va, petite mère, tu es gentille et tu as raison dans tout ce que tu dis. Ne te fâche pas et sois gaie.


AASE

Tais-toi ! Peut-on être gaie avec un cochon de fils comme toi ? N’est-ce pas dur pour une pauvre veuve d’être ainsi abreuvée de honte ? Voilà toute ma récompense. (Elle pleure de nouveau.) Qu’est-ce qui reste de toutes les richesses de ton grand-père ! Où sont les boisseaux d’argent du vieux Rasmus Gynt ? Où sont tous ses écus ? Ton père les a fait danser. Il les a semés comme du sable, achetant des terrains dans toutes les communes d’alentour, se faisant rouler dans des carrioles dorées. Et tout l’argent gaspillé pour ce grand festin d’hiver où les bouteilles volaient en éclats, où chaque convive brisait son verre contre le mur ? Où est-il, cet argent ?


PEER GYNT

Mais où sont les neiges d’antan[1] ?


AASE

Silence devant ta mère ! Regarde la maison, l’enclos ! Il n’y a pas deux vitres dont l’une ne soit bouchée avec de vieux chiffons. Les haies et les barrières sont par terre ; le bétail n’a pas où s’abriter ; les champs sont en friche, et il y a une saisie tous les mois.


PEER GYNT

Trêve de radotages ! La chance a souvent tourné au moment où on s’y attendait le moins.


AASE

La chance ? Il y a longtemps qu’on n’en cultive plus ici. Ah ! l’on ne dirait pas que tu es un homme, toi ; et pourtant tu es toujours le même gars solide et dégourdi dont ce prêtre de Copenhague, qui t’a demandé ton nom, disait qu’il n’y avait pas de prince là-bas à avoir une aussi bonne tête. Même que ton père, pour ce propos, lui a fait cadeau d’un cheval, et d’un traîneau par-dessus le marché. Oh ! en ce temps-là, on admirait tout chez nous. Le doyen, le capitaine et tout le bataclan ne sortaient pas de la maison, mangeant, buvant, faisant ripaille à en crever. Mais c’est dans le malheur qu’on connaît les gens. Du jour où « Jean, le colporteur » s’en fut allé par les chemins, son sac sur le dos, tout devint silencieux ici, il ne vint plus âme qui vive. (Elle s’essuie les yeux avec son tablier.) Oui, oui, tu es grand et fort, et tu devrais bien servir d’appui à la vieille mère malade, soigner l’enclos, défendre les derniers restes de ton bien. (Elle recommence à pleurer.) Vaurien ! Dieu sait que tu ne m’as jamais été d’aucun aide. À la maison, tu ne sais que faire le fainéant, étendu devant l’âtre, à remuer la cendre. Dehors, quand tu vas à une assemblée, tu fais fuir les filles et te bats avec les plus mauvais sujets de la commune. À cause de toi, je suis la risée de tout le monde.


Peer Gynt (s’éloignant d’elle)

Laisse-moi tranquille.


AASE (le suivant)

Nieras-tu que c’est toi qui as monté, il n’y a pas bien longtemps, ce terrible boucan de Lunde, où vous vous êtes battus comme chiens enragés ? N’est-ce pas toi qui as cassé le bras à d’Aslak, le forgeron, ou qui lui as, du moins, foulé un doigt ?


PEER GYNT

Qui t’a conté toutes ces balivernes ?


AASE (rageusement)

La femme du journalier l’a entendu beugler.


Peer Gynt (se frottant le coude)

Ce n’était pas lui, c’était moi.


AASE

Toi ?


PEER GYNT

Oui, mère, puisque j’étais le battu.


AASE

Comment cela ?


PEER GYNT

C’est un gaillard, vois-tu…


AASE

Qui ça ?


PEER GYNT

Aslak, donc.


AASE

Va, tu me dégoûtes ! Quoi ! Battu par un sale ivrogne, par un pilier de cabaret, par un misérable noceur de cette espèce ! (Elle recommence à pleurer.) Ah ! j’ai essuyé bien des hontes et des ignominies, mais celle-ci est la pire de toutes : Un gaillard ? Et quand c’en serait un, était-ce une raison pour lui céder ?


PEER GYNT

Que je batte ou que je sois battu, c’est toujours la même complainte. (Riant.) Console-toi, mère.


AASE

Encore un nouveau mensonge ?


PEER GYNT

Cette fois-ci tu peux sécher tes larmes. (Fermant le poing gauche.) Tiens ! dans cet étau, j’ai fini par tenir mon forgeron. Et l’autre poing faisait le marteau.


AASE

Ah ! vilain batailleur ! Tu vas me faire mourir avec ta conduite !


PEER GYNT

Mais non, petite mère, méchante petite mère, gentille petite mère, tu mérites mille fois mieux que cela. Va ! fie-toi à ma parole. Tout le monde, dans la commune, s’inclinera devant toi. Attends seulement que j’aie fait quelque grande, très grande action !


AASE (railleuse)

Toi !


PEER GYNT

On ne sait pas ce qui peut arriver.


AASE

Si tu pouvais seulement apprendre à raccommoder ta culotte, je n’en demanderais pas davantage.


Peer Gynt (avec fureur)

Je serai roi, empereur !


AASE

Dieu me pardonne, voilà son dernier grain de raison qui s’en va !


PEER GYNT

C’est comme je te dis. Donne-moi le temps seulement.


AASE

Oui, oui, « donne-moi le temps de devenir prince », comme dit l’autre.


PEER GYNT

Tu verras, mère, tu verras.


AASE

Veux-tu bien finir ! Tu es fou à lier. C’est vrai, cependant : tu aurais pu devenir quelque chose si, du matin au soir, tu n’avais pas la tête pleine de mensonges et de sottes inventions. La fille de Hægstad te regardait d’un œil tendre. Tu aurais pu l’obtenir, si tu l’avais voulu bien sérieusement.


PEER GYNT

Tu crois ?


AASE

Le père n’a pas la force de résister à son enfant. Il est entêté à sa façon, mais Ingrid finit toujours par avoir le dessus. Tout en bougonnant, le vieux grognon fait ce qu’elle veut. (Elle recommence à pleurer.) Ah ! Peer, mon enfant, une fille comme cela, — très riche, — une fille de propriétaire ! Dire que, si tu avais seulement voulu, tu serais son heureux époux, au lieu de traîner ici, sale et déguenillé.


PEER GYNT (vivement)

Viens ! allons-y de ce pas.


AASE

Où cela ?


PEER GYNT

À Hægstad.


AASE

Mon pauvre garçon ! Nous trouverions portes closes.


PEER GYNT

Pourquoi cela ?


AASE
Hélas ! Tu as laissé échapper le moment, l’occasion.

PEER GYNT

Allons, dis tout.


AASE (sanglotant)

Pendant que tu chevauchais dans les airs, sur ton bouquetin, Mads Moen a obtenu la fille !


PEER GYNT
Quoi ! Cet épouvantail qui faisait peur aux filles ! Lui !

AASE

Oui, c’est lui qu’elle épouse.


PEER GYNT

Attends-moi, je vais atteler. (Il veut s’éloigner.)


AASE

Tu peux t’épargner cette peine. La noce est fixée à demain.


PEER GYNT

Bast ! J’y serai ce soir.


AASE

Ah ! le méchant ! Veux-tu augmenter mon chagrin en te faisant la risée de tout le monde ?


PEER GYNT

Remets-toi. Tout ira bien. (Criant et riant.) Gai, gai !

Nous attelons. Je vais chercher la jument. (Il soulève Aase dans ses bras.)

AASE

Lâche-moi !


PEER GYNT

Non. Je vais t’emporter ainsi jusqu’à la noce ! (Il s’engage dans le torrent.)


AASE

Au secours ! Seigneur, ayez pitié de nous ! Peer ! Nous allons nous noyer.


PEER GYNT

Ce ne serait pas une mort noble. Je suis né pour de plus hautes destinées.


AASE

Pour être pendu, bien sûr. (Lui tirant les cheveux.) Ah ! garnement !


PEER GYNT

Tiens-toi tranquille. L’endroit est glissant.


AASE

Âne bâté !


PEER GYNT

Va ! laisse aller ta langue, cela ne fait de mal à personne. Bien ! voici que nous remontons.


AASE

Ne me lâche pas !


PEER GYNT

Veux-tu que nous jouions à Peer et au bouquetin. Hope-là ! (Galopant.) Je suis le bouquetin, tu es Peer.


AASE

Ah ! Je ne sais plus où j’en suis !


PEER GYNT

Tu vois : nous avons passé le gué. (Il remonte sur la terre ferme.) Voyons, un gentil baiser au bouquetin pour t’avoir fait passer.


AASE (lui donnant un soufflet)

Tiens ! voici ta paie !


PEER GYNT

Aïe ! c’est de la mauvaise monnaie !


AASE

Lâche-moi !


PEER GYNT

Pas avant que nous soyons chez les parents de la mariée. Tu parleras pour moi. Tu es intelligente. Fais entendre raison à ce vieux fou. Dis-lui que Mads Moen est une drogue.


AASE

Lâche-moi.


PEER GYNT

Et dis-lui aussi quel bon garçon est Peer Gynt.


AASE

Ah ! tu peux compter là-dessus ! Je te donnerai un bon certificat. On te connaîtra de figure et de dos. Pas une de tes satanées frasques n’y manquera. Ce sera un tableau complet.


PEER GYNT

Vraiment ?


AASE (avec des coups de pieds de rage)

Je ne fermerai pas la bouche avant que le vieux n’ait lancé ses chiens sur toi comme sur un rôdeur de grands chemins.


PEER GYNT

Hum… Je préfère aller seul.


AASE

En ce cas, je te suivrai.


PEER GYNT

Non, mère chérie, tu n’en as pas la force.


AASE

Pas la force ! Je suis si furieuse que je pourrais briser des pierres avec les doigts, avec les dents ! Lâche-moi !


PEER GYNT

Bien, si tu promets…


AASE
Rien du tout ! Je veux te suivre, leur dire qui tu es !

PEER GYNT

Non, tu resteras ici !


AASE

Jamais ! Je veux aller là-bas !


PEER GYNT

Tu n’iras pas.


AASE

Comment m’en empêcherais-tu ?


PEER GYNT

En te plantant sur le toit du moulin. (Il la hisse sur le toit malgré elle. Aase crie et se débat.)


AASE (sur le toit)

Descends-moi !


PEER GYNT

Oui, mais écoute ce que je vais te dire.


AASE

Je m’en moque !


PEER GYNT

Chère mère, je t’en prie !


AASE (lui lançant une motte de terre [2])
Descends-moi à l’instant.

PEER GYNT

Je le voudrais, mais je n’ose pas. (Il s’approche d’elle.) Fais attention et tiens-toi tranquille ; si tu rues, si tu lances des pierres, cela pourrait mal finir. Tu pourrais dégringoler.


AASE

Canaille !


PEER GYNT

Ne remue pas tant.


AASE

Puisses-tu être balayé de ce monde comme une ordure que tu es !


PEER GYNT

Fi donc, mère !


AASE

Je crache sur toi.


PEER GYNT

Tu devrais plutôt me donner ta bénédiction. Veux-tu ? dis ?


AASE

Ce que je te donnerai, c’est une bonne fessée, si grand que tu sois.


PEER GYNT

Eh bien, adieu, en ce cas, mère chérie ! Patience : je ne tarderai pas à revenir. (Il s’éloigne, se retourne et, avec un geste d’avertissement, ajoute.) Prends garde de trop remuer. (Il s’en va.)


AASE

Peer ! — Miséricorde, il s’en va pour de bon ! Ah ! monteur de bouc, vilain menteur, écoute ! Non, le voici qui détale ! (Criant.) Au secours ! Je me trouve mal !

(Deux vieilles femmes, chacune un sac sur le dos, descendent la côte s’acheminant vers le moulin.)

PREMIÈRE VIEILLE

Jésus ! Qui est-ce qui crie comme ça ?


AASE

C’est moi !


SECONDE VIEILLE

Aase ! Que faites-vous donc sur le toit ?


AASE

Ah ! Je n’y resterai pas longtemps. Ma dernière heure va sonner.


PREMIÈRE VIEILLE

Bon voyage, alors !


AASE

Vite une échelle ! Je veux descendre. Ce satané Peer !


SECONDE VIEILLE
Votre fils ?

AASE

Vous pouvez dire maintenant que vous avez vu de ses tours.


PREMIÈRE VIEILLE

Pour ça oui, nous en témoignerons.


AASE

Avant tout, il faut m’aider. Je dois courir à Hægstad.


SECONDE VIEILLE

C’est donc là qu’il allait tout à l’heure ?


PREMIÈRE VIEILLE

En ce cas vous serez vengée. Il y rencontrera le forgeron.


AASE (se tordant les mains)

Miséricorde de Dieu ! Ils finiront par me tuer mon gars !


PREMIÈRE VIEILLE

Mon Dieu ! puisqu’il faut mourir tôt ou tard, si tel est son destin…


SECONDE VIEILLE

Elle a perdu le sens. (Criant.) Hé, là-bas ! Eyvind, Anders, venez donc !


UNE VOIX D’HOMME
Qu’est-ce qu’il y a ?

SECONDE VIEILLE

C’est Peer Gynt qui a hissé sa mère sur le toit du moulin !



(Une colline couverte de buissons et de bruyères. Au fond, le chemin communal, bordé d’une haie.)

(Peer Gynt arrive par un sentier, se dirige vivement jusqu’à la haie et regarde le pays qui s’étend devant lui.)


PEER GYNT

Voici Hægstad. J’y serai bientôt rendu. (Il se met en devoir de franchir la haie, mais se ravise.) Qui sait ? Ingrid est peut-être seule dans sa chambre. (Il se fait un abat-jour de la main et regarde au loin.) Non. Le chemin fourmille d’invités. Hem. Je ferai peut-être mieux de rentrer. (Il retire la jambe engagée dans la haie.) Ils sont toujours là, à chuchoter, à ricaner derrière moi, que j’en ai chaud dans le dos. (Il fait quelques pas en s’éloignant de la haie et arrache quelques feuilles d’un air distrait.) Si l’on pouvait seulement boire un coup, ou si l’on pouvait se glisser sans être vu. Ou si l’on n’était pas connu de tous. Un petit verre, c’est encore ce qu’il y aurait de mieux. Quelque chose de fort. Ça vous raidit contre les risées des gens. (Il promène autour de lui un regard effrayé et se cache dans les buissons. Des gens, se rendant à la noce, passent, portant des vivres.)


UN HOMME (causant avec d’autres)
Le père était un ivrogne, la mère est une gale.

UNE FEMME

Après ça, rien d’étonnant que le fils soit un vaurien.

(Ils passent. Un instant après, Peer Gynt sort de sa cachette, rouge de honte et les suit des yeux.)


PEER GYNT (à demi voix)

Est-ce de moi qu’ils parlaient ? (Avec une indifférence forcée.) Eh bien, après ! Que m’importe ! Ils ne me mangeront pas, après tout. (Il se jette dans la bruyère et reste longtemps étendu sur le dos, regardant en l’air.) Quel drôle de nuage. On dirait un cheval sellé et bridé — il y a un cavalier dessus — et, derrière, une vieille sur un balai. (Avec un sourire malin.) Ça, c’est mère. Elle gronde, elle crie : « Peer, arrête donc, animal ! » (Peu à peu il ferme les yeux.) Tu vas voir, la vieille !

Qui chevauche là-bas au soleil de midi ?
Regarde : c’est Peer Gynt ! Il a le front hardi,
Des gants brodés aux mains, à la hanche une épée.
Une escorte le suit, toute d’or équipée,
Avec des fers d’argent aux pieds de ses chevaux.
En long manteau de soie, il va par monts et vaux,
Et son regard descend sur une foule immense.
Les femmes devant lui font une révérence,
Le trouvant le plus fier et le plus beau de tous.
Sur son passage il pleut de l’or comme des sous.
Tous deviennent seigneurs, il n’y a plus de trace
De rôdeurs ni de gueux sur les chemins où passe

Entre deux rangs pressés, joyeux, émerveillés,
L’empereur Peer suivi de ses mille écuyers.
En chevauchant toujours il gagne une autre terre,
Par dessus l’Océan. Le prince d’Angleterre
Le reçoit sur la côte avec civilité.
Les filles d’Angleterre étalent leur beauté
Pour lui plaire, et l’on voit, se levant de leurs tables,
Lui faire les honneurs les grands et les notables.
L’empereur d’Angleterre aussi, portant la main
À son front couronné, vient jusqu’au grand chemin
Et dit…

(Aslak le forgeron passe sur la route avec quelques autres.)


ASLAK

Tiens ! c’est Peer Gynt. Il est saoûl, le cochon !


PEER GYNT (se dressant brusquement sur son séant)

Comment ça ? L’empereur… !


ASLAK (s’appuyant sur la haie et ricanant)

Allons ! lève-toi, mon gars !


PEER GYNT

Diable ! le forgeron ! Que me veux-tu ?


ASLAK (aux autres)

Il n’a pas encore fini de cuver son vin, depuis l’autre fois.


PEER GYNT (se levant d’un bond)
Passe ton chemin.

ASLAK

Oui, mais, d’abord, mon gars, dis-moi ce que tu as fait pendant ces six semaines. Tu avais disparu. Tu viens peut-être de chez le vieux de la montagne. Hein ?


PEER GYNT

Maître Aslak, j’ai fait des choses surprenantes.


ASLAK (clignant de l’œil vers ses compagnons)

Voyons, conte-nous ça, Peer.


PEER GYNT

Cela ne regarde personne.


ASLAK (après un court silence)

Tu iras à Hægstad, bien sûr ?


PEER GYNT

Non.


ASLAK

On disait dans le temps que la fille te voulait du bien.


PEER GYNT

Veux-tu te taire, espèce de corbeau !


ASLAK (reculant un peu)

Ne te fâche pas, Peer. Si Ingrid t’a fait faux bond, tu en trouveras d’autres. — Pense donc ! le fils de Jean Gynt ! Viens à la noce. Il y aura là de beaux morceaux de chair tendre, sans compter les veuves.


PEER GYNT

Que le diable… !


ASLAK

Il s’en trouvera bien une qui voudra de toi, — Bonsoir ! Je vais saluer la mariée de ta part.

(Ils s’en vont riant et parlant à mi-voix.)


PEER GYNT (les suit des yeux un instant, hausse les épaules et se détourne à demi)

Qu’elle épouse qui elle veut, la fille de Hægstad. Je m’en moque, (Il s’examine.) La culotte ? Une vraie guenille. Si seulement j’en avais une de rechange ! (Frappant du pied.) Ah ! Le mépris de ces hommes ! Comme je prendrais un couteau de boucher pour leur extraire tout ce mépris du ventre ! (Regardant tout à coup derrière lui.) Qui est là ? Quelqu’un qui se moque de moi ? — Non, personne. — Je vais rentrer chez mère. (Il fait quelques pas en remontant la colline, mais s’arrête et tend l’oreille du côté d’Hægstad.) Ça grouille de filles ! Sept ou huit par homme ! Ah ! massacre et malheur, il faut que j’en sois ! — Oui, mais mère que j’ai laissée perchée sur le toit du moulin ? (Malgré lui il regarde de nouveau du côté d’Hægstad et se met à rire et à sauter.) Haïe donc ! voici la danse[3] en train. Quel violoneux que ce Guttorm ! Ça bout, ça gronde comme un torrent. Et l’essaim de filles miroite au soleil ! Ah ! massacre et malheur, il faut que j’en sois ! (Il franchit la haie d’un seul bond et s’élance sur le chemin.)



(L’enclos d’Hægstad. Au fond, la ferme. Foule d’invités. Danse animée sur la pelouse. Assis sur une table, le violoneux. Dans la porte, le Maître-Coq. Des cuisinières passent et repassent entre les bâtiments. Les gens mûrs sont assis çà et là, causant entre eux.)


UNE FEMME (se joignant à un groupe assis sur quelques bûches)

La fiancée. Oui, c’est vrai, elle pleure un peu. Mais il ne faut jamais faire attention à cela.


LE MAÎTRE-COQ (à un autre groupe)

Allons, amis, videz les cruches !


UN HOMME

Merci, ce n’est pas de refus. Mais tu les remplis trop vite.


UN GARS (donnant la main à une fille et passant, dans un tour de danse, devant le violoneux)

Va donc, Guttorm ! ne ménage pas les cordes !


LA FILLE

Fais bien résonner les échos !


CERCLE DE FILLES (autour d’un gars qui danse)

Voilà un pas chic !


UNE FILLE
Il a du ressort dans les jambes !

LE GARS (dansant)

On est à l’aise ici. Le toit est haut, la salle est vaste !


LE MARIÉ (pleurnichant, s’approche de son père, qui cause avec quelques invités et le tire par le pan de son veston)

Elle ne veut pas, père. Elle est si têtue.


LE PÈRE

Qu’est-ce qu’elle ne veut pas ?


LE MARIÉ

Elle s’est enfermée.


LE PÈRE

Eh bien ! tâche de trouver la clef.


LE MARIÉ

Je ne peux pas.


LE PÈRE

Imbécile !

(Il se retourne vers les autres. Le marié s’éloigne et traverse la cour.)


UN GARS (accourant de derrière la ferme)

Hé, les filles ! On va s’amuser : Peer Gynt est ici !


ASLAK (qui vient d’arriver)

Qui l’a invité ?


LE MAITRE-COQ

Personne.

(Il se dirige vers la maison.)

ASLAK (aux filles)

S’il vous parle, ne l’écoutez pas.


UNE FILLE (aux autres)

Non. Faisons semblant de ne pas le voir.


PEER GYNT (arrive, tout échauffé, les yeux brillants, s’arrête au milieu du groupe et frappe des mains)

Quelle est la plus gaillarde de la bande ?


UNE FILLE (dont il s’est approché)

Ce n’est pas moi.


UNE AUTRE (de même)

Ni moi.


UNE TROISIÈME

Ni moi.


PEER GYNT (à une quatrième)

Alors viens, toi, avant qu’il s’en présente une meilleure.


LA FILLE (se détournant)

Je n’ai pas le temps.


PEER GYNT (à une cinquième)

Ce sera donc toi !


LA FILLE (s’éloignant)

Je vais rentrer.


PEER GYNT

Ce soir ? As-tu perdu le sens ?


ASLAK (après un court silence, à demi voix)

Regarde, Peer. La voici qui danse avec un vieux.


PEER GYNT (se tournant vivement vers un homme vieux qui se tient près de lui)

Tu n’en connais aucune qui ne soit pas engagée ?


L’HOMME

Cherche. (Il s’éloigne de lui.)

(Peer Gynt se calme tout à coup et glisse vers le groupe d’invités un regard timide et indécis. Tous le regardent, mais personne ne lui adresse la parole. Il cherche à aborder d’autres groupes. Sitôt qu’il s’approche d’eux, le silence se fait. Quand il s’éloigne, on le suit des yeux avec des sourires railleurs.)


PEER GYNT (à part)

Oh ! ces coups d’œil, ces sourires, ces pensées venimeuses ! Ça grince à me faire claquer des dents !

(Il se glisse le long de la grille. Solveig, tenant par la main la petite Helga, entre dans l’enclos, accompagnée de ses parents.)


UN HOMME (à un autre qui se tient à quelque distance de Peer Gynt)

Regarde donc. Voici les étrangers.


L’AUTRE

Les gens qui se sont établis là-haut ?


LE PREMIER

Oui, à Hedal.


L’AUTRE
C’est vrai. Ce sont eux.

PEER GYNT (barre le chemin aux nouveaux arrivants et dit au père en lui désignant Solveig)

Puis-je danser avec ta fille ?


LE PÈRE (doucement)

Je veux bien, mais nous devons d’abord saluer les hôtes. (Ils entrent dans la maison).


LE MAITRE-COQ (à Peer Gynt, en lui offrant à boire)

Puisque tu es venu, il faut boire un coup.


PEER GYNT (suivant des yeux les nouveaux arrivants)

Merci, je vais danser. Je n’ai pas soif. (Le Maître-Coq s’éloigne. Peer Gynt regarde du côté de la maison et sourit.) Qu’elle est blonde ! Vrai ! je n’en ai jamais vu de pareille ! Les yeux baissés sur sa jupe blanche et sur ses escarpins, elle marchait en tenant d’une main le tablier de sa mère, de l’autre un livre de cantiques enveloppé d’un mouchoir ! Il faut que je la dévisage, cette fille.


UN GARS (accompagné de plusieurs autres)

Tu ne danses pas, Peer ?


PEER GYNT

Si.


LE GARS
Alors, tu ne vas pas du bon côté. (Il lui prend le bras pour l’obliger à se retourner.)

PEER GYNT

Laisse-moi passer.


LE GARS

As-tu peur du forgeron ?


PEER GYNT

Peur ? Moi ?


LE GARS

Tu n’auras pas oublié l’affaire de Lunde.

(Les gars rient et se rapprochent de la danse.)


SOLVEIG (dans la porte)

C’est toi, le gars qui m’a invitée à danser !


PEER GYNT

Mais oui. Tu ne me reconnais pas ? (Il lui prend la main.) Viens !


SOLVEIG

Pas trop longtemps. Mère ne veut pas.


PEER GYNT

« Mère ne veut pas », « mère ne veut pas », serais-tu née d’hier ?


SOLVEIG

Tu te moques de moi.


PEER GYNT

C’est vrai que tu es presque une enfant. Quel

âge as-tu ?

SOLVEIG

J’ai fait ma communion ce printemps.


PEER GYNT

Dis-moi ton nom, petite. Ça vaut mieux pour causer.


SOLVEIG

Je m’appelle Solveig. Et toi ?


PEER GYNT

Peer Gynt.


SOLVEIG (retirant sa main)

Aïe !


PEER GYNT

Qu’as-tu ?


SOLVEIG

Ma jarretière se détache. Il faut que je la renoue. (Elle s’éloigne de lui.)


LE MARIÉ (tirant sa mère par sa jupe)

Mère, elle ne veut pas !


LA MÈRE

Quoi ? Qu’est-ce qu’elle ne veut pas ?


LE MARIÉ

Non, vrai, elle ne veut pas !


LA MÈRE
Quoi ?

LE MARIÉ

Ouvrir.


LE PÈRE (furieux, à demi voix)

Tu es bon à mettre au râtelier !


LA MÈRE

Ne le gronde pas. Le pauvre gars ! Ça s’arrangera. (Ils s’en vont d’un autre côté.)


UN GARS (venant de la danse avec plusieurs autres)

Un peu d’eau-de-vie, Peer ?


PEER GYNT

Non.


LE GARS

Rien qu’un petit coup ?


PEER GYNT (regardant d’un air sombre)

En as-tu sur toi ?


LE GARS

Peut-être bien. (Il retire un petit flacon de sa poche et boit.) Ah ! ça fait du bien ! Tu n’en veux pas ?


PEER GYNT

Laisse-moi goûter ! (Il boit.)


UN AUTRE

Maintenant, il faut goûter de la mienne.


PEER GYNT
Non !

SECOND GARS

Allons donc ! Ne fais pas la mazette. Bois donc, Peer.


PEER GYNT

Donne-moi une goutte. (Il boit encore.)


UNE FILLE (à demi voix)

Viens, allons-nous-en.


PEER GYNT

As-tu peur de moi, l’enfant ?


UN TROISIÈME GARS

Qui n’a peur de toi ?


UN QUATRIÈME

À Lunde, tu nous a montré de tes tours.


PEER GYNT

J’en sais bien d’autres encore. Quand une fois je suis en train…


LE PREMIER (bas)

Ça commence.


PLUSIEURS GARS (l’entourant)

Raconte un peu ! Que sais-tu faire ?


PEER GYNT
Attendez à demain.

LES GARS

Non, non ! Ce soir !


UNE FILLE

Sais-tu jeter des sorts ?


PEER GYNT

Je sais évoquer le diable !


UN HOMME

Ma grand’mère en savait autant avant que je fusse né !


PEER GYNT

Menteur ! Mes tours à moi, personne ne les sait. Une fois, j’ai fait entrer le diable dans une noisette. Une noisette piquée des vers. Vous comprenez ?


PLUSIEURS GARS

Oui, oui, on connaît ça !


PEER GYNT

Il criait, pleurait, voulait me tenter de mille manières.


UN GARS

Et ça ne lui a servi à rien.


PEER GYNT

Non, pardi ! J’ai bouché le trou avec un petit morceau de bois. Ah ! vous auriez dû l’entendre

bourdonner sous la coquille.

UNE FILLE

Ah ! mon Dieu !


PEER GYNT

On eût dit une guêpe.


LA FILLE

Il y est encore, dans la noisette


PEER GYNT

Non. Il est parti. C’est à cause de lui qu’il y a brouille entre Aslak et moi.


UN GARS

Vraiment ?


PEER GYNT

Je m’en fus à la forge lui demander de casser cette noisette. Il me le promit et la posa sur un banc. Or vous savez qu’Aslak a la main dure et manie le marteau à tort et à travers.


UNE VOIX

Il broya le diable ?


PEER GYNT

Il frappa un grand coup. Mais le diable se déroba et partit comme un trait de feu à travers le toit.


PLUSIEURS VOIX
Et le forgeron ?

PEER GYNT

Il est resté tout coi, les mains brûlées. Depuis, nous avons toujours été brouillés.

(Rire général.)


QUELQUES VOIX

Pas mal, ce conte !


D’AUTRES

C’est peut-être le meilleur qu’il ait fait !


PEER GYNT

Croyez-vous que j’invente ?


UN HOMME

Non, je puis en témoigner. Mon grand-père m’avait déjà raconté la plupart de tes histoires.


PEER GYNT

C’est faux ! Tout cela m’est arrivé !


L’HOMME

Ils en disent tous autant.


PEER GYNT (avec entrain)

Vrai Dieu ! Je puis traverser les airs sur un cheval ferré d’argent ! Et bien d’autres choses encore, sachez-le ! (Nouveaux éclats de rire.)


UN GARS
Allons, Peer, une chevauchée !

VOIX NOMBREUSES

Oui, Peer Gynt, je t’en prie.


PEER GYNT

Ce n’est pas la peine de me tant prier. Je passerai comme un ouragan par-dessus vos têtes, et toute la commune tombera à mes genoux !


UN HOMME MUR

Il est fou à lier.


UN AUTRE

Imbécile !


UN TROISIÈME

Hâbleur !


UN QUATRIÈME

Bouffon !


PEER GYNT (avec un geste de menace)

Attendez, vous allez voir !


UN HOMME (à moitié ivre)

Attends toi-même ! On va te donner une raclée !


VOIX NOMBREUSES

On va te faire voir trente-six chandelles !

(Ils se dispersent, les vieux en colère, les jeunes riant et plaisantant.)


LE MARIÉ (s’approchant de lui)
Dis donc, Peer, c’est vrai que tu chevauches dans les airs ?

PEER GYNT (d’un ton bref)

Oui, Mads. Je suis un gaillard, moi.


LE MARIÉ

Alors, tu possèdes aussi la veste qui rend invisible ?


PEER GYNT

Tu veux dire le chapeau. Oui, j’en ai un. (Il se détourne : Solveig, tenant Helga par la main, traverse la cour.)


PEER GYNT (s’épanouissant et allant au-devant d’elle)

Solveig ! Tu fais bien de venir ! (Il lui saisit le poignet.) Tu vas voir comme je te ferai danser maintenant !


SOLVEIG

Lâche-moi.


PEER GYNT

Pourquoi ?


SOLVEIG

Tu es si rude.


PEER GYNT

Rude comme le cerf à l’approche des beaux jours. Allons, viens, fillette, ne fais pas l’entêtée.


SOLVEIG (retirant sa main)

Je n’ose pas.


PEER GYNT

Pourquoi ?


SOLVEIG
Tu as bu. (Elle s’éloigne avec Helga.)

PEER GYNT

Ah ! planter son couteau dans le ventre de tous ces gens !


LE MARIÉ (le poussant du coude)

Tu ne peux pas m’aider à entrer chez la mariée ?


PEER GYNT (distrait)

La mariée ? Où est-elle ?


LE FIANCÉ

Dans le grenier.


PEER GYNT

Eh bien ?


LE FIANCÉ

Écoute, Peer, je t’en prie ! essaie un peu.


PEER GYNT

Non. Tu te passeras de mon aide. (Se ravisant, bas, d’un ton âpre.) Ingrid est dans le grenier ! (Il s’approche de Solveig.) As-tu réfléchi ? (Solveig veut s’éloigner. Il lui barre le chemin.) Tu as honte de moi parce que j’ai une mine de rôdeur.


SOLVEIG (vivement)

Ce n’est pas vrai ! Tu n’as pas une mine de rôdeur.


PEER GYNT

Et puis, j’ai un plumet. Mais c’est par dépit,

parce que tu m’avais blessé. Viens !

SOLVEIG

Je le voudrais, mais je n’ose pas !


PEER GYNT

De qui as-tu peur ?


SOLVEIG

De mon père, surtout.


PEER GYNT

De ton père ? C’est juste. Il a l’air d’un dévot. C’en est un ? Dis !


SOLVEIG

Que veux-tu que je te dise ?


PEER GYNT

Si ton père est de la bande piétiste ? Ta mère l’est aussi, peut-être ? Et toi-même ? Allons, réponds !


SOLVEIG

Laisse-moi passer !


PEER GYNT

Non ! (À demi voix, d’un ton âpre et troublant.) Je puis me faire troll ! À minuit, je serai près de ton lit. Si tu entends quelque chose qui souffle et crache, comme un chat, ne t’imagine pas que c’est ton minet ; c’est moi, entends-tu ! Je te tirerai le sang dans une tasse. Quant à ta petite sœur, je la mangerai. Car, sache-le bien, la nuit, je me fais loup-garou. Je te mordrai les jambes. (Changeant de ton, tout à coup, avec une sorte d’anxiété.) Danse avec moi, Solveig !


SOLVEIG (le fixant d’un regard triste)

Tu as été méchant. (Elle entre à la maison.)


LE MARIÉ (revient d’un pas traînant)

Si tu m’aides, je te donne une vache !


PEER GYNT

Viens !

(Ils disparaissent derrière la maison. Au même instant, une bande d’hommes, la plupart ivres, arrivent, venant de la pelouse où l’on danse. Bruit, tumulte. Solveig, Helga, leurs parents et quelques gens âgés sortent de la maison et s’arrêtent sur le seuil.)


LE MAITRE-COQ (à Aslak qui marche en tête de la bande)

Paix !


ASLAK (ôtant son veston)

Non ! Il faut vider l’affaire. Peer Gynt ou moi. L’un des deux touchera le sol.


DES VOIX

Oui, oui, qu’ils se mesurent !


D’AUTRES

Non ! Qu’ils se disent des sottises, mais sans se battre.


ASLAK

Les paroles ne signifient rien. Il faut en venir

aux poings.

LE PÈRE DE SOLVEIG

Calme-toi, l’homme !


HELGA

Mère ! Est-ce qu’ils vont le battre ?


UN GARS

Il vaut mieux lui faire conter des blagues et nous en moquer.


UN AUTRE

Chassons-le à coups de pied !


UN TROISIÈME

Crachons-lui au visage !


UN QUATRIÈME (à Aslak)

Commences-tu, toi ?


ASLAK (jetant son veston par terre)

Allons : on va saigner la rosse.


L’ÉTRANGER (à Solveig)

Tu vois comme on le respecte, ce petit garnement ?


AASE (arrivant un bâton à la main)
.

Mon fils est-il ici ? Je vas lui donner une raclée. Ah ! ça me fera du bien.


ASLAK (retroussant ses manches)
Ce n’est pas du bâton qu’il lui faut, à ce gaillard.

DES VOIX

Le forgeron va le rosser.


D’AUTRES

Lui casser les reins.


ASLAK (crachant dans ses mains et regardant Aase)

Ou la tête.


AASE

Casser la tête à mon gars ? Essayez donc un peu. La vieille Aase a encore bec et ongles ? Où est-il ? (Appelant.) Peer !


LE MARIÉ (accourant)

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Père ! Mère ! Accourez tous !


LE PÈRE

Que se passe-t-il ?


LE MARIÉ

Peer Gynt…


AASE (criant)

Ils l’ont tué ?


LE MARIÉ

Non, Peer Gynt… ! Regardez donc là-haut !


LA FOULE
Peer et la mariée !

AASE (laissant tomber son bâton)

Ah ! la canaille !


ASLAK (abasourdi)

Seigneur ! Le voici qui escalade le fjaell. On dirait un bouquetin !


LE MARIÉ (pleurant)

Mère ! Il la porte comme un petit veau !


AASE (avec un geste de menace)

Ah ! si tu pouvais tomber et… (Avec angoisse.) Attention ! Si le pied te glissait !


LE PROPRIÉTAIRE D’HÆGSTAD (arrivant, tête nue, pâle de colère)

Je le tuerai pour ce coup-là !


AASE

Ah ! non ! Dieu me damne si je vous laisse faire !

  1. Traduction littérale. L’expression existe en norvégien.
  2. Les toits des cabanes norvégiennes sont souvent recouverts de pierres et de terre et plantés de gazon.
  3. Dans l’original, l’Halling (danse du Hallingdal), la bourrée norvégienne.