Passage de l’homme/Texte entier

Gallimard (p. Couv.-Der. de couv.).
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MARIUS GROUT
PASSAGE
DE L’HOMME
roman
nrf
GALLIMARD

PASSAGE DE L’HOMME

DU MÊME AUTEUR


Aux Éditions de la N. R. F.

Musique d’Avent.

Le Vent se lève.


À la Librairie des Amis.

Kagaxva.


Hors commerce.

Le Poète et le Saint.

Le Déluge.


MARIUS GROUT

PASSAGE
DE L’HOMME

roman



nrf



GALLIMARD
S. P.
Il a été tiré de cet ouvrage huit exemplaires sur vélin pur fil des Papeteries Navarre dont cinq exemplaires numérotés de 1 à 5 et trois exemplaires hors commerce marqués de a à c.




Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays, y compris la Russie.
Copyright by Librairie Gallimard, 1943.
Á MES PARENTS

I


La vieille me dit : « Tirez les verrous », et elle ferma elle-même l’unique fenêtre aux carreaux verts qui donnait sur les champs. La grande horloge disait huit heures. Le soir tombait. La nuit sûrement serait mauvaise : un vent soufflait, venu de l’ouest. Il me sembla entendre une cloche. Mais je ne suis pas sûr des cloches : depuis l’enfance, je suis là-dessus en désaccord avec tous ceux que je connais. Ils prétendent que mes cloches à moi me sonnent dans l’oreille, ou dans l’esprit. Et ils prétendent aussi que je ne suis pas fichu de raconter, bien honnêtement, ce que j’ai vu ou entendu : « Non, non, écoute, tu exagères ! » Ou bien encore : « Où as-tu pris ça ? » Ou bien encore : « Laisse donc tes mains tranquilles, ne commence pas à t’exalter !… Pourquoi cette voix ? Est-ce que tu ne peux pas parler comme tout le monde ? » Ils ont fini par me faire douter de tout : d’eux et de moi, du monde entier ; et, bien que je me surveille ce matin et que je m’oblige parfois, au cours de mon travail, à regarder par la fenêtre (c’est un conseil qu’ils m’ont donné), je ne suis pas encore bien sûr de rapporter fidèlement le récit que j’ai entendu. J’en arrive même à me demander s’il dura vraiment une seule nuit. Cela me paraît parfois invraisemblable. Et à d’autres moments cela me paraît d’une telle évidence que je ne me pose même plus la question.

Vous dirai-je tout ? je connais même des instants, de courts instants où je me demande : « As-tu vraiment entendu ça ? et la vieille dont tu parles ici, es-tu bien sûr de l’avoir rencontrée ? » Ce sont là des moments terribles et que je ne souhaite à personne : c’est comme si je me vidais de moi-même ; mais jamais jusqu’à en mourir. Comprenez-moi : je suis entre ciel et terre. Il doit se passer des choses comme ça pour tout le monde, aux derniers instants. Le malheur, c’est qu’il y ait peu de personnes au monde qui aient vécu leurs derniers instants. Alors je me trouve assez seul. Suffit là-dessus : j’en aurais pour des heures si je voulais seulement vous confier la moitié de ce que j’ai à dire, et vous n’en seriez pas plus avancés, ni moi non plus.

La vieille alluma la chandelle : dans ce village, il n’était pas encore question d’autre lumière, et sans doute qu’il n’en serait jamais question. Puis elle alluma, dans la haute cheminée, des brindilles sèches de je ne sais quel arbre, d’un arbre, je crois, qui ne pousse qu’en ce pays. Cela brûla silencieusement — pas le moindre petit craquement — avec des flammes vertes et bleues. Et il y eut même des flammes violettes, et une fois, oui, tout juste une fois, une flamme rouge et qui, — écoutez-bien — se détacha soudain de l’âtre et s’envola toute vive dans la nuit de la cheminée.

La vieille me dit : « Asseyez-vous. Vous devez être fatigué : c’est tellement loin jusque chez nous ! » Elle me montra le fauteuil de droite, un haut fauteuil de paille, ces hauts fauteuils qui vous attendent toujours. Je m’assis et bourrai ma pipe. Je l’allumai à un tison, je me tassai dans mon fauteuil, et j’écoutai.

Parfois il me prenait comme une envie de dormir : la voix de la vieille, apparemment si monotone, y était sûrement pour quelque chose. Et puis, quand il semblait que j’allais sombrer, la voix de la vieille devenait étrangement haute, un peu comme ces prières, dans les couvents de femmes, derrière les grilles, et qui paraissaient s’endormir, et qui se réveillent tout d’un coup. La haute voix me tirait à elle, tout comme si mon corps lui-même se fût déplacé ; tout comme, plutôt, si mon oreille se fût dilatée, fût devenue — j’avais cette impression — comme ces vasques de porcelaine (j’en ai vu au fond d’un grand parc) qui écoutent toutes les cloches du monde.

II

La vieille disait :

« Sûrement, sûrement, je ne vous dirai pas tout. Même en faisant bien attention. Les choses, quand on serait mêlé à elles, on ne saurait pas encore les dire. Et ces choses-là, ce sont des choses comme on n’en voit jamais. Oui, c’est comme des choses d’almanach, des choses de livres, des choses trop belles, vous comprenez ; alors, le temps d’ouvrir les yeux, de les frotter pour voir si c’est bien vrai, et elles ont déjà disparu.

C’est un soir qu’il nous est venu. Un soir d’automne, par un grand vent comme aujourd’hui, et à pareille heure. On ne fermait jamais les verrous : le Père ne l’aurait pas permis. Il disait : « Celui qui viendra, si le Bon Dieu a voulu qu’il vienne, est-ce le verrou qui l’empêchera d’entrer ? » Il disait ça dans les maisons où l’on allait pour la veillée. C’était devenu une sorte de refrain. « Celui qui viendra… ! Nous, les deux filles, on s’entre-regardait. J’avais vingt-ans et elle dix-huit. Est-ce que jamais quelqu’un pourrait venir ? Et si quelqu’un venait un jour, sûrement ce serait quelqu’un de grand et qui parlerait — nous étions bien d’accord là-dessus — et qui parlerait notre langue — car on ne voulait pas, bien sûr, d’un étranger — et qui parlerait notre langue, mais tous ses mots seraient comme une musique. Il nous emmènerait toutes les deux. Et après, on ne savait plus… La Mère disait parfois : « Quand vous vous marierez… » Elle nous parlait déjà de celui-ci qui demeurait tout près de chez nous, de celui-là qui habitait au long du Fleuve, mais nous pensions à l’autre, et rien qu’à lui. Je me demande maintenant si quelque chose se serait passé si le Père n’avait point parlé de « celui qui pourrait venir ». Et je me demande aussi si ce ne sont pas les paroles du Père qui l’ont fait venir, si le Père ne l’attendait pas, et s’il ne savait pas que ces paroles pouvaient le faire venir. Mais peut-être que j’en rajoute. Depuis que l’homme qui habitait au-delà du Fleuve est mort, je ne sais plus bien ce qui est vrai et ce qui n’est pas vrai. C’est comme s’il avait emporté la clef. Et puis je vieillis, je mélange tout, je perds le fil… Mon cher Monsieur, il vous faudra de la patience.

On était tous les quatre à table quand il frappa. Je me rappelle qu’on avait de la soupe aux poireaux, et que les poireaux étaient mal passés, et que je tortillais ça dans ma bouche et que je n’arrivais pas à en finir. Le Père me regardait du coin de l’œil, et il souriait, ou semblait sourire. Le chien qui dormait dans la cheminée s’est alors levé tout d’un coup, et a hérissé le poil, et aboyé. C’est comme s’il avait eu une grande peur Ou peut-être qu’il sortait d’un rêve : les bêtes, ça rêve aussi, et ça voit des choses. Je crois plutôt qu’il avait rêvé, parce que, lorsqu’il se fut trouvé devant la porte et qu’il eut reniflé, il se mit à frétiller de la queue comme s’il connaissait. Et en même temps, il se tournait vers nous, et nous regardait, et il se dressait contre la porte. Le Père ouvrait la bouche pour dire : « Entrez ! » lorsque l’homme frappa une seconde fois. Et le Père restait là, la bouche ouverte, et un peu drôle. Et sa cuiller en bois hésitait, tremblante un peu, au-dessus de l’écuelle. Et je regardais cette cuiller comme si ç’avait été la seule chose importante. Et voilà que la main de la Mère était restée en l’air, les doigts collés, comme si personne n’avait pensé à elle. Tout était extraordinaire. Le chien lui-même, la tête tombée, et comme idiot, semblait avoir été perdu. Et Claire, qui s’était levée du banc pour aller ouvrir, était là, debout derrière moi, avec une main sur mon épaule, et tremblait un peu. Enfin, le Père dit : « Entrez ! » comme avec un peu d’impatience, et la porte s’ouvrit ; d’abord doucement, dans un grand silence, puis tout d’un coup elle échappa à l’homme et, comme soufflée par le vent, s’en vint heurter l’horloge avec fracas et cassa la vitre. L’homme resta un moment immobile et tête baissée. Il était grand et enveloppé d’une cape brune. On s’étonnait qu’il eût pu passer la porte. Il releva la tête, fixa la lampe et porta la main à ses yeux, et il dit : « Bonsoir ! » et en même temps il repoussait la porte sur le vent. Et il allait mettre les verrous, et il essayait, lorsqu’il parut penser qu’il y avait d’abord quelque chose d’autre à faire. Il s’avança dans la lumière. Le Père était debout, je me rappelle, et la Mère un peu derrière lui. Le Père tendit la main : « Bonsoir, l’homme !… » et demeura court. Alors la Mère : « La nuit est bien mauvaise ! » — Oui, bien mauvaise… » Le chien se dressa contre l’homme qui se mit à le caresser, d’un mouvement lent, comme habituel, comme si vraiment ils étaient l’un pour l’autre une vieille connaissance. « Alors, comme ça, dit-il, vous étiez en train de manger… ? Faut pas que je vous dérange. » Il baissa la tête. Sa capuche, derrière, était ouverte et comme toute pleine de vent encore. Il reprit : « Faut pas que Je vous dérange… Je venais voir, en passant, si vous n’auriez pas, des fois, du travail pour moi… Des ravaudages… comme des harnais à réparer, ou des outils, ou des gouttières… Toutes les choses qu’on peut faire l’hiver… » Le Père n’avait pas coutume de répondre de suite. Il dit seulement « Asseyez-vous, mangez la soupe ! On verra ça après, à la veillée… » Le Père montra du doigt le haut bout de la grande table, la meilleure place : on avait le feu derrière soi. Claire apporta l’écuelle et la cuiller. Je mis une bûche dans la cheminée. L’homme retira sa cape et l’accrocha au clou, tout juste, où nous mettions les manteaux à sécher, et il s’assit sur l’escabelle. Il attendit que tout le monde se fût repris à manger pour manger lui-même. Le Père faisait grand bruit en aspirant sa soupe. Lui mangeait très silencieusement. Ma Mère le regardait parfois et elle fixait surtout ses mains.

Le Père dit : « D’où est-ce que vous venez ? » Il dit : « De par là, de par-delà le Fleuve, mais loin, très loin… Il y a cinq mois que je suis sur les routes. — Je savais bien, dit le Père, que vous n’étiez pas d’ici : nous autres, on ne parle pas tout à fait la même langue. On parle une langue plus dure et plus sonore. Et qui s’attrape. Ceux qui ont vécu parmi nous, ça se voit à une façon de parler, qui leur reste jusqu’à la mort… » Il resta un temps silencieux, puis ajouta, hochant la tête : « Cinq mois que vous êtes sur les routes ! Jamais personne ici n’a fait un aussi long voyage… Et où donc pensez-vous aller, après l’hiver ? » L’homme dit : « Je pense aller aux Iles. » Et personne ne comprit ce qu’il disait, ne sachant ce que c’était qu’une île, ni s’il y en eût qu’un homme tout seul pouvait atteindre. « Ah ! oui ! dit le Père, les Iles !… » Et il se tut. Mais le silence n’était pas embarrassé, de sorte que lorsque la Mère parla, après peut-être deux minutes, personne ne le trouva étrange. Elle disait : « Faut que des hommes voyagent. Il faut que la Terre soit traversée de temps en temps. Et il faut aussi qu’il y ait des maisons, sur les routes, où vivent des gens qui ne partent jamais. Tout ça, c’est dans l’ordre. »

« C’est dans l’ordre », reprit le Père, et il ferma son couteau. Alors nous nous assîmes devant la cheminée. Et du manteau de l’homme montait, à la chaleur, comme une odeur d’herbes amères, ou encore d’anis : on ne pourrait pas dire. Et l’homme lui-même… Mais non, on ne pouvait pas dire. Tout, ce soir-là, était tranquille dans la maison. Le vent hurlait, mais pas plus fort que d’habitude. Comme d’habitude, Claire et moi nous tricotions, et les aiguilles faisaient leur petit bruit. La Mère cousait ou sommeillait un peu. Le Père fumait sa pipe et parlait avec l’homme. L’eau chantonnait dans la marmite, et le chien s’était assoupi, le nez sur les deux pattes, immobile comme s’il était mort.

Je ne me rappelle plus bien ce qui fut dit ce soir-là dans la maison ; mais je sais que le lendemain, à peine levée, j’entendis l’homme qui, dans la grange, allait et venait, cherchant sans doute quelque travail à faire. C’était curieux, ce plancher craquant sous ses pas. Je revois Claire, un doigt levé ; je l’entends dire : « Ecoute ! » L’homme marchait là comme s’il avait été chez lui. Je ne veux pas dire qu’il ne se gênait pas : non, il savait comment marcher, comment faire avec toutes les choses, avec cette lame grinçante auprès du seuil, avec la porte, avec la clenche qui fermait mal. On aurait dit qu’il était là depuis toujours. Et n’importe où, comme on put le voir par la suite, il était là depuis toujours.

Les premiers temps, on essaya de l’appeler par son prénom. Mais il fallut y renoncer : son prénom était difficile. Les hommes de par-delà le Fleuve, bien qu’ils parlent la même langue que nous, ont des prénoms pourtant à eux, qui leur viennent des fonds du passé, et que nous ne pouvons pas vraiment dire. Les mots, ça n’est pas seulement une affaire d’habitude, c’est aussi une affaire de gosier, une affaire de dents et de lèvres, c’est affaire de l’homme tout entier. Lui, il riait quand nous nous essayions. Un jour il dit : « Allons, appelez-moi l’Homme, ce sera aussi facile ; et puis ce mot-là, c’est le seul mot de par ici qu’on dise comme au-delà du Fleuve ».

On aurait cru, d’abord, qu’il faisait tout pour se faire oublier, et même qu’il ne pensait qu’à ça. Je vous ai dit comment il marchait dans la maison, mais il parlait de même, juste en son temps, et pour dire tout juste ce qu’il fallait. Et il se levait, aux repas, un peu avant que ça ne fût nécessaire, pas trop avant. Et si le Père ou la Mère avaient quelque chose à raconter, qui n’était bon que pour nous quatre, il s’arrangeait pour être disparu. Pour être disparu et faire du bruit ailleurs, très loin, dans le bûcher, de façon que nous soyons tranquilles. Claire me disait — elle a toujours eu des mots à elle, des choses qu’elle trouvait et que personne d’autre n’aurait inventées — Claire me disait : « Tu verras qu’un beau jour on ne l’entendra même plus. Il sera devenu une chose de la maison. Oui, la vieille table, ou bien la huche, ou bien l’horloge ». Et plus j’y pense, plus je me rends compte, en effet, qu’il faisait tout pour devenir une chose. En attendant, tout lui réussissait, même les tâches les plus difficiles. Je le revois encore, les premiers jours, fendant du bois. C’était vers les deux heures et en octobre, dans le soleil. Il faisait bon. L’Homme s’était installé près de la barrière, pas très loin de la niche du chien. Il y avait là une bonne terre bien sèche. Et il était aux prises avec une grosse bûche toute pleine de nœuds, et qui ne voulait pas se laisser faire. Quand c’était comme ça, avec le Père, nous l’entendions jurer et gémir à grand bruit. Et la Mère sortait sur le seuil et regardait. Et elle criait : « Mais laisse-la donc, le Père ! Mais laisse-la donc ! Elle est trop dure ». « Trop dure ! » disait le Père, sans relever la tête. « Trop dure !… Eh ? tu n’as rien à faire, dans ta cuisine ? » Et il se remettait à ahaner durement, jusqu’à ce que la bûche volât en éclats. Alors il s’appuyait sur la cognée, et il regardait le ciel, longuement. Et il fallait qu’il appelât la Mère, pour lui faire voir, mais surtout pour avoir l’occasion de lui parler tendrement et de lui faire oublier les vilains mots de tout à l’heure. L’homme, lui — je l’observais de la laverie — posa doucement la bûche où il fallait, bien lentement, à la place exacte. Et il souriait en faisant ça. Et il souleva la cognée d’un geste pareillement paisible. Et elle tomba de son poids à elle, à peine aidée par son effort à lui. Tout au moins, c’est ce qu’on aurait cru. Mais la bûche ne se fendit pas. Il sourit un peu plus encore, comme s’il y avait eu là quelque chose de plus qu’amusant, comme de curieux, presque d’étrange. Et il changea la bûche de place, la regardant d’abord, et puis la retournant, et comme la flattant de sa grosse main. Et de nouveau il saisit la cognée. Et de nouveau, la bûche lui résista. Il était baissé encore, et tenait encore la cognée, et je n’osais regarder son visage : je me rappelais le visage du Père, cette grande souffrance, cette grande colère, et je redoutais que le visage de l’Homme ne fût pareillement défait, ne fût pareillement méconnaissable. Je tenais au visage de l’Homme. Je regardai enfin, et il n’y avait sur la face de l’Homme qu’une grande lumière, qu’une grande lumière reconnaissante et belle. Et l’Homme prit bien sagement la bûche et la porta un peu à droite, où elle resta seule dans le soleil. Et il dit à Claire qui passait : « Elle attendra ! Elle a besoin de s’attendrir ». Puis il continua. Il ne revint à elle qu’après une heure, quand ce fut son tour à elle. Et il la fendit d’un seul coup, sans marquer le moindre triomphe. Des choses comme ça sont des choses à peine racontables. Mais il n’y eut chez nous, à partir du soir où l’Homme devint notre homme, pendant deux ans, que des choses comme ça, pas racontables. De ces choses pourtant qui changent tout. Par ailleurs, dans d’autres maisons, il y avait des hommes qui inventaient. Il y en eut un, à ce qu’on raconte, à dix lieues de nous, qui fit monter de l’eau du Fleuve jusqu’à sa ferme par une sorte de moulin à vent. Notre Homme à nous n’inventait pas. Il ne s’expliquait pas là-dessus, mais on sentait que, pour lui, le monde était bien comme ça, le monde des choses. Et que si quelque chose devait changer, c’était peut-être dans l’homme lui-même. Mais, là-dessus non plus, il ne faisait aucune leçon. Il semblait penser que changer, c’était une affaire seulement pour lui.

Pour le reste, il était semblable à nous. Tout ce que nous lui donnions à manger, il le mangeait, et d’un appétit toujours égal. Tout ce que le Père ou la Mère lui commandait, il le faisait, et avec une joie toujours égale. Une chose à lui encore tout de même, et que je n’ai pas dite, avec sa patience, c’est sa propreté, ce qu’on appelle dans nos villages la propreté. Le Père se rasait toutes les semaines. Il se rasait, lui, tous les jours. Il était grand, comme je crois bien vous l’avoir dit, il était brun, c’était un beau garçon, et il avait, à cette époque, peut-être un peu plus de vingt-cinq ans.

III

L’hiver fut long, cette année-là, et dur, avec des mares prises jusqu’au fond, avec des arbres lourds de givre, jusqu’à craquer. Des tas d’oiseaux s’en venaient tout près des portes, et Claire ou moi, on leur jetait des miettes. Un bœuf même, à ce qu’un voisin nous raconta, fut poursuivi dans les pâtures par les corbeaux, becqueté par eux. Et c’est alors que l’Homme commença à se montrer. Je vous dis ça maintenant, parce que je vois clair, mais en ce temps-là, au temps où il se révéla, il était si bellement habile, ou nous étions nous-mêmes si sottes, que tout, de lui, nous échappa. La Mère disait : « L’Homme s’habitue à nous. » En vérité, il nous changeait du tout au tout.

Ça débuta, si je me rappelle, par les cailloux. Vous savez qu’ici il y a des pierres partout. Le maître d’école disait même que la mer est venue, dans le temps, jusque chez nous. Ces pierres, nous, on ne les regardait pas. Tout ce qui est comme ça sur la terre, sur quoi on marche, on n’y fait jamais attention. Il commença à ramasser des pierres, à les laver, à les frotter avec une brosse, à les regarder dans le soleil. Il ne les montrait à personne, il ne les cachait pas non plus. Mais il prenait tant de soin, dans l’âtre, à les nettoyer, et il était tellement heureux quand elles « faisaient de la lumière » — car c’était là son mot à lui, — que nous, les filles, on s’approchait. Et alors il disait : « C’est beau ! » Simplement ça, sans nous regarder. La Mère lui dit un jour : « Tout de même ! Est-ce qu’on aurait dit que ça pouvait être… — elle s’arrêta — que ça pouvait être si propre que ça, et… » elle s’arrêta encore, et ajouta… : « et si parlant ! »

Là-dessus je partis d’un grand rire — ah ! je riais bien en ces temps — : « Des pierres parlantes ! » Mais lui resta là tout sérieux, et Claire aussi, et la Mère fut comme un peu fâchée, comme il arrive lorsque, sans bien le savoir, on dit des choses qui ne sont pas convenables. J’étais enfant, et plus encore que Claire ; enfant, je veux dire, oui, par la sottise, par cette manie de rire et de moquerie ; et par ma faute j’ai laissé passer bien des choses. Mais les anciens se plaignent toujours. Assez là-dessus.

Tous les dimanches, nous allions à l’église. Tout le village alors était dévot, — ce qu’on appelait être dévot. Vous savez ça. Et l’Homme y venait. Nous avions, nous, un banc de retenu, tout près du chœur. Il y avait là une place pour lui, il ne voulait jamais la prendre : il s’asseyait dans les tout derniers bancs, et, le plus souvent, il restait debout de « l’Asperges me » jusqu’à « l’Ite missa est ». Il n’avait pas de livre de messe. Comme la Mère lui en offrait un, il répondit : « Je vous remercie, mais j’ai idée que je n’en ai pas besoin, que le Bon Dieu est content comme ça. »

Venir à la messe sans paroissien, c’est une chose encore que le curé aurait comprise : il ne manquait pas d’hommes qui allaient à l’église les bras ballants et les mains vides ; il n’en manquait pas, même, qui n’y allaient pas du tout, et le curé comprenait ça aussi, ou du moins plaisantait là-dessus, avec malice et sans y mettre méchanceté. Mais l’homme avait des habitudes à lui, et des croyances assurément pas catholiques. Je vois mieux ça depuis que, moi aussi, j’ai laissé la vieille religion. Au fond, Monsieur, on ne connaît les choses — les gens aussi — que lorsqu’on s’en est séparé. Ce qui fâcha d’abord Monsieur le Curé, — je dirai ainsi, parce que, tout de même, dire le Curé, c’est méprisant, et je n’ai aucun mépris pour lui : c’était un brave homme, un saint homme, dans son genre à lui, et qui faisait bien son métier — ce qui fâcha d’abord Monsieur le Curé, c’est que l’Homme ne veuille pas communier. Vous savez que ça doit se faire à Pâques, au moins à Pâques. Nous autres, nous y étions pliés. Tout le village défilait à l’église. On transportait les vieux eux-mêmes, ou alors s’ils étaient trop vieux, Monsieur le Curé venait avec un enfant de chœur — j’entends encore la vieille sonnette fêlée — et apportait les sacrements. C’était tout un remue-ménage que la semaine de Pâques, de ce temps-là. Le village faisait sa lessive. Il nous semblait qu’on était devenus meilleurs, que, de nouveau, on était presque des enfants. Tout ça, c’était le Bon Dieu, bien sûr, mais aussi le printemps qui venait, et les toilettes neuves qu’on portait. Et l’année n’était pas meilleure. On retombait dans les vilaines affaires, affaires de sous, affaires de filles grosses d’on ne sait qui, et même parfois affaires de mort — oui, je veux dire : affaires de crimes.

Tout le village donc, cette année-là, avait communié, et il ne restait plus que l’Homme. Et vous pensez que Monsieur le Curé le savait bien. À la vérité, d’ailleurs, l’Homme n’était pas seul, et c’est ce qui compliqua d’abord les choses, car il y avait le Maître d’École. Le Maître d’École nous venait de la ville. Il disait que Dieu était mort, et même que Dieu n’avait jamais vécu… mais je vous reparlerai de cela plus tard, car, dans la suite, l’Homme fut aussi haï de l’un que de l’autre.

Monsieur le Curé, donc, s’en vint chez nous un dimanche après la Pentecôte, l’après-midi. C’était le temps de la moisson, mais il pleuvait. Nous étions tous à la maison, et l’Homme, assis tout près du seuil, baissait la tête et semblait réfléchir. Cela lui arrivait souvent. Il demeurait comme ça, bien facilement, des heures entières. D’abord cela nous parut drôle, et puis on s’habitua à ce silence, et on finit même par l’aimer, jusqu’à ce qu’enfin, nous autres aussi, on sût un peu ce qu’il y a dans le silence.

Monsieur le Curé avait son parapluie, un parapluie vieux et troué qui lui venait sûrement de sa mère, — il était un peu regardant à la dépense —. Il le ferma avec de grandes précautions, l’égoutta un peu, et enfin il leva les yeux et avança la main, comme s’il devait ouvrir la porte. Et alors il vit l’Homme tout droit devant lui, qui s’était levé, et lui tendait la main, et s’effaçait pour le laisser entrer. Monsieur le Curé nous salua tous et puis il caressa le chien, je me rappelle, qui bondissait autour de lui, de deux petites tapes délicates de sa main courte et un peu grasse. Et il nous dit : « Mes bons amis, je ne veux pas vous déranger. J’étais passé, si vous permettez, pour causer un peu avec… — il hésita, pour chercher un nom, et il dit enfin : …avec l’Homme… Peut-être pourrions-nous sortir… » Monsieur le Curé regardait autour de lui et regardait aussi dehors : la grande pluie avait redoublé, l’eau giclait jusque dans la maison et il fallut fermer la fenêtre. Déjà le père ouvrait la porte de la grande salle, pensant que Monsieur le Curé et l’Homme y seraient plus tranquilles pour parler, lorsque l’Homme dit : « Monsieur le Curé, je ne sais pas si vous avez des choses à me dire et que personne ne doit entendre ; pour moi, je ne vois pas ce que j’aurais à cacher aux gens d’ici. Voilà six mois que je suis avec eux… » Monsieur le Curé répondit, piqué un peu, à ce qu’il me sembla, mais tout à fait maître de lui : « Mais mon ami, si vous le désirez… » La Mère alors s’avança vers l’Homme : « On sera aussi bien à côté ; vous, ici, vous serez plus à l’aise. » Et elle fit un pas vers la salle à manger où déjà, nous, les filles, nous entrions, lorsque l’Homme parla. Oui, l’Homme parla.

Jusqu’à maintenant, c’est à peine si nous avions entendu sa voix. Mais cette fois il parlait d’une voix ferme et pleine, avec sa voix à lui soudain, venue de lui, et il disait : « Si Monsieur le Curé a quelque chose à me demander, il le fera ici, devant vous autres, et je lui répondrai de même. » Il y eut un curieux silence. Mon cœur battait. Claire se serra toute contre moi. Je sentis que l’Homme était maître, maître d’ici, et des gens à l’entour, et de toutes choses, et qu’il prenait sa force où personne d’autre ne l’avait jamais prise… C’est comme si tout d’un coup le monde avait craqué, le monde que nous savions, nous autres. Et c’était dur de respirer, mais c’était délicieux aussi.

Enfin le Père avança des chaises. On se mit en demi-cercle devant l’âtre. Monsieur le Curé était à droite, et l’Homme, à gauche, lui faisait face, et le chien était entre eux deux. Je me rappelle tout ça encore comme si c’était maintenant et il me semble que j’ai toujours dans l’oreille la voix de l’Homme.

Et c’est lui d’abord qui parla. Monsieur le Curé, au même moment, ouvrit la bouche, ou presque dans le même moment ; il sentait qu’il devait parler, que c’était à lui de parler, et il parut même comme froissé de ce que l’autre commençât, mais je suis sûre qu’au fond de lui il était content et soulagé.

« Monsieur le Curé, dit l’Homme, je sais pourquoi vous êtes venu, c’est rapport à la communion. Et je n’ai pas fait ce qu’il fallait : j’aurais dû moi-même aller vous voir, et parler de ça avec vous. C’était correct. C’est ce qui se fait dans nos pays, et, dans les Iles, sûrement cela se fait aussi. »

Et dans les Iles ? De quelles îles voulait-il parler ? Mais ce jour-là, je ne retournai pas la question ; je crus même avoir mal compris, et puis, tout ce qui allait venir, c’était tellement plus important ! Il continua :

« Je vous en demande pardon, Monsieur le Curé, cela vous aurait évité cette grande pluie et… »

Il sembla qu’il se perdait, qu’il ne savait plus ce qu’il devait dire. Alors, au lieu de bafouiller, d’ajouter des mots et des mots, il se tut tout bonnement, et il attendit d’y voir plus clair. « Monsieur le Curé, j’ai été un petit enfant, j’ai eu dix ans, et j’ai communié comme les autres. Je sais ce que c’est. Et que c’est une belle chose. Mais c’est pour moi, à présent, une chose finie, une chose toute vide. »

Il s’arrêta et puis il dit, regardant bien droit Monsieur le Curé, de cette voix qui m’avait saisie : « Je n’ai plus besoin de communier. Ce que vous appelez : communier. Et je communie tous les jours. À ma façon. Pour ce qui est de la messe, j’y vais encore, mais je prévois que bientôt je ne pourrai plus, que ce ne sera plus nécessaire. J’irai à la messe en pleine campagne. Ou dans ma chambre. Et même je n’irai plus du tout. »

Là-dessus il attendit la réponse du Curé. Et il souriait, bien calmement, comme s’il ne savait pas avoir dit ces choses, justement, qu’on ne doit pas dire, qu’on ne fait que penser, et encore qu’on n’ose pas penser.

Monsieur le Curé toussa un peu. « Mon ami, dit-il, et il regardait vers le feu, — mon ami, je ne vous comprends pas bien. Communier, mon ami, pour un chrétien, pour un vrai chrétien, c’est recevoir Notre-Seigneur, et le recevoir humblement, dans cette forme où Il a daigné venir à nous, caché sous un peu de pain… »

Il parut n’être pas content de lui, comprendre qu’il disait comme des choses vaines et sans portée, des choses apprises. Il ajouta, d’une voix plus ferme, et regardant l’Homme dans les yeux :

« La Communion, mon enfant, c’est une nourriture, et nous avons bien besoin d’être nourris. »

Il se fit un profond silence. « Nous avons bien besoin d’être nourris ! » Qui pouvait dire une chose là-contre ? Et Monsieur le Curé ne parlait pas seulement pour nous, mais pour lui aussi, se faisant tout petit, comme nous autres, dans nos péchés et dans nos manques, devant le Bon Dieu. Le Père le comprit bien aussi, car il redit : « Oui, nous avons bien besoin de nourriture. »

Je crus alors que l’Homme était vaincu, qu’il allait dire : « Vous avez raison. Je ne suis qu’un pauvre pécheur. » — Ou ne rien dire, rester comme en prière, et communier le dimanche d’après. Mais il sourit encore une fois, comme bien à l’aise, de l’air de quelqu’un qui a bien compris ce qu’on vient de lui dire, mais qui comprend encore autre chose par-dessus. Et il dit, regardant tour à tour le Père et Monsieur le Curé :

« Oui, nous avons bien besoin de nourriture. Moi tout le premier. Et c’est pourquoi je communie souvent. Et je voudrais communier toujours. Le Paradis, Monsieur le Curé, c’est la communion éternelle. Et dans les Iles déjà, sûrement, on est nourri d’une autre nourriture, d’une nourriture meilleure qu’ici, plus fine encore et savoureuse. »

Il ne dit rien de plus sur les Iles et ne jugea point nécessaire de dire rien de plus : à l’écouter on avait l’impression d’être ignorant.

« Monsieur le Curé, je vais vous dire comment la chose m’est arrivée. C’est une chose toute simple, vous allez voir, et qui est venue comme ça, sans que j’y puisse rien. Ce n’est pas une idée de ma tête à moi.

« Je suis de l’autre bord de l’eau. Et par là-bas il y a aussi de belles églises. Elles ne sont pas construites tout comme les vôtres, mais elles sont belles. Et elles sont toutes tournées au soleil levant. Et ce qu’on chante dans ces églises-là, ce n’est peut-être pas tout à fait les mêmes chants, mais c’est beau aussi. J’avais fait ma première communion. J’avais onze ans, et c’était je ne sais plus quel dimanche après la Pentecôte, un de ces dimanches où, par chez nous, il y a tant à faire dehors qu’on ne pense plus guère au Bon Dieu. J’étais à la messe. On avait distribué le pain bénit. J’avais mis mes deux petits morceaux sur la tablette, par devant moi, près de mon livre de messe, et j’allais les manger lorsqu’il me vint à l’idée d’attendre, d’attendre le moment où Monsieur le Curé, à l’autel, communierait. Si j’ai eu une idée, c’est cette idée-là, et c’est la seule. Et c’est une idée bien innocente. Le reste, comme je vous l’ai dit, est venu sur moi. J’avais l’habitude d’assister vraiment à la messe, et de la vivre, si l’on peut dire. J’étais très pieux. Je fis donc comme à l’ordinaire. Je récitai l’acte de foi et au moment où le prêtre communia, je portai moi-même à ma bouche l’un des deux petits morceaux de pain. Et alors… Et alors, Monsieur le Curé, ce fut tout comme si j’avais communié, ce fut ce que vous savez et qu’on ne peut pas dire, et je compris tout d’un coup, malgré moi — j’en fus d’abord comme effrayé, — je compris tout d’un coup que Notre-Seigneur n’est pas dans l’hostie, ni dans le petit morceau de pain bénit, mais qu’il est là en nous et autour de nous, et qu’il est nous, et qu’il n’y a qu’à avoir les yeux bien clairs pour Le contempler. »

Le vent soudain poussa la porte. Je ne savais plus où j’étais. Les mots de l’Homme étaient les mots d’une autre langue. Il ne parlait plus même comme au début. Il s’en allait de nous encore, et en même temps, il nous entraînait… Je ne savais plus… et Claire non plus. Elle regardait l’Homme, et son visage était tout plein de lumière. Et la Mère était là, les mains ouvertes. Et le Père avait la tête baissée. Et Monsieur le Curé aussi. Et tout était beau. Inoubliable.

C’est Monsieur le Curé qui nous éveilla. Il dit, et il semblait très sûr de soi :

« Mon bon ami, je ne vous comprends pas bien. Il n’y a qu’une chose importante, une simple chose, et c’est celle-ci : Dieu nous ordonne de communier. Cette chose-là est indiscutable. Quant aux joies qui s’en viennent sur nous !… Dieu, mon ami, peut faire que vous trouviez autant de joie dans le morceau de pain bénit que dans la communion elle-même… »

Il parut hésiter un peu, et comme s’attendrir en même temps :

« Et si je vous disais, mon enfant, que je ne sais pas la joie dont vous parlez… La grâce, Dieu ne la donne qu’à quelques-uns, et le démon est bien puissant !… Pour moi, la joie dont vous parlez n’est pas toujours un signe de Dieu… La vérité, ce n’est pas la joie qui la mesure, mais notre obéissance, à nous, notre humilité devant Dieu… C’est ici la première vertu. »

Je n’avais jamais entendu notre Curé parler ainsi. Sa sagesse nous impressionna, on redevenait ce qu’on était, il fallait se méfier de soi… Dieu était grand, on était tout petit. Quant à la joie, à ces élans qui nous faisaient, Claire et moi, courir dans l’herbe et pousser de grands cris, quant à la joie, il fallait s’en méfier : cela venait d’où ? de quels pays jamais bien sus ? et pour vous emmener vers où ?… Oui, la joie était difficile, mieux valait vivre avec patience. Et la vraie joie serait pour plus tard, dans l’autre monde. Le Père et la Mère approuvaient. Le Père dit même : « Monsieur le Curé, il faut vivre pour savoir ça. Et l’Homme est jeune. Et c’est dur d’obéir, bien sûr. Et le plus dur, peut-être bien, c’est encore d’arriver à croire qu’il ne faut jamais qu’obéir… »

Mais l’Homme parut ne rien entendre et ne plus rien vouloir entendre. Il dit seulement : « Pour moi, si Dieu est quelque part, c’est dans la joie, nulle part ailleurs. » Il se tut, resta un moment la tête dans les mains, nous regarda d’un regard clair, et dit d’une voix toute simple, comme il eût dit : « Il fait beau temps. » : « Le vrai signe de Dieu, c’est la joie. »

Et après quoi, et en dépit des efforts de Monsieur le Curé, et des efforts du Père et de la Mère, il fut impossible de lui tirer un mot de plus, un mot au moins qui réserverait l’avenir et qui permettrait au Curé de ne pas repartir sans espoir. L’Homme était de très bonne humeur, il désirait qu’on parle d’autre chose. Oui, c’était là l’affaire de Dieu, il fallait s’en remettre à Lui, et prier les uns pour les autres. « Monsieur le Curé, avez-vous jamais vu un poulain tout neuf, un petit poulain né d’hier ?… » Mais Monsieur le Curé était pressé, la grande pluie s’était arrêtée, les gouttières chantaient, les poules picoraient sur le fumier, le ciel était maintenant tout bleu. Et Monsieur le Curé s’en alla, visiblement mécontent, d’un pas très sec, et ne referma pas sur lui la petite barrière du jardin.

Un soir, après le repas, comme nous étions assis devant la porte, l’Homme dit : « Maître Pierre — c’était la première fois je crois, qu’il appelait ainsi le Père, — Maître Pierre, je me demande s’il ne va pas me falloir partir. Oui, quand on en aura fini avec la moisson. Je me plais bien parmi vous tous, et dans le pays, mais j’ai peur de vous valoir du désagrément. Quand on ne pense pas tout à fait comme tout le monde, alors la vie déjà est difficile. Mais quand on a des idées à soi, auxquelles on tient, et que c’est des idées sur Dieu, et que tout le monde commence à les connaître, alors la vie est impossible. »

C’est la Mère d’abord qui répondit. Et elle parla selon son cœur. Elle dit que l’Homme devait rester, s’il avait plaisir à être ici. Quant aux ennuis qui pourraient venir, eh bien ! on verrait quand ils seraient là… « Vous êtes un garçon clair, et tout le monde vous estime, il n’y a pas de raison de partir. » Et le Père parla pareillement. Et il nous sembla bien, quand il dit la prière du soir, devant la porte et tout le grand ciel plein d’étoiles, il nous sembla bien, à Claire et à moi, qu’il était au fond de lui-même, lui aussi, pour la joie de Dieu, et que les paroles qu’il disait, il ne les disait point, comme du latin, par obéissance, mais par ferveur, et comme un homme qui ne sait pas trop ce qu’il fait.

Quand le Père eut fini de prier, l’Homme resta tout seul, un long moment, devant la porte, avec le chien. Puis nous l’entendîmes, Claire et moi, de notre chambre, qui faisait le tour de la ferme. Et enfin, il ouvrit la porte et monta dans cette petite chambre, sous le grenier, qui était au-dessus de la nôtre. Et il marcha tard dans la nuit.

IV

Après, ce fut septembre, la fin de l’été, et les belles nuits, avec des quantités d’étoiles, et d’étoiles toutes proches. Et il y en a qui tombent, comme vous savez, à cette saison-là. On s’asseyait devant la porte. Il faisait doux. L’Homme, parfois, s’en allait tout seul, parmi les champs. Souvent il descendait vers le Fleuve. Quelquefois aussi il restait, et nous étions là, silencieux : le Père n’était pas très bavard, la Mère non plus ; ou il nous parlait des étoiles. Il les connaissait par leur nom, jusqu’à celles-là qu’on ne peut presque pas voir, et il savait le pourquoi de leurs noms. Là-bas, de l’autre côté du Fleuve, les gens savent mieux le ciel que nous, c’était là une des premières choses qu’on leur apprenait à l’école, « même, disait-il, avant de lire. » On pensait que quelqu’un qui ne connaît pas d’abord le ciel ne peut pas s’y connaître sur la terre.

L’Homme avait ses étoiles à lui, qu’il préférait. Leurs noms étaient si compliqués, si curieusement proches l’un de l’autre qu’il me fallut des semaines pour les apprendre. C’étaient Mintaka, Anilam et Alnitak, trois petites étoiles d’Orion, qu’on appelle encore les Trois Mages, ou les Trois Rois, ou les Sages du Pays de l’Aube. Pour moi, il m’arrivait souvent de l’écouter parler sans regarder le ciel ; il me semblait alors que je voyais mieux les choses dont il parlait. On ne lui posait guère de questions : un mot en appelait un autre, il avançait, il se faisait son chemin, sa voix chantait, et il disait ce qu’on ne peut dire que dans la nuit. Ce qui était étrange aussi, c’est que, même toutes les choses du jour, un poulain qui était malade, des fromages qu’il fallait porter, une faux qu’il fallait aiguiser, toutes ces choses-là, il les mêlait aux autres, et on n’en était pas surpris. Tout faisait partie du même monde, vous comprenez ? Il n’y avait pas le ciel, et puis la terre, il y avait tout ce qui existe, et tout à la fois était beau, et c’était Dieu. Mais il ne parlait guère de Dieu : c’est un mot qui le gênait beaucoup. Il préférait lever la main, ou bien alors baisser la tête, et on comprenait mieux encore. Quant au Bon Dieu, on ne pouvait plus en parler. Et la Sainte-Vierge, et tous les Saints, tout cela commençait à nous gêner, et la confession, et les prières, et la messe elle-même. Tout de même, on continuait à y aller, par habitude, et pour faire plaisir aux parents, et pour lui faire plaisir aussi à lui, car il avait coutume de dire qu’on ne doit pas changer sa religion, que peut-être il s’était trompé, qu’il ne voulait pas être suivi. Et cette chose-là, qu’il ne voulait pas être suivi, c’est peut-être la chose la plus difficile à croire, mais elle est vraie : il faisait tout pour décourager les autres et pour se présenter lui-même comme le tout pauvre homme qu’il était. Seulement, Monsieur, il existait, et tout ce qui ne se savait pas encore, les hommes, les bêtes, les choses elles-mêmes, tout ça lui courait derrière lui, et ça ne pouvait pas s’empêcher.

Quand il faisait mauvais dehors et que l’Homme voulait bien veiller, la soirée se passait à lire. Du moins pour le Père et pour lui. Nous, on cousait. Le Père lisait dans de gros livres qui racontaient les guerres passées, des livres qui venaient du grand-père ; et le grand-père avait écrit dans la marge des choses à lui, des choses bien drôles parfois, ou émouvantes, et qui étaient sa vie à lui, de l’ancien temps. Une autre fois, je vous montrerai ça. Quant à l’Homme, il lisait sa Bible, une très grosse Bible aux coins cassés dont la toile était toute verdie. Quelquefois il levait la tête et on voyait sans qu’il le dise qu’il voulait nous lire quelque chose. Alors le Père fermait son livre, souriait un peu, comme on sourit aux petites manies de quelqu’un qu’on aime, et écoutait. Et c’était beau de voir son sourire s’éteindre peu à peu, de voir le Père enfin devenu tout sérieux et comme entré dans la lecture de l’Homme. Ah ! Monsieur, en ces temps-là, il y avait des gens qui savaient écouter, des gens qui accueillaient les choses, des gens qui croyaient ne presque rien savoir !

Un soir, l’Homme nous parla des Iles. Notre unique voisin était là. On l’appelait Celui des Hauts, parce qu’il vivait sur la colline. C’était un homme bizarre, un original comme on disait, qui habitait tout seul là-haut, et qui inventait des chansons. Il en faisait pour les mariages, pour les baptêmes, il en faisait même pour la mort, et il en faisait pour sa joie. Le malheur, c’est qu’il buvait bien, et aussi qu’il courait les filles. Et ça faisait qu’avec lui on n’était pas toujours tranquille, car s’il venait, le plus souvent, c’est qu’il avait bu, et alors il ne savait plus trop bien ce qu’il disait, et le Père et la Mère étaient embarrassés.

Ce soir-là, Celui des Hauts n’était pas gris, il était saoul, tout à fait saoul, mais intelligent comme jamais. Sans lui, peut-être, l’Homme n’aurait pas parlé, ou alors nous n’aurions pas compris. Et ce n’est pas que Celui des Hauts ait dit grand’chose : il se contentait de faire : « Oui, oui » et d’incliner la tête, ou : « Ah ! » ou encore : « Ah ! comme c’est vrai, ah ! comme c’est vrai ! Pauvre pécheur ! » Et l’on avait envie de sourire parce que c’était toujours les mêmes mots, mais si on le regardait, alors on n’en avait plus envie : le visage de Celui des Hauts était triste et beau à la fois. On y lisait qu’il avait près de soixante ans, et qu’il avait dû se tromper, et que c’était irréparable, mais qu’il était content tout de même d’avoir vécu.

L’Homme disait qu’il y avait des Iles où habitaient des hommes meilleurs que nous, et que ces Iles, personne encore ne les connaissait. Et tant que les Iles ne seraient pas connues, il n’y aurait point de paix pour aucune nation. Les Iles savaient des choses que l’homme ne pressent pas, de purs secrets que Dieu n’a confiés qu’à leur peuple, parce qu’il est meilleur que nous. « Sans doute, le Christ, nous disait l’Homme, sans doute le Christ nous a été donné, mais nous étions égarés et durs d’oreille. À ceux qui demeurent dans les Iles, Dieu a laissé aussi un Évangile et comme la langue des Iles est la plus pure de toutes les langues, le Message du Sauveur des Iles est le plus beau que l’Éternel ait délivré ! »

Et l’Homme, feuilletant la Bible, y lut, aux pages marquées :

« Je viens pour rassembler toutes les nations et les langues… J’enverrai de leurs sauvés vers les nations de l’autre côté de la mer, en Afrique et en Lydie, qui tirent de l’arc, en Italie et en Grèce et vers les Iles lointaines, et vers ceux qui n’ont pas entendu parler de moi… Et les Iles seront dans l’attente de sa loi… Qu’ils publient sa louange dans les Iles… Glorifiez le Seigneur dans la doctrine ; dans les Iles de la mer le nom du Dieu d’Israël… Les Iles espèrent en moi… Les Iles m’attendent et les vaisseaux de la mer viendront les premiers… Et toutes les Iles des nations adoreront le vrai Dieu… le Seigneur est roi, que la terre exulte, que les Iles nombreuses se réjouissent, que les adorateurs d’images soient confondus… J’annonce des choses nouvelles, Iles, chantez un chant nouveau… »

« Et cela, dit l’Homme, est dans le Vieux Texte, mais, depuis, la promesse s’est accomplie et le Seigneur a visité les Iles ».

Et Celui des Hauts répondit : « Je suis bien sûr qu’il y a des Iles », et tous deux en parlèrent ce soir-là comme s’il les avaient visitées.

Celui des Hauts disait : « Alors, dans ces pays, comme de raison, il y a meilleur temps qu’ici ? »

— Oui, disait l’Homme, le temps qu’il faut, tout juste assez de soleil et tout juste assez d’eau. Les moissons sont belles chaque année et ce sont les mêmes grains qu’ici, et ce sont aussi les mêmes fruits, mais leur goût est plus délicat. C’est comme la neige (car il tombe de la neige là-bas, pendant deux mois, et jour et nuit) elle est d’un blanc dont on n’a pas idée. On dit ici : blanc comme la neige ? Si un des Iles venait chez nous, et qu’on lui dise : blanc comme la neige, et que ce soit la neige d’ici, ça lui ferait le même effet que si à nous quelqu’un disait : blanc comme la laine, ou bien encore : blanc comme la marnière des Hauts Champs. Et vous savez comme la laine, et la marne, c’est jaune et sale devant la neige ! Un arbre en fleurs, un cerisier en fleurs, c’est là-bas un rire dans le ciel, oui, ça rit de tous les côtés. Et le ciel est d’un bleu profond, qu’on ne peut pas dire. La nuit, les étoiles sont plus proches et comme toutes mouillées de lumière. Les nuits de là-bas, à ce qu’on dit, c’est comme si Dieu, on l’entendait marcher. Et les bêtes de là-bas sont bonnes et familières, les oiseaux vous tombent sur l’épaule et dans l’été ils vont parfois dans les maisons, oui, pour chanter, ou ils chantent sur l’appui des fenêtres. Les cerfs, qui, par ici, s’ensauvent, on peut les caresser de la main. Il est vrai qu’on ne les chasse pas et les hommes de ces pays-là n’ont jamais mangé de bêtes mortes, et c’est pourquoi, dit l’Homme, ils sont plus doux ».

Là-dessus, le Père parla un peu. Il dit : « Sûrement qu’ici on mange trop de viande et les hommes n’en sont pas meilleurs. On se fâche plus vite, et on a des envies de sang. Et ça fait les crimes et les guerres. Du temps des vieux, du cochon une fois par semaine, et c’était tout ; et c’était bien ».

Celui des Hauts avait tiré sa pipe, et il fumait, et il dit malignement à l’Homme : « Et dans les Iles, dites, est-ce qu’on fume ? et le tabac est-il meilleur ? »

L’Homme répondit : « Les Anciens fument. Oui, tous ceux qui ont barbe blanche, ils fument les soirs, quand c’est l’été, devant les portes des villages, et c’est un tabac odorant, tout plein de sagesse, un tabac blond, fin comme des cheveux, et les pipes sont des pipes de bruyère, mais d’une bruyère plus parfumée que celle-ci, et qui a comme l’odeur des haies, dans ce pays, quand c’est avril et qu’il a plu ».

La Mère, qui ravaudait des bas et qui semblait ne rien entendre, dit soudain, en regardant bien l’Homme dans les yeux, et malicieuse : « Et combien d’ans que vous avez vécu là-bas, que vous savez tellement les choses ? »

L’Homme riait un peu. Il aimait beaucoup notre mère, et sa malice, et il plaisantait souvent avec elle. Il rit un peu, et puis il répondit : « Maîtresse, je n’y suis pas allé. J’irai un jour. Mais j’y ai pensé trop souvent, j’ai trop souvent vu les Iles dans mes rêves, pour ne pas savoir comme c’est fait ; les rêves, Maîtresse, c’est un moyen aussi d’aller aux Iles. »

Là-dessus, il y eut un silence. Le chien, qui dormait près du feu, vint se frotter aux jambes de l’Homme et posa la tête sur ses genoux.

« C’est une bonne bête, dit Celui des Hauts, et si vous partez pour les Iles, il aura bien le droit d’y aller ! » Et il ajouta en riant : « Et nous ? est-ce que vous nous y emmènerez ? »

L’Homme dit gravement : « Ce voyage-là, on ne peut le faire que seul, quand on est prêt. Ou bien alors avec quelqu’un qui lui aussi aurait compris, qui serait prêt, quelqu’un, aussi, qu’on aimerait plus que soi-même. »

L’Homme dit ces mots sans regarder personne, et comme d’une voix qui s’essayait, qui attendait, et qui n’était pas sûre d’elle-même.

Celui des Hauts se mit à fredonner. C’était un air très plaisant et très doux. La Mère lui dit : « Mais chantez donc plus haut ! » C’est à peine s’il chanta plus haut. « Cette chanson-là, dit-il, quand il l’eut terminée, est faite pour être chantée doux : c’est la chanson d’amour de la Zilda, la Zilda d’il y a vingt ans qui était la promise de Celui des Vallées, et qui est morte la veille de son mariage. C’était une fille comme il n’y en a pas une. Vous vous rappelez ses cheveux, maîtresse ? Elle était blonde… » Il se perdit dans ses souvenirs.

Et l’Homme disait : « Là-bas, il y a aussi de la musique, et les hommes chantent, et ils s’assemblent pour chanter tous les dimanches, sur la grand’place. Mais la musique qu’ils chantent, ce n’est pas celle d’ici, qui vous prend au cœur et au ventre, et qui vous laisse tout attristé. C’est une musique de paix et de silence, comme du plain chant dans les églises, plus beau encore que du plain chant.

« Cette musique-là, maîtresse, on l’entend dans ses rêves quelquefois… Quand la journée a été bonne… ou trop mauvaise. »

Il était tard, personne pourtant ne songeait à dormir. On attendait que l’Homme continuât de parler. On savait qu’il avait encore des choses à dire et que ces choses ne pourraient être dites que ce soir-là, mais il se tut. Et Claire le regardait, comme en extase. Et la Mère vit sûrement ce regard, mais elle n’en parut pas fâchée.

V

Du temps passa encore — je vais sûrement trop vite — mais comment pourrais-je vous dire tout ? J’y serais encore demain matin.

On entra doucement dans l’hiver. Il y avait un an que l’Homme était venu, et il parlait toujours des Îles, mais personne ne pensait qu’il pût partir là-bas. Et ce n’est pas qu’on ne crût point à ce qu’il disait : on y croyait de plus en plus, mais on était accoutumé à lui, il était là, à ce qu’il semblait, depuis toujours et pour toujours.

Il n’allait jamais plus à la messe, non, pas même aux grands jours de fête, et on avait fini par faire comme lui. Je me rappelle que même à Noël de cette année-là, nous la passâmes entre nous, et ce fut un si beau Noël, un Noël si simple et si vrai, qu’il me faut vous le raconter.

Celui des Hauts était venu pour la veillée ; les semaines d’avant, sans rien dire à personne, l’Homme nous avait construit une crèche, mais une grande crèche, Monsieur, qui était haute comme cette huche, et ça figurait la cuisine, notre cuisine, avec tout ce qu’il y avait dedans, avec la porte, avec les fenêtres, avec la cheminée. Et tout cela était en bois, et tous les personnages aussi : l’Enfant Jésus, sur la litière de paille, et qui souriait, avec la mine d’un petit de chez nous, et Saint Joseph, qui ressemblait au menuisier, et Sainte Marie, qui ressemblait à Claire, et un Berger, qui ressemblait à Celui des Hauts, et les Rois Mages ; l’un était le Père, et l’autre l’Homme ; et le troisième, qui était noir, on aurait dit Monsieur le Curé. Et il y avait le Bœuf et l’Âne. C’était sculpté et colorié comme les belles statues d’une église et ça ne demandait qu’à parler. Je revois la Vierge Marie, les mains tombées le long du corps, toute fondue d’espérance et de joie. Ah ! c’était beau, Monsieur que c’était beau ! Il apporta tout ça, avec Celui des Hauts, quand nous eûmes fini de souper. On mit la crèche à droite de la cheminée, on éteignit, et on resta là sans rien dire, les chaises serrées les unes contre les autres, à regarder le chien qui, aux soirs de veillée, couchant toujours là où maintenant était la crèche ; ne changea rien à son usage : il renifla l’Enfant Jésus et s’allongea tout près de lui, parmi la paille. Le Père aurait voulu le chasser, mais l’Homme lui dit : « Laissez, laissez, il y a de la place pour tout le monde. Est-ce que l’Enfant n’est pas venu aussi pour les bêtes ? » Et l’Homme se rapprocha du feu et il ouvrit la Bible aux Évangiles de la Nativité. Et il nous lut lentement les mots. Et quant il eut fini et qu’on eut prié tous ensemble, pas à voix haute, mais dans nos cœurs, prié sans savoir qu’on priait, il nous conta cette nuit de Noël fêtée par Saint François d’Assise en pleine campagne et dans la neige, avec toutes ces étoiles au-dessus, qui regardaient. Il nous contait cela quand les cloches se mirent à sonner, toutes les cloches qu’on entend d’ici et qui s’en viennent de cinq villages. Et quand elles se furent toutes calmées, il en vint une de par delà le Fleuve, puis deux autres. Et l’Homme les écouta avec une grande joie dans les yeux. Elles se perdaient parfois parmi les vents, comme étouffées sous la bise et la neige, puis revenaient plus claires encore. Et enfin, elles se turent aussi. Le père alla à la fenêtre, et il entr’ouvrit les rideaux. Sur la colline qui est derrière celle où demeure Celui des Hauts, la Grande Colline, comme on l’appelle, toute la Moustière était illuminée. Car en ce temps-là il y avait des moines, de ceux qui ne sortent jamais et qui doivent prier pour les autres. Là-haut aussi l’Enfant venait de naître. Le Père dit : « On entend chanter ! » Et il ouvrit la fenêtre et on tendit l’oreille, mais point de chant, le seul grondement du Fleuve, et un vent fou parfois qui sifflait dans les arbres et vous jetait aux yeux comme des poignées de neige.

On s’en revint, transis, vers la cheminée et Celui des Hauts entonna, d’une voix bien claire, à pleins poumons, comme s’il eût chanté en plein ciel : « Il est né le divin Enfant… » Et l’on chanta encore d’autres cantiques comme : « Ne craignez pas… » et pour finir toutes sortes d’autres chants, qui parlaient de Noël ou non, mais qui étaient tous pleins de joie. Et puis on s’en alla dormir. On entendit des gens sur la grand’route, qui s’en venaient de la messe de minuit et je pensai que, pour la première fois, nous ne marchions pas à côté d’eux.

VI

Cet hiver-là, l’Homme fit, dans la maison, de grands changements. Il se plaisait à dire que la laideur est un péché. Il disait même, je me rappelle, que c’est un des plus grands péchés, et sans nous expliquer pourquoi ; mais c’était proclamé avec un tel regard qu’on était d’abord convaincu et qu’on ne posait aucune question.

Ça commença par les calendriers. Vous savez que nous, à la campagne, on n’a rien à mettre sur les murs que ces cartons venus des villes, sur quoi on lit la réclame des marchands, et puis aussi quelques images de dévotion, des Saintes Vierges et des Saintes Thérèses et un Berger portant l’Agneau sur son épaule. L’Homme commença d’examiner tout ça. Il s’était mis devant la fenêtre. C’était un dimanche après-midi, en février. J’étais en train de repriser des bas, et Claire aussi, à ce que je crois. Le Père et la Mère parlaient du temps : toute cette neige ne voulait pas fondre, on serait en retard pour les labours. Pas moyen d’accoutrer les haies, ni de porter les fumiers aux champs, ni de planter les arbres qu’il fallait. Et ils parlèrent encore des deux vaches qui allaient vêler.

« Allons, le Père, dit l’Homme, tout ça s’arrangera bien sans nous. Ce qui se fera, ce sera sûrement le mieux, et ça viendra quand ça devra venir. »

Il disait ça, mais sa pensée était absente ; il regardait un vieux calendrier, qui nous avait été donné par l’épicier de la ville, qui était en même temps perruquier. Ça représentait un grand bateau entrant au port, et les cheminées, rouges et noires, étaient toutes brillantes de mica. Dessous on lisait, je me rappelle : « Nicolas Leroy, Épicerie Fine. Vins et Liqueurs. Cafés de choix. » « Ah ! dit la Mère, en ces temps-là, les marchands donnaient de belles choses ! Tenez, celui de dessous, non, pas celui-là : celui du dessous encore, eh bien, c’est le Caïffa qui nous l’avait offert. Hein qu’il est beau ? » Mais l’Homme secouait la tête, et il entreprit doucement de montrer à la Mère que toutes ces choses n’étaient pas belles, que c’était du mauvais travail, que ça parlait d’histoires qu’on ne connaissait pas, et que tout cela, on ne l’acceptait que parce que ça venait de la ville. Et il parla encore de ce qu’il y avait sur la cheminée. « Je comprendrais, dit l’Homme, que vous gardiez une vieille chose laide parce qu’elle vient d’un bon ami à vous, ou bien d’un parent qui est mort. Mais, regardez ! les choses vieilles sont aussi les belles : ces deux bougeoirs de l’oncle Casimir, la vieille pendule… de qui… déjà ? — D’Antoine Courapied, dit le Père, celui qui savait si bien toucher les bêtes. — Pour les choses laides, continua l’Homme, ce sont des choses toutes neuves ou presque neuves. » Et, se levant, il prit sur la cheminée une sorte de porcelaine qui représentait une fille à la fontaine, avec son seau, et il y avait un oiseau sur l’anse du seau, et un papillon dans les cheveux de la fille, et ça nous parut tout d’un coup, simplement parce que l’Homme avait ça dans les mains, et regardait, — ça nous parut une chose stupide, une chose risible, une chose dont on aurait rougi.

« Allons, dit le Père, vous nous arrangerez la maison, avec la Mère, et les deux filles. » Et il ajouta en riant : « Dites donc, quand vous serez parti, qu’est-ce qui restera ici, des choses d’avant ? »

Et l’on se mit, au moment même, à tout regarder. Et ce fut un grand feu de calendriers, de belles images, et même d’images de communion. Et ce qui était amusant, c’est qu’on savait ce qu’il fallait brûler ; seulement, on se regardait l’un l’autre, comme hésitants, parce que cette connaissance était toute jeune encore, et doutait d’elle. Quand les murs furent à peu près nus, on s’aperçut qu’ils étaient sales, et il, fallut les nettoyer. Et quand ils furent bien nettoyés, on s’aperçut que les couleurs avaient passé, et il fallut peindre. Et alors les poutres semblèrent toutes noires, et il fallut que l’Homme les grattât, et qu’après les avoir frottées, il mît dessus de la cire d’abeille. Et l’on eut une maison comme neuve, au moment même où le temps s’adoucit et où ce fut le vrai printemps.

Alors il y eut des fleurs sur la grande table, dans une sorte d’écuelle en bois, plus grande et plus belle qu’une écuelle, que l’Homme avait creusée lui-même. Et sur la cheminée, où il ne restait plus, à présent, que la pendule d’Antoine Courapied et les deux bougeoirs de l’oncle Casimir, il y eut parfois, selon la fantaisie de l’Homme, de gros cailloux, qui scintillaient dans le soleil et que la nuit n’éteignait pas toujours.

Et puis ce fut la vraie lumière, les longues journées, le dur travail. L’Homme travaillait. Il faisait tout de tout son cœur comme s’il avait été lui-même le Maître. On aurait dit alors qu’il était de chez nous, qu’il n’était rien qu’un homme parmi les hommes, et que démangeait le besoin de l’argent. Ce n’est que le soir qu’il redevenait Celui des Iles. Et des gamins parfois s’en venaient à la ferme, à cause de lui. Il leur parlait, ou plutôt il leur répondait. Car c’étaient des enfants pleins de questions, bien éveillés, les plus vifs sûrement du village. Vous savez qu’un enfant en confiance peut vous questionner sur le monde : il n’y a rien dont il n’ait besoin. L’Homme en riait, et nous aussi, et les enfants nous regardaient, interloqués, un peu honteux, comme si nous nous étions moqués. Puis l’Homme redevenait sérieux, mettait la main sur l’épaule du garçon et répondait. Il répondait à tout avec exactitude. Et s’il disait : « C’est compliqué, tu comprendras cela plus tard. » l’enfant insistait tant et tant que l’Homme essayait d’expliquer, et il y parvenait souvent. « L’Homme, les poissons comment ça vit dans l’eau ? L’Homme, le Bon Dieu, dis, quand est-ce qu’il est né ? L’Homme, ma grand’mère, celle qui est morte l’an passé — tu sais, elle n’avait plus qu’une dent et ça piquait quand elle vous embrassait — dis, l’Homme, qu’est-ce qu’elle fait à présent ? Est-ce qu’on mange encore, où elle est ? est-ce qu’on y dort ? — L’Homme, d’où viennent les petits enfants ? — L’Homme, dis, l’Homme, parle-nous des Iles ! — L’Homme, raconte-nous une histoire, une longue histoire ! »

L’Homme se pliait à toutes leurs fantaisies, et sans prudence — mais pourquoi donc eût-il été prudent ? Il ne disait que de claires vérités, et il pensait, et nous pensions, que les enfants doivent savoir tout. Seulement, ce que nous pensions, nous autres, on ne le pensait pas au village. À force de vivre entre nous, à force aussi d’écouter l’Homme — je compris tout cela plus tard — on s’était écartés des autres, et les autres ne comprennent pas ça. Peut-être les choses se seraient-elles arrangées s’il n’y avait pas eu le Maître d’École, et le Curé. Mais je ne vous ai pas encore parlé du Maître d’École.

Il était vieux, déjà, au temps de l’Homme, tout près, je crois, de sa retraite. Il était là depuis plus de trente ans, et tout le village aurait été à lui s’il n’y avait pas eu d’église. C’était un homme qui vous « démontrait » bien. Pas un, même le plus dur de tête, qui soit sorti de l’école sans savoir lire. Il vous gardait des fois jusqu’à six heures, au moment des certificats, et il vous reprenait le lendemain à sept heures au lieu de huit, et vous faisait venir le jeudi. Il n’était pas brutal du tout, je ne l’ai jamais vu frapper, mais il criait. Et vous fendait les oreilles et l’esprit. Il n’allait jamais à la messe, et s’il prêtait des enfants à l’église, pour un mariage ou pour un enterrement, c’était toujours à contre-cœur et avec des mots désagréables. Pas un mot de cela dans ses leçons, mais il avait une telle façon de dire, quand l’un de nous parlait étourdiment du catéchisme ou bien de la messe, — il avait une telle façon de dire : « Ce qui se passe à l’église ne me regarde pas » qu’on sentait qu’il était d’une autre religion.

Car il était d’une, autre religion. Il disait bien au Père être libre-penseur — il expliquait : « Je suis un homme qui ne s’en laisse pas conter, un homme, comprenez-vous, Maître Pierre, qui veut voir clair » il disait bien tout ça, mais avec une telle force, avec une telle colère parfois, que l’on sentait que là était son dieu ; que son dieu, c’était la raison, et le progrès, et l’avenir, et ça n’était pas sans grandeur, et pas sans risques, car les curés aussi, tous les curés, criaient très fort, et les campagnes étaient pour eux.

Le Maître d’École, d’abord, s’était intéressé à l’Homme. Il lui avait prêté des livres. Il lui avait même demandé de venir l’aider l’hiver, dans ses cours du soir. Mais tout ça, ce n’était que parce que l’Homme n’allait plus à la messe et qu’il semblait ainsi être « pour la lumière », comme disait le Maître d’École. L’Homme était « bien pour la lumière », mais si le mot, pour tous les deux, était le même, il ne voulait pas dire la même chose. Le Maître d’École le comprit.

Je me rappelle qu’un soir — j’aurais dû vous dire ça plus tôt : c’était l’hiver — il s’en vint chez nous pour la veillée. Il était de très bonne humeur : je voyais ça à cette malice qui se cachait dans sa moustache, et qui se lisait aussi au coin de ses yeux. Il commença par plaisanter : « Qu’est-ce qu’un enfant lui avait dit ? que l’Homme, au cours du soir, avait parlé d’îles merveilleuses ? qu’il avait même sorti les cartes et qu’il avait montré du doigt où se trouvaient ces fameuses îles. C’était un conte assurément, mais l’Homme n’avait-il pas manqué de prudence ? Est-ce que les enfants n’allaient pas croire aux îles ? Or, ni vous ni moi n’y croyons,… n’est-ce pas ?… Pour nous, ce n’est rien de plus qu’un jeu. » Et là-dessus, le Maître d’École s’arrêta court : il comprenait qu’il s’était trompé depuis toujours, et que les Iles, pour l’Homme, ce n’était pas un jeu, mais la certitude des certitudes. Et ils restèrent un bon moment silencieux l’un devant l’autre, à ne savoir comment se prendre. Enfin l’Homme dit — c’est une parole que j’ai retenue, parce que d’abord je ne l’ai pas bien comprise — enfin l’homme dit : « Ce que je vois au fond de mon cœur, c’est aussi inscrit sur la terre. Je crois aux Iles, et les enfants y croient aussi. Et ils y croyaient avant que je ne leur en parle. Seulement ils oubliaient d’y penser. Ils commençaient, comprenez-vous, à ne penser qu’à ce qu’ils voient. Et ça… »

« Et ça, dit le Maître d’École, c’est la sagesse, et tout le reste n’est que folie. »

« Et ça, reprit très doucement l’Homme, c’est de la folie, et beaucoup d’hommes sont fous, parmi le monde, pour avoir cru qu’ils étaient plus que des enfants. »

Le Maître d’École ne se fâcha point : il était difficile de se fâcher avec l’Homme. Aussi bien l’hiver était-il près de sa fin, les cours du soir allaient cesser ; et tout serait resté paisible entre eux si tant de gamins n’étaient venus l’été à notre ferme pour écouter, au soir, les contes de i’Homme.

Il y en eut près d’une douzaine, bien réguliers, à s’asseoir devant notre porte ou à entrer dans la maison, selon le temps. Un soir même, il y en eut vingt, garçons et filles.

L’Homme leur avait parlé des Iles, et avec une si grande précision, qu’ils semblaient à présent les connaître aussi bien que lui. Ils savaient jusqu’au nom des rues et jusqu’à des noms d’habitants. Je les entendis parler du Père Mariel, et de la toute vieille Aglaé, et de la rue des Trois-Étoiles. Et ils parlaient aussi d’un grand château, sur une colline, et de la mer, et d’un navire. D’autres fois, l’Homme leur disait ses idées à lui sur les bêtes, et sur les plantes, et sur le ciel.

Un soir que tous les enfants étaient là, c’était aux approches de l’automne, et les brouillards, déjà, montaient du Fleuve, une grêle de cailloux s’abattit soudain sur la porte. Dans le court silence qui suivit, on entendit une galopade, et puis des cris, et puis des rires d’enfants. Nous étions tous debout, et une petite fille, je me rappelle, se mit à sangloter et à trembler. Claire, toute pâle, la prit dans ses bras, et après l’avoir consolée, elle l’emmitoufla et se prépara elle-même à la reconduire chez elle : c’était tout près, en remontant vers la colline. L’Homme, qui n’avait absolument rien dit, prit une lanterne, ouvrit la porte, et regarda. Le Père et la Mère s’avancèrent derrière lui, et Claire et moi, et les enfants. Alors une nouvelle grêle de cailloux, et plus violente encore que la première, s’abattit sur nous, et l’Homme, tomba soudain, à quelques pas du seuil, avec, sa lanterne. Et de nouveau ce fut une galopade, mais sans cris et sans rires cette fois, et un grand silence.

L’Homme se releva, et dans la lumière d’une lanterne que la Mère avait allumée, il revint vers nous en boitant. Nous crûmes d’abord qu’il s’était donné une entorse, et que ce serait l’affaire de quelques semaines, mais les jours et les jours passèrent sans qu’il pût appuyer sur son pied. Il s’en allait, de-ci de-là dans la maison, touchant les murs, ou sautillant d’un meuble à l’autre, et le Père fit venir le médecin. C’était un vieil homme, qui ne savait plus grand’chose, mais qui était bon. Dès qu’il était là, qu’il vous regardait, qu’il vous touchait de sa main aux doigts longs, on se sentait comme rassuré. Il dit à l’Homme que ce serait long. Il fallait attendre, prendre patience. Ne pas bouger. La chose se réparerait d’elle-même.

L’Homme demeura allongé pendant deux mois ; ou, tout au moins, pendant ces deux mois, il ne put que se déplacer dans la maison ; et c’est alors qu’il fit toutes ces belles choses que vous savez. Et ça n’étaient pas seulement de belles choses, mais c’étaient encore des choses nouvelles, comme on n’en peut trouver qu’aux Iles. Il taillait cela dans le bois, et d’abord avec son couteau. Ensuite il se fit d’autres outils. Et d’autres encore quand il se mit à travailler la pierre.

Les « Choses des Iles » ne ressemblaient à rien. C’étaient des choses que l’on aimait à voir, qu’on aimait aussi à toucher, et qui étaient toutes pleines de joie. L’Homme nous disait : « Je voudrais faire des choses qui puissent guérir les maladies, des choses avec lesquelles on pourrait s’endormir, avec lesquelles, aussi, on mourrait très doucement, bien en paix avec le Seigneur. Les hommes n’ont fait, jusqu’à présent, dans nos pays que des choses qui disent la fierté : ils sont si fiers d’être des hommes. Je voudrais faire des choses qui soient comme leur agenouillement, comme leur merci et leur confiance. »

Notre maison se peupla de ces choses. Elles sont toutes détruites à présent. C’étaient des formes pures et libres, et chacune d’elles avait un nom. Un nom d’étoile. Ou bien des noms comme : La Première, ou Chant d’Alouette, ou Clair Printemps. Les plus belles formes même étaient sans nom, et, bien que d’un très grand mystère, ouvertes pourtant aux hommes et aux enfants.

L’hiver s’en vint. L’Homme remarchait, mais il boitait toujours et il fatiguait assez vite. Quelques enfants encore, de nos plus proches voisins, s’en venaient le voir le jeudi. Nous sûmes par eux que l’école était divisée, qu’un des plus grands du cours moyen avait formé une bande contre le Sorcier, car c’est ainsi qu’ils nommaient l’Homme.

Mais ce n’étaient que de petites choses, de toutes petites choses en vérité, comme je le compris par la suite.

VII

À la fin de cet hiver-là, et avant l’arrivée des malheurs, il y eut pour nous une grande joie : l’Homme dit à Claire toute l’amitié qu’il lui portait. Ils se fiancèrent par un dimanche d’avril, et ce fut quelque chose de beau.

Nous finissions de déjeuner. La porte, je me rappelle, était ouverte sur le jardin. On voyait un pommier en fleurs, et un bourdon allait et venait dans la cuisine et se heurtait parfois aux fenêtres fermées. Il faisait bon, on ne souhaitait rien. C’était un de ces moments, vous avez dû connaître ça, où le monde vous paraît en ordre. L’Homme était assis en face de Claire, comme tous les jours, et moi j’étais auprès de lui, et le Père et la Mère à chaque bout. Le café fumait dans les tasses, on attendait à moitié Celui des Hauts. Il semblait que ç’allait être un dimanche comme tous les dimanches, passé à bavarder et à chanter. Et peut-être aussi qu’après vêpres, les enfants viendraient. Et peut-être encore que l’Homme, vers le soir, nous montrerait une Chose des Iles. Il était là et regardait le Père. Je le vis qui allait parler, et qui pourtant ne parlait pas encore. Et enfin il regarda Claire, un bon moment, et de nouveau le Père, et il parla. « Maître Pierre, dit-il, et c’est la dernière fois qu’il appela ainsi le Père, — Maître Pierre, j’ai quelque chose à vous demander… » Le Père leva la tête. Il tournait le dos à la porte, et son regard, dans l’ombre, parut tout plein de lumière. Et Claire baissait la tête, et la Mère la regardait avec tendresse, comme si elle n’eût été encore qu’une petite fille. L’Homme continua : « Je voulais vous parler de Claire, vous demander… » Il s’arrêta, semblant chercher ses mots, et le Père, lui, souriait toujours, comme s’il eût connu tout d’avance et qu’il eût pris plaisir à l’embarras de l’Homme. « Je voulais vous demander… » Alors, la Mère : « Combien de temps vas-tu les laisser comme ça ? Quand vas-tu te décider à leur répondre ? — À leur répondre ? mais ils n’ont rien dit ! » Et le Père regardait l’Homme et Claire tour à tour ; et Claire souriait, au bord des larmes. Et l’Homme se leva et s’en vint embrasser la Mère, et puis le Père, et puis moi, et il alla vers Claire qui s’était levée, et lui prit la main. Et ils avancèrent tous Père qui leur dit : « Mes chers enfants, si vous avez bien réfléchi, et si c’est oui aussi pour votre mère, alors ce sera oui pour moi. »

Celui des Hauts s’en vint vers les deux heures. Il n’avait pas bu ce jour-là, et il ne chanta rien, mais nous parlâmes ensemble des projets de Claire et de l’Homme. Et je compris alors qu’il y aurait devant eux toutes sortes de difficultés, et que ça n’irait sans doute pas tout seul avec la Mère : si elle consentait bien à ne plus aller à la messe, elle ne comprenait pas que le mariage ne se fît point à l’église, elle savait le village contre nous et redoutait quelque nouveau tourment ; et enfin, bien qu’elle crût aux Iles, elle ne voulait pas que Claire partît avec l’Homme, sur les grands chemins, et pour une quête qui n’en finirait pas.

Le soir, pourtant, fut calme et tout heureux. La Mère elle-même ne semblait plus soucieuse : on avait tout l’été devant soi, avant le mariage, et d’ici là, se disait-elle, Claire et l’Homme changeraient d’idée. Et Claire, chaque jour, à partir de ce soir-là, devint plus belle, et je m’étonnais quelquefois de voir ses yeux comme étoilés. Mais je vous parle de Claire comme si vous la connaissiez. Toutes les images qu’on a faites d’elle ne valent pas cher : les grands messieurs des villes, quand ils parlent des choses, on croirait qu’ils ne les voient pas. Je vous dis ça, et je ne pense pas, moi-même, pouvoir vous dire ce qu’était Claire. On a trop vécu côte à côte. Tout ce que je sais, c’est qu’elle était meilleure que moi. Moi, je comptais, je soupesais, j’étais quelqu’un d’assis devant le monde, et qui ouvrait ses yeux bien grands, et qui épiait, et qui regardait derrière soi ; elle, elle était quelqu’un qui n’était pas quelqu’un. Elle n’était pas devant le monde, non, elle faisait partie du monde.

Mais, vous voyez, tout ce que je vous dis, ça n’a pas de sens. Il vaut mieux que je continue. À force d’entendre répéter son nom, vous finirez par la connaître. N’ayez pas peur de la rêver : elle était plus belle que nos rêves. Et l’Homme aussi : c’étaient des créatures de Dieu.

VIII

On était donc en plein été. Un bel été craquant de lumière, à la fin de juillet, je crois. Et c’est alors que mourut Celui des Hauts. On le trouva à l’aube dans un fossé. Il avait dû y tomber le soir, ayant trop bu. Et encore je n’en sais trop rien, car il riait, tout mort qu’il fût, de son bon rire, du rire qu’il avait aux meilleurs jours. De ses neveux à lui, et que personne ne connaissait, s’en vinrent ici pour l’enterrement. Monsieur le Curé se fit tirer l’oreille : point de messe, quelques prières si on voulait, mais c’était tout : Celui des Hauts avait si mal vécu que c’est à peine s’il méritait l’église : « Tous ceux qui ont vécu en chiens… ». La nièce pleurait en nous racontant ça. C’était une grande femme sèche, toute creusée par les rides, et qui semblait faite pour pleurer. L’Homme dit, les foins pressaient pourtant : « Père, j’ai envie d’aller à l’enterrement. Celui des Hauts, nous l’avons bien connu, et bien aimé. J’ai bien envie… »

Le Père jeta un regard par la porte entrouverte : il faisait beau, il ferait beau demain ; et après-demain ?… Mais il pensa sans doute qu’après-demain, c’était l’affaire du Bon Dieu, et il Lui mit tous les foins dans les bras, et il dit : « Nous irons tous à l’enterrement. »

À l’enterrement, il n’y eut que nous, les neveux, et une dizaine de gosses, de ceux qui s’en venaient le soir, et pour qui Celui des Hauts aimait chanter.

Cinq minutes en tout dans l’église, et puis, en route pour le cimetière ! Et, au cimetière, pas une prière — entendez-vous ? — pas même un bout de prière, rien. Un signe de croix peut-être, un coup de goupillon, et Monsieur le Curé était parti. On l’entendit fermer la barrière d’un coup sec, et, dans le chemin, plaisanter, à ce qu’il me sembla, avec un vieil homme qui passait. Nous étions là, au bord de la fosse. Le sacristain — il était en même temps fossoyeur — attendait que nous soyons partis pour prendre la pelle. Il attendait avec impatience : il avait aussi des foins à faire. La grande femme noire sanglotait, et deux petites filles la regardaient, les yeux humides. On entendit une alouette grésiller. L’Homme s’avança, et, regardant le cercueil, ou fermant les yeux quelquefois, il se mit à parler doucement. Il dit que Celui des Hauts pouvait partir en paix, qu’on l’avait bien aimé ici, qu’il n’était pas un mauvais homme, qu’en tous cas nous ne valions pas mieux que lui, et que ce n’était pas à nous à être durs. Dieu, sans doute, aurait pitié de lui. Et l’Homme parlait à Celui des Hauts, comme si Celui des Hauts avait pu l’entendre. Il lui rappelait nos bonnes soirées, la veillée de Noël, et tel baptême ou tel mariage, où Celui des Hauts avait chanté. Et il s’excusa, en terminant, de ne pas pouvoir rester plus longtemps à bavarder : il y avait les foins à faire, il comprenait bien ça, Celui des Hauts, et qu’on n’est jamais sûr du temps. On reviendrait. On reviendrait quelque dimanche, oui, tous ensemble, pour bavarder un peu… La mort était devenue très douce. Des enfants souriaient, et la grande femme ne pleurait plus. On se disait qu’on avait pleuré sans savoir pourquoi, par habitude. Celui des Hauts nous paraissait plus vivant que jamais : qui donc, maintenant, pourrait nous séparer de lui ?

Mais le Sacristain rapporta la chose à Monsieur le Curé, et le soir même, et pour la dernière fois, Monsieur le Curé s’en vint chez nous. Il avait un visage fermé. Il était décidé à ne rien entendre, il venait là pour condamner. Il commença par dire qu’il savait ce qui convenait aux morts, qu’il était seul à le savoir, créé pour ça, ordonné pour ça, qu’il admettait, à la rigueur, que personne d’entre nous ne vînt à l’église, mais qu’il ne supporterait pas qu’on se mêlât de ses propres affaires, ou bien, plutôt — il se reprit — des affairés de Dieu. Et il regarda l’Homme droit dans les yeux. Et l’Homme regardait aussi Monsieur le Curé, mais sans effronterie et avec un sourire qui ne se moquait pas, un sourire qui disait seulement : « Allons, allons ! pourquoi vous fâchez-vous ? est-ce que c’est digne de vous ? est-ce que c’est sérieux ? » Et l’Homme dit simplement : « Monsieur le Curé, je n’ai pas songé un moment que je vous fâcherais. Celui des Hauts était là devant nous. C’était un pécheur comme nous autres, dont le péché peut-être se voyait mieux que le nôtre, je l’aimais bien, nous étions d’accord sur pas mal de choses, alors je lui ai dit au revoir. C’est tout ».

« Et c’est trop », dit Monsieur le Curé, et il blanchit soudain, pris d’une colère terrible, et sortit en claquant la porte.

Ce qui survint ensuite ne fut pas de nature à l’apaiser, et pourtant l’Homme n’y mettait aucune malice : il ne faisait que ce qu’il devait faire, et il le faisait humblement.

La seconde histoire, ce fut la maladie de Christiane, une fille de l’âge de Claire, qui avait communié en même temps qu’elle. Elle avait attrapé, comme on dit ici, un « chaud et froid », et elle toussait, depuis ce temps-là, un peu plus chaque jour, et plus profond, et voilà qu’elle était malade, et on disait qu’elle s’en allait de la poitrine, et qu’elle allait bientôt mourir. Un jour, un des enfants qui venaient chez nous demanda pour elle une « Chose des Iles ». Et peut-être Christiane n’y avait-elle point songé elle-même, mais l’enfant pensait qu’une « Chose des Iles », c’était une belle chose à regarder, et que lorsqu’on a une belle chose devant soi, et un gros rhume, on pense moins à tousser et à pleurer. L’Homme lui donna cette Chose qu’on appelait « La Première ». Cela faisait penser à une jeune fille qui aurait vécu avant que la mort ne tombât sur nous, ou à une plante de ce jardin dont il est parlé dans la Genèse. Une telle fraîcheur, une joie si tranquille et si forte, un jaillissement… Mais non, Monsieur, j’ai beau chercher : les Choses des Iles, on ne peut pas les raconter.

Et Christiane regarda cette chose qui s’appelait « La Première ». Et elle toussa un peu moins chaque jour, et elle devint plus gaie, et elle guérit. Et elle disait : « C’est la Chose des Iles qui m’a guérie. » L’Homme lui demanda bien, pourtant, de réfléchir avant de parler, et de comprendre que c’est Dieu qui l’avait guérie, que la « Chose des Iles », ce n’avait été pour elle qu’une invitation à la prière, — oui c’est bien les mots qu’il disait — Christiane n’en continua pas moins à dire que la « Chose des Iles » l’avait guérie, que l’Homme était un magicien, qu’il pouvait tout ce qu’il voulait. C’était une fille toute simple, et il n’y eut pas moyen de lui faire entendre raison.

Et il n’y eut pas moyen de faire entendre raison à personne. Ils voulaient tous que l’Homme fût un magicien. Ils avaient tous besoin d’un magicien. « Oui, disaient-ils, l’Homme est meilleur que nous, ah ! bien meilleur ! Et c’est quelqu’un qui vous guérit ! »

Des guérisons, il y en avait de plus en plus. Après Christiane, ce fut la vieille des Prés d’En-Bas, la petite fille de Nez-Tortu, et le gros meunier des Trois Granges, et Jacques le Long, et d’autres encore, que je ne me rappelle plus, et même des bêtes. Et l’Homme ne se dérangeait pas. Il faisait tout pour qu’on ne crût pas en lui, pour qu’on n’eût pas recours à lui, mais on lui volait les choses mêmes qu’il avait taillées. Et elles allaient de mains en mains, avec chacune sa vertu en elle. Il y avait la Chose qui fait dormir, la Chose qui fait mieux respirer, la Chose qui empêche de tomber aveugle, la Chose qui vous fait mieux entendre, et on ne les appelait plus que par ces noms.

IX

Vint un moment où l’Homme cessa de faire des Choses. Aux soirs d’été, ou les dimanches après-midi, il regardait ses mains, tout tristement, comme quelqu’un qui n’a plus de goût à vivre. Et il disait à Claire : « Il nous faudra partir, et peut-être que c’est bientôt. » La vue des enfants même, ne le consolait pas. Bien plutôt elle l’inquiétait. Car ils écoutaient maintenant tout ce qu’il disait, sans rien demander. Ils écoutaient avec des yeux ravis, avec les yeux fermés parfois, comme des petits quand le sommeil les prend. Et lui ne se pardonnait pas d’être admiré. Il leur disait : « Si vous alliez aux Iles… » Et il disait cela aux gens aussi. Mais personne ne désirait plus aller aux Iles : l’Homme était là, et des miracles l’entouraient, la vie était devenue bonne, la mort peut-être demain serait une vieille histoire : il ne fallait qu’avoir confiance en l’Homme. « Vous qui savez, vous qui pouvez… » c’étaient là les mots, à présent, avec lesquels on lui parlait. « Je ne suis qu’un homme comme un autre ! — Alors, disaient-ils naïvement, alors pourquoi qu’on vous a appelé l’Homme ? et pourquoi parlez-vous des Iles ? »

C’est à ce moment que, le sentant désemparé, la Mère lui demanda de rester chez nous : le Père se faisait vieux, et parfois il ne savait plus trop bien ce qu’il disait. L’Homme était devenu le chef de la maison.

« Mariez-vous à l’automne prochain, disait la Mère, et nous irons, le Père et moi, nous reposer dans le village, et la Jeune viendra avec nous, ou elle restera avec vous, comme elle voudra, en attendant qu’elle se marie. Les Iles, c’est loin, la terre ici est bonne !… »

Je revois l’Homme accoudé à la table. C’était le soir. Le Père sommeillait dans son fauteuil. L’Homme ne répondit pas tout de suite. Claire le regardait : jamais le bonheur n’avait été si proche, un bonheur tout simple et tout clair, sans aventure. Il suffisait que l’Homme dît oui. Mais l’homme ne pouvait pas dire oui comme ça. Il se tourna vers Claire : « Et toi ? qu’est ce que tu penses de tout cela ? » Elle répondit, bien sérieuse et bien calme : « Je ne pense rien. Il faut que tu fasses ce que tu as à faire. Que tu décides de t’en aller sur la grand’route ou bien de demeurer ici, pour moi… » Elle ne termina point sa phrase, et ajouta, après avoir regardé l’Homme d’un long regard illuminé : « Ton contentement à toi, est-ce que ce n’est pas aussi le mien ? » La Mère parla : « Vous pensez bien que Claire préférerait… » Mais Claire l’interrompit soudain : « Mère, je n’ai rien à préférer, c’est à l’Homme à dire ce qu’il faut. » La Mère se tut. Dans le silence qui se fit alors, je compris que tout était décidé d’avance, que l’Homme, quelque chagrin qu’il en eût, devrait partir, qu’il allait dire : « Mère, nous recauserons de tout ça un peu plus tard », et c’est ce qu’il dit en effet. Et je compris encore, pour moi, pour mon usage, que la vie, ce n’est pas de se laisser porter par les choses, mais de suivre sa route à soi. Et comme j’étais en face de cette pensée-là, il m’en vint comme une autre aussi, et plus confuse, qui était à peine une pensée, mais que je sentais vraie déjà : oui, il faut suivre sa route à soi, mais il faut, en suivant sa route, savoir quand même se laisser porter… ne rien forcer… ne pas avoir le front têtu… regarder et fermer les yeux, oui, tour à tour… » C’était un commencement de pensée ; cela depuis, m’est devenu clair, beaucoup clair, et pourtant j’en parle aussi mal.

X

Et le Père se mit à décliner. Et un beau jour, il fut allongé dans le lit de la grande chambre, souriant, comme s’il eût été endormi. Sa fin avait été heureuse. Il y a des gens qui s’arrachent de terre tout d’un coup, et c’est dur. Lui, il avait mis, peu à peu, de la distance entre la terre et lui. On ne savait plus trop ce qu’il disait ; et ce qu’il faisait, bien qu’il le fît toujours avec le même soin, on voyait qu’il ne le faisait qu’en s’y prêtant. Tout lui était devenu égal. La Mère s’en agaçait un peu, et elle le rudoyait parfois, mais il lui répondait avec un tel sourire, qu’elle se mettait à lui sourire aussi, et la dispute était finie. Il n’était vraiment attentif qu’à nos chansons. Il nous arrivait, à Claire ou à moi, de chanter un des airs de Celui des Hauts, et alors le Père écoutait, de tous ses yeux et de tout son cœur. Sûrement, s’il a eu regret de la terre, au moment de partir, c’est à cause de ce qu’on y chante. Il lui arriva quelquefois, surtout dans la dernière semaine, de demander une Chose des Iles et de la caresser en fermant les paupières. Le dernier jour, il dit à l’Homme, qui était assis à son chevet : « Peut-être, l’Homme, que je verrai les Iles avant vous. Peut-être que les Iles… » Et il sourit, sans achever sa phrase.

Le Père était donc là, allongé sur le lit. C’était l’automne. Nous étions debout dans la grande chambre, le chien était au milieu de nous, et nous regardait, et regardait aussi le Père. Un curieux silence nous gagnait. J’avais connu, près de l’Homme, au soir tombant, devant le ciel, de beaux silences qui nous emmenaient loin, mais on gardait toujours, au milieu de ces silences, le sentiment d’être quelqu’un. Cette fois, je ne savais plus rien. Le Père, la Mère, l’Homme, Claire, le chien, la maison, tout avait disparu. J’étais une petite chose toute traversée du monde. Mais non, ce n’était même pas cela. Après la mort, Monsieur, on doit exister pareillement. Quand je m’éveillai de ce silence, il y avait dans la grande chambre quelques voisins, et deux fillettes se tenaient à l’embrasure de la porte, les yeux rougis et n’osant entrer. Et l’Homme parlait. Il gardait les yeux baissés, et ce qu’il disait, c’était comme une prière. À Celui des Hauts, il avait parlé semblablement. Cette fois c’était encore plus tendre, pourtant personne ne songeait à pleurer.

Il fallait penser à l’enterrement. La Mère eût voulu qu’il se fît à l’église et elle envoya chercher Monsieur le Curé. Mais il refusa de venir, disant que la Maison du Diable — c’est ainsi qu’il nommait à présent notre maison — se passerait fort bien de Dieu, et qu’au surplus il ne comprenait pas que le Père fût mort : « Est-ce que les « Choses des Iles » n’empêchaient plus de mourir ? »

Le Père fut donc conduit au cimetière sans curé. Et nous n’étions que quelques-uns derrière son cercueil. Il fallait traverser le village. Les gens regardaient derrière leurs vitres. Je savais combien le Père était aimé et combien il leur en coûtait de ne pas marcher derrière lui jusqu’au cimetière. Mais il y avait comme une terreur sur le village. Le Curé avait rassemblé quelques jeunes hommes, intimidé quelques vieillards, et leur projet était de nous faire tellement malheureux, que l’Homme, nous voyant souffrir par sa faute, se sentît obligé de partir. Et s’ils échouaient, ils se chargeraient eux-mêmes de chasser l’Homme.

XI

On entrait dans l’hiver. Un soir, c’était un peu avant Noël, et nous finissions de souper, l’Homme regarda la Mère, et lui sourit un peu, comme il avait l’habitude de faire, avant de parler. Et à ce sourire, la Mère répondait par son sourire à elle, mais douloureux, et c’était pénible de la voir. L’Homme sourit donc, et il dit : « Mère, vous n’allez pas trouver ça raisonnable, et ce sera peut-être un nouveau deuil pour vous, mais Claire et moi nous allons nous marier. Nous passerons l’hiver ici, et puis, quand viendra le printemps, nous partirons. Voilà quatre ans que je suis ici, et vous savez comme j’y fus bien, mais à présent, il me faut penser à partir. Le temps est venu d’aller aux Iles ».

La Mère reprit doucement : « Le temps est venu ! » Il y avait sur elle une telle souffrance qu’elle n’en savait plus rien dire. Elle ajouta : « Et qui donc, mes enfants, va vous marier ? » L’Homme répondit : « Si le Père était encore là… Mais puisque vous nous restez, et que le Père était consentant… si vous vouliez… »

Elle dit : « C’est bon. Vous me prêterez votre grand livre, vous l’ouvrirez aux pages où il est parlé de ces choses. Je vous lirai. Et si nous prions comme il faut, le Bon Dieu sera avec nous. »

Elle se tut un moment et ajouta : « Le Bon Dieu ? non, pas le Bon Dieu, mais l’Éternel. Et puis, au printemps, vous partirez. Seulement, si vous voulez me revoir, ne tardez pas trop à revenir : il y a loin d’ici aux Iles ! »

Cette année-là, il y avait beaucoup de neige sur nos pays. Un dur hiver. On était là dans la cuisine, presque tout le jour, à se chauffer à la cheminée. L’Homme ne sortait guère que pour aller chercher du bois ou donner à manger aux vaches. Il ne nous venait plus d’enfants, à cause des chemins et du froid. On était comme coupés du monde. L’Homme pensait, les mains sur les genoux, ou s’occupait, de son couteau, à tailler quelque « Chose des Iles », ou il lisait dans sa grosse Bible ; parfois il lisait à voix haute. Parfois aussi il allait chercher dans l’armoire, où elles étaient roulées derrière une pile de draps, de très vieilles cartes, curieusement coloriées, qu’il étendait au mur ou sur la table. Et il restait là-devant, des heures entières, et dessinant du doigt un mystérieux voyage.

Un soir qu’il était, là devant ses cartes, et écrivant sur un carnet — Claire, je me rappelle, était à ses côtés, et c’était avant leur mariage — quelqu’un frappa. Personne n’avait frappé à pareille heure depuis que l’Homme était venu. Je pensai à quelqu’un de perdu, à un mendiant ; ou peut-être quelqu’un du village nous était-il envoyé pour un péril. L’Homme mit beaucoup de temps à se lever. La Mère le regardait avec un peu d’impatience, et Claire était levée déjà lorsque l’Homme l’écarta doucement, et il alla lui-même ouvrir. Un homme entra, emmitouflé dans une pèlerine, un homme très vieux, dont le visage était tout creux de rides et dont les yeux luisaient singulièrement. Il secoua la neige de son manteau et sourit, ou tâcha de sourire : « Bonsoir, dit-il, j’ai eu de la peine à trouver la maison ! » et il serra la main de l’Homme. Et l’Homme, qui paraissait ému, nous dit : « Il vient de mon pays, c’est un Ancien de par-delà le Fleuve. » La Mère le fit asseoir et lui servit la soupe. Il fut aimable avec chacun de nous, mais ne parla que de choses vaines : du long hiver, de la neige, et des bêtes qui pâtissaient, avait le même accent que l’Homme, mais plus marqué, plus rauque aussi ; et à table il avait ces gestes curieux auxquels l’Homme nous avait habitués, mais plus tranchés, et plus étranges encore. La seule chose qu’il dît d importante, ce fut celle-ci : « Je suis venu à cause des Iles. » — « Est-ce qu’on saurait… ? » dit l’Homme ; le vieillard l’arrêta de la main : « Nous avons la nuit pour parler. »

Ils parlèrent en effet toute la nuit. Nous entendîmes de notre chambre, sans rien saisir, le bruit de leurs voix, la voix de l’Ancien surtout, qui dominait, qui était calme et solennelle, et qui paraissait cependant faire quelquefois un long reproche. Et parfois il y avait de grands silences. Claire me disait : « Écoute ! ils sont partis dormir ». La voix de l’Ancien reprenait, pour un long temps. Claire se dressait : « Tu dors ?… Dis-moi, est-ce que ce n’est pas un mauvais homme ? Dis, tu entends ?… Mais non, ils ne sont pas fâchés. Ils doivent parler du grand voyage… »

À l’aube, l’Ancien n’était plus là. Je ne sus jamais comment il avait trouvé notre maison, ni ce qu’il était venu dire à l’Homme. Je pense qu’il devait s’inquiéter de ce que le grand voyage ne fût pas commencé. Peut-être craignait-il que l’Homme ne restât toute sa vie parmi nous. Là-dessus, je ne peux rien vous dire.

Toujours est-il que, le dimanche d’après, comme nous finissions de dîner, l’Homme se tourna un peu vers Claire, comme pour s’assurer qu’ils étaient bien d’accord, et il demanda à la Mère qu’elle consentît à les marier. Il se leva, alla chercher la Bible dans l’armoire, et il la posa au haut bout de la table, devant la Mère, puis il lui indiqua ce qu’elle devait lire. La Mère lut, très lentement, des passages de l’Écriture où il est parlé du mariage. Claire et l’Homme se tenaient debout en face d’elle. Quand elle eut fini de lire, la Mère se mit doucement à parler du Père, à dire ce que le Père avait été pour elle, combien il était sage, plein de respect et de prévenances, combien il était bon et juste, et combien elle avait été heureuse auprès de lui. Elle dit encore qu’elle croyait que le Père était présentement parmi nous, que pour elle, elle n’avait jamais cru qu’il fût mort. Depuis qu’il nous avait quittés, elle vivait dans cette certitude… Et elle parla encore de leur mariage. Elle dit comme ç’avait été beau, toutes ces cloches, et cette grand’messe où le cousin avait chanté. « Oui, c’était beau, et j’avais cru, un temps, que vous vous marieriez ainsi, mais à présent, je n’en ai plus de regrets. Quand on s’aime bien, quand on est bien clairs l’un et l’autre, alors les cloches ne servent à rien, ni le curé. » Elle se leva, et vint les embrasser, et elle prit leurs deux mains et les mit l’une dans l’autre.

XII

Les jours allongèrent peu à peu, les routes dégelèrent, un beau matin on entendit le bruit du Fleuve, et alors le printemps arriva. Des enfants nous vinrent du village, quelques enfants, et en cachette. Ils nous dirent que là-haut l’hiver avait été très dur : il était mort beaucoup de gens, d’une maladie qu’on ne connaissait pas. Ils ajoutèrent que le Curé en avait parlé un dimanche, dans son sermon, qu’il avait dit que cette terrible maladie était la punition de Dieu, que Dieu avait des raisons de n’être pas content, que Dieu n’est jamais content lorsque, dans un village, il y a un homme du démon. Et le Maître d’École aussi avait plusieurs fois parlé aux enfants, et il était allé chez l’un et chez l’autre, disant que cette maladie qui était tombée sur le village, elle existait depuis toujours de l’autre côté du Fleuve, qu’on devrait bien prendre des précautions, et ne pas laisser s’installer chez nous des étrangers. C’est du moins ce que les enfants nous rapportèrent. Nous eûmes malheureusement très vite l’occasion de voir qu’ils disaient vrai. Plusieurs nuits, des grêles de pierres s’abattirent sur notre maison. Une fois même on heurta à la porte avec violence. Ils étaient bien là une dizaine qui criaient, et parmi eux cinq ou six femmes. Les mots qui revenaient le plus souvent, étaient ceux de Sorcier et de Maudit. « Qu’il vienne ici et qu’il nous parle ! Mais il a peur… Ah ! il a peur ! Il a peur, il a peur, il a peur, il a peur… » Des hommes sifflaient, d’un sifflement qui n’en finissait pas. Le chien aboyait, le poil furieux, derrière la porte. Claire eut grand’peine à empêcher l’homme d’ouvrir. Il eût voulu leur parler et les convaincre, Toute cette haine lui faisait mal. Mais nous étions sûres, nous, que, s’il ouvrait, il n’aurait pas même le temps de dire un mot : ce serait une nouvelle grêle de pierres, et peut-être les hommes avanceraient-ils sur lui avec leurs fourches, et alors… « Et pourtant, disait l’Homme, il n’y en a pas un à qui j’en veuille, pas un à qui, même sans le vouloir, j’aie fait du mal. Qu’est-ce qu’ils ont donc ? » La Mère lui répondit : « Ils ont que vous êtes quelqu’un de meilleur qu’eux. C’est une chose qu’on ne pardonne pas. » Les cris s’éteignirent peu à peu. Des pas, pourtant, traînaient encore près de l’étable. Je collai mon oreille à la fenêtre de ma chambre. Deux femmes s’entretenaient à mi-voix, et l’une disait : « Il faudrait mettre le feu à leur maison. Les sorciers et les sorcières, on les brûlait bien autrefois ! Et alors, on serait délivrés. » L’autre, qui semblait n’avoir pas entendu, reprit sur un ton lamentable : « Est-ce qu’on va tous mourir comme ça ? Qu’est-ce qu’on a donc fait au Bon Dieu ? »

Deux jours après, ce fut l’histoire de la faucille. Cette histoire-là, vous la savez peut-être. Non C’est une histoire pourtant qu’on vous raconte toujours, une histoire même qu’on a écrite, à ce qu’on m’a dit, en plusieurs langues. L’Homme était parti dans les champs. Au petit jour. C’était son habitude à lui. Il était à une lieue de la maison, sur la colline, par le flanc droit de la colline, à cet endroit où commence la Grand’Lande, lorsqu’un homme se jeta sur lui, qui était là, caché derrière un arbre, avec une faucille à la main. L’Homme était fort et la faucille changea bientôt de main. Le Fossoyeur, car c’était lui, fut proprement étendu sur la terre, et maintenu par le genou de l’Homme. Et l’Homme lui dit (c’est le Fossoyeur qui le raconta), et l’Homme lui dit : « Et si je voulais ? dis, à mon tour ? Est-ce que je n’aurais pas raison ? Réponds un peu ? » Le Fossoyeur fit oui, avec les yeux : il avait trop peur pour parler. « Qu’est-ce qu’il faut faire ? » dit l’Homme — et il avait la faucille en l’air, prête à frapper — « qu’est-ce qu’il faut faire ? » Il dit ces mots d’une voix terrible, et le Fossoyeur ferma les yeux. Mais l’Homme jeta au loin la faucille, parmi les ronces, et il retira son genou, et il dit au Fossoyeur : « Lève-toi ! J’ai honte pour toi que tu aies pensé à ça ! Est-ce qu’un chrétien comme toi, ça ne doit pas aimer un chrétien, et tous les hommes ? » Et l’Homme redescendit vers notre ferme, d’un pas bien calme et sans jamais se retourner. Le Fossoyeur s’en remonta vers le village, et, bien qu’elle ne fût pas à son honneur, il raconta l’histoire à tous : il ne pouvait pas autrement. Mais il n’y eut personne à le croire. Seule une jeune fille, une de celles qui allait mourir, emportée par la Maladie, la propre nièce, si je me rappelle, du Fossoyeur, lui dit en riant : « Tu dis des choses qu’on voudrait croire, des choses qu’on voudrait qui soient vraies… »

Les enfants ne nous venaient plus. Aucun, je crois, ne doutait de l’Homme, mais ils avaient peur : tout le village à présent, s’était assemblé contre nous. Nous apprîmes par le Fossoyeur, qui soupait ce soir-là au Presbytère, et qui avait tout entendu, que le Maître d’École était venu voir Monsieur le Curé. Il fallait se mettre tout à fait d’accord et en finir. C’était, avait dit solennellement l’instituteur, une question de « salut public ». À quoi le Curé avait répondu : « C’est une question de salut, Monsieur l’instituteur. Oui, d’abord une question de salut ! Ce sont des âmes qu’il faut sauver ! » Le Fossoyeur n’avait retenu, sans les bien comprendre, que ces mots solennels du début. Le reste lui avait échappé, tout occupé qu’il était à manger, et aussi à creuser ces grandes phrases. Pourtant il croyait se rappeler que le Curé avait parlé du Feu. Oui, il avait parlé du Feu du Ciel, du Feu de la colère de Dieu, et l’instituteur avait dit en sortant : « Il faut porter le fer rouge où est le mal. Je reviendrai. Monsieur le Curé. »

Le Fossoyeur nous racontait tout ça. C’était la nuit. Il était venu en se cachant. Il aurait voulu s’en retourner avec une Chose des Iles, pour une fille qui allait mourir, mais il n’y avait plus chez nous de Choses des Iles : l’Homme les avait toutes données, et quelques-unes, déjà, étaient brûlées : « Prie pour elle, lui dit l’Homme, de tout ton cœur, et moi je prierai avec toi. Mais ne maudis pas Dieu si elle s’en va : nous ne savons pas ce qui est le mieux pour nous. » Ils parlèrent encore quelque temps, et, avant que le Fossoyeur refermât la porte sur lui, l’Homme lui dit : « C’est mon idée d’aller aux Iles, pour mieux savoir. Je reviendrai, et il y aura de la joie pour vous tous, et la pensée des morts elle-même, je crois qu’elle vous sera légère. »

La nuit d’après, ce fut une grande clameur. Dans un court moment de silence, une voix aiguë de femme cria : « Là, voyez-vous, là, sur le toit, une flamme toute rouge ! C’est un démon ! C’est un démon. Il vient sur nous ! » Et elle poussa un cri strident, et s’écroula : nous comprîmes ça au silence qui suivit. Et l’Homme sortit sans que nous puissions l’en empêcher. Mais dès qu’il apparut dans l’embrasure de la porte, avec derrière lui la lumière de notre lanterne, ils s’enfuirent en hâte parmi des cris, laissant la femme inanimée.

Nous la transportâmes dans la cuisine. Elle était raide, je crus qu’elle était morte. Mais l’Homme l’allongea sur le banc, et il souffla sur son visage, et il se mit à lui parler doucement, et alors elle se réveilla. Et elle dit, comme sortant d’un rêve, à voix très basse : « La flamme s’éteint, il n’y a plus de flamme. » Puis elle regarda autour d’elle.

L’Homme s’en alla. Claire le suivit, et nous restâmes, la Mère et moi, à parler à la pauvre femme. Quand elle sut qu’elle se trouvait dans la maison de l’Homme, elle se mit à trembler et à jeter les yeux de tous côtés : puis elle se rassura peu à peu, et, vers midi, quand l’Homme revint, elle accepta qu’il se mît à table avec nous. L’Homme lui parla. Il lui dit combien il était triste de leurs souffrances à tous : « J’avais pensé monter jusqu’au village pour essayer de vous aider. Il me semble qu’en priant Dieu, bien sérieusement, avec vous tous, on serait arrivé à quelque chose. Mais c’est trop tard. Il faut que je m’en aille aux Iles. » Il dit encore : « Et puis, vous ne m’auriez même pas laissé monter là-haut ! Qu’est-ce que vous croyez que je suis ? » Et il se mit à rappeler à la femme, et sans jamais lui faire reproche, ce qu’il avait fait pour le village. Est-ce qu’il y avait apparence qu’un homme qui avait fait ces choses pût se tourner en mauvais homme ? La femme le regardait, vaincue. Elle était de pauvre instruction, et, je crois, de pauvre raison, mais elle comprenait avec son cœur. Elle croyait l’Homme, et, à la vérité, elle l’avait toujours cru. Elle se rappelait ce qu’il avait dit à l’enterrement de Celui des Hauts, et elle avait vu une Chose des Iles, et une Chose des Iles, c’était beau comme de la lumière, seulement il y avait là-haut le Maître d’École et le Curé ; c’était des gens qui parlaient bien et qui avaient fait des études, et il était difficile de leur résister. Et il y avait aussi les méchantes gens, ceux qui sont jaloux ! Et il y avait encore la Maladie ; par elle les méchantes gens étaient devenus pires, et les bonnes gens eux-mêmes commençaient à douter.

Marie la Carrière — c’était son nom — remonta l’après-midi au village. Nous la suivîmes longtemps des yeux, sur le sentier qui grimpe vers l’Église, mais pas une fois elle ne se retourna : c’était une créature de peur. Si nous la vîmes plus tard, ce fut la nuit, en grande hâte, et ses yeux étaient pleins d’effroi. C’est ce soir-là qu’avec la Mère, l’Homme décida de s’en aller. Claire et lui partiraient à l’aube. Quand la nouvelle serait connue là-haut, tout redeviendrait comme avant : « Voyez, la Mère, disait l’Homme, je ne vous aurai pas apporté de bien grandes joies : si je n’étais pas venu ici, si vous ne m’aviez pas accueilli, la vie serait toute calme encore, et vous garderiez votre fille ! » Il disait cela d’un ton allègre, et en souriant, comme quelqu’un qui ne veut pas s’émouvoir, et puis il s’arrêta soudain, et les larmes montaient à ses yeux, bien qu’il continuât de sourire. « Mère, j’aurai soin de votre fille. Je vous promets que j’aurai soin. Et nous reviendrons. Et peut-être que vous serez là encore, et je vous emmènerai aux Iles. » La Mère les regardait tous deux. Jamais je ne l’avais vue si calme. « Mon fils, dit-elle, — c’était la première fois qu’elle l’appelait ainsi — quand vous reviendrez, je ne sais pas si je serai encore là, mais même si je ne suis pas là, il faudra vous dire que vous êtes partis d’ici tous les deux avec mon plein consentement… » Elle leva la tête (elle la tenait, maintenant, le plus souvent courbée) et ajouta, les regardant droit dans les yeux : « J’ai de la joie à vous voir partir… Vous saluerez pour moi les Iles… Et puis… » Elle fit le geste de s’en remettre à Dieu, pour toutes les choses qui devaient suivre.

Nous ne dormîmes pas cette nuit-là : il y avait, avant le départ de l’Homme, de nombreuses affaires à régler. Il fallait se soucier de la ferme, et de notre vie à toutes deux. Il fut décidé qu’on donnerait les terres à « faire valoir », et qu’on vendrait les bêtes, — sans doute à misérable prix — mais rien d’autre n’était possible. La Mère et moi, nous resterions à vivre ici, d’un petit élevage et du jardin. « Et quand Geneviève se mariera… »

C’était l’Homme qui me parlait, à moi sérieusement. Je ne songeais pas à me marier. Et avec qui me marierais-je ? « Je t’amènerai, dit l’Homme, quelqu’un des Iles ».

Cinq heures sonnèrent. L’Homme entr’ouvrit la porte. L’air était doux et comme dormant. Une clarté blanche montait du Fleuve. Nous restâmes là tous quatre, à ne rien dire. Est-ce qu’on priait ? Non, cela n’était plus prier : on était comme entrés en Dieu. L’Homme se sangla, mit sa pèlerine sur ses épaules, flatta le chien, attaché à la chaîne. « Allons ! » dit-il. Et Claire et lui nous embrassèrent comme s’ils partaient pour le village et qu’ils dussent revenir le soir.

Sur le sentier, est-ce qu’ils se retournèrent ? Nous entendions leurs pas sur les cailloux, mais il n’y avait pas encore assez de clarté pour qu’on pût les voir. La Mère rentra la première, et elle s’assit, et elle pleura, comme quelqu’un qui en a envie depuis des jours, à gros sanglots, et très longtemps.

XIII

Huit jours après, notre maison brûlait. Marie la Carrière était venue la veille : « Méfiez-vous : ils n’ont pas renoncé. Ils disent comme ça qu’il faut purifier l’air, que Dieu attend d’être vengé, que tant qu’ils ne l’auront point fait, le mal restera parmi eux, et qu’ils mourront tous à la fin. Je suis sûre qu’ils brûleront la ferme. Et c’est peut-être pour bientôt. » La Mère lui dit : « Qu’y pouvons-nous ? » Cependant elle ne dormit pas. Au plus profond de la nuit, elle me toucha l’épaule. « Écoute ! » dit-elle. On entendait comme un grésillement d’herbes. Et cela venait du grenier. Le chien hurlait, dressé contre la porte. Quelqu’un frappa, d’un coup violent, à la fenêtre : « Le Feu ! Le Feu ! » Nous reconnûmes la voix de Marie la Carrière et nous ouvrîmes la porte en hâte, juste au moment où, portée par le vent, une grande flamme s’élevait du toit.

Marie la Carrière était partie, et, du village, personne ne vint. Il nous fallut, la Mère et moi, de l’écurie où nous étions blotties, assister à ce grand malheur, sans même pouvoir seulement prier, tant nous étions tremblantes et sans courage. Lorsque le soleil se leva, tout était consumé. Le chien allait de ci de là, parmi la cour, en gémissant, et comme perdu.

Je voulais partir sur les routes, essayer de retrouver l’Homme, le ramener ici, et puis… Et puis… je n’y voyais plus clair. La Mère me raisonna doucement : « C’est une bonne chose qu’ils aillent aux Iles, c’est la chose qu’il fallait qu’ils fassent. Et s’ils revenaient à présent, ma pauvre fille, qu’est-ce que cela pourrait nous donner ? »

Nous restâmes là quelques semaines. Et un matin — il n’y avait plus rien à manger — je décidai, malgré la Mère, d’aller vers les gens du village. Le premier enfant que je vis, un de ceux qui venaient à la ferme autrefois, pour écouter l’Homme, se sauva dès qu’il m’aperçut. Toute la grand’rue était déserte. Il était dix heures du matin. On eût dit qu’il était deux heures par un jour brûlant d’été, quand tous les hommes sont endormis. Les volets étaient même poussés et des maisons paraissaient mortes. Je compris tout quand j’arrivai devant l’Église : le porche en était grand ouvert, des cierges brûlaient tout au fond, on chantait le Dies lrae. Une mort encore, et de cette étrange maladie… Je m’approchai et distinguai, tout près du chœur, non pas ce cercueil que j’attendais, mais trois cercueils, l’un à côté de l’autre. Je me tenais à la grille du vieux cimetière : on n’enterrait plus là depuis plusieurs années. Je vis se préparer lentement, après l’absoute, et avancer vers moi la triste procession. Et je ne pouvais faire un mouvement. Le prêtre alors me regarda, d’un regard de feu, comme si j’eusse été une sorcière. Les trois cercueils passèrent lentement, et je baissai les yeux quand ils passèrent, et je fis le signe de la croix, par habitude. Mais quand ils furent passés, je ne pus que regarder l’un après l’autre, et bien doucement, tous ceux dont je n’avais pas vu le visage depuis deux ans, et je me joignis aux derniers, ou plutôt je marchai derrière eux.

Quand, au cimetière, les prières furent dites, et que les trois corps eurent été descendus dans la fosse, le prêtre parla. Il dit, et ses yeux durs me fixaient cruellement, que la justice de Dieu était en marche, qu’il le savait, qu’il ne fallait que regarder aux signes. Le Maudit avait été frappé dans sa maison même, il avait quitté le pays, et Dieu, sans doute, aurait maintenant pitié. Et s’adressant soudain à moi : « Ma fille, de toi aussi Dieu peut avoir pitié. Mais il faudra t’humilier et reconnaître devant nous votre péché. Moyennant quoi la vie te deviendra possible. Sinon… Sinon il est écrit qu’il ne doit point y avoir de pitié pour l’endurcissement. Que personne — il regarda tout autour de lui — que personne ne lui parle. Pas même pour la condamner. Qu’elle soit comme une étrangère au milieu de nous jusqu’à ce qu’elle ait décidé de réparer ! »

Ils s’en allèrent, je restai la dernière. Marie la Carrière me regarda, un court moment, mais il y avait dans ses yeux plus d’effroi que de compassion, et le Fossoyeur ne me parla que lorsqu’ils furent tous partis. Ce fut pour dire qu’il n’y avait rien d’autre à faire que de se soumettre, que, même si ce n’était pas mon idée, il me fallait m’y résoudre pour la Mère, que notre vie, autrement, allait devenir impossible. Plus tard, si l’Homme revenait jamais — quant à lui, il n’y croyait guère — plus tard, on pourrait vivre selon son cœur. À présent il fallait obéir, prendre patience, mentir peut-être, afin qu’il y ait moins de peine pour les uns et pour les autres. Il parlait en faisant tomber la terre, à grandes pelletées, sur le premier des trois cercueils. « Va-t’en, ma fille ; si le Curé savait que je t’ai parlé !… »

Je descendais par le petit sentier, celui qu’on ne prend presque jamais, tant il est abrupt et caillouteux, celui-là même que vous vouliez prendre hier, et qui tombe juste au pied des Ruines, et je songeais à tout ce que j’avais vu, et j’essayais de bien comprendre, lorsque quelqu’un se dressa devant moi, quelqu’un qui avait comme jailli d’un arbre, quelqu’un, on aurait dit, qui, l’instant d’avant encore, était un arbre. Je poussai un cri. « Tu cries, tu cries, Geneviève ! Est-ce que tu ne me reconnais pas ? » Et l’étrange créature se mit à rire, d’un rire qui n’en finissait pas. Alors seulement, je reconnus l’idiot. « La belle journée, dit-il ; dis, trois morts pour Monsieur le Curé ! Et le Bon Dieu, là-haut, dis, ce qu’il va être content ! Il paraît qu’ils manquent de clients au Paradis… Veux-tu une robe ?… Et il y a le Fossoyeur ! le Fossoyeur aussi va être content. Et ceux qui pleurent, est-ce que tu crois qu’ils ne sont pas contents aussi ?… Prends garde, Geneviève, si tu allais tomber ? Dis, si on tombait tous les deux ? Tu es belle fille, sais-tu, Geneviève. Si tu voulais… » Il mit la main sur mon épaule. Alors je le poussai rudement et il manqua rouler dans le ravin. « Pauvre Geneviève ! Est-ce que tu ne vois pas que c’est pour rire ! » Et il se mit à chanter sur un air, à ce qu’il me sembla, qui était de Celui des Hauts : « La belle fille à la fontaine, — un matin a descendu — sa robe et ses trois fichus, — où t’en vas-tu Madeleine ? » Il chanta ainsi toute la chanson, une chanson qui n’avait point de sens, et c’était faux, parfois, à faire crier. « Geneviève, comme ça a flambé ! Ça sentait la fumée d’ici ! Y avait des flammes jusqu’au ciel ! On était là, oui, où tu es, là sur le bord, et on regardait tous. Et le Maître d’École riait, riait tellement que je lui ai dit : « Ris pas si fort, ris pas si fort, tu vas faire crever les nuages. Et alors, dis, ça s’éteindra ! » La même nuit il est mort un homme, et avec lui sa femme et son enfant… Comme tu seras belle, dans l’église, dis, à prier, là, bien à genoux, à la barrière du chœur ! Est-ce que ce sera dimanche, Geneviève, dimanche prochain ? »

« L’Idiot (tout le monde l’appelait ainsi), l’idiot — je lui dis tout doucement — j’aimerais bien que tu me laisses tranquille, j’aimerais bien que tu t’en ailles. » Il sourit d’un sourire stupide, et son front était tout plissé, et il grimpa vers le village à même la terre, sans prendre le sentier.

Quand j’arrivai près de la Mère, je la trouvai comme endormie. Elle parlait d’une voix frêle et tendre, d’une voix de malade ou d’enfant, et ce qu’elle disait n’était pas clair. Il y avait des mots qu’on ne comprenait pas.

Nous passâmes là une dernière nuit. Je ne dormis pas. La Mère parlait dans son sommeil. Elle s’entretenait avec le Père : « Alors, mon ami, lui disait-elle, tu seras donc toujours aussi bon ? Est-ce que tu ne vois pas qu’on en abuse ? » L’instant d’après, elle faisait danser Claire sur ses genoux : « À cheval sur mon bidet… » ou elle chantait : « Quand le p’tit Jésus allait à l’école… »

XIV


Au matin, je voyais bien clair : il fallait s’en aller d’ici. Pour quel pays ? Partir pour au-delà du Fleuve ? La Mère ne le supporterait pas : c’était trop loin, et, dans un pays étranger, comment serait-on avec nous ? Rien d’autre à faire que de remonter au village. Ah ! si Claire et l’Homme avaient su ! Mais ils avançaient sur les routes, à chaque matin plus loin de nous, plus proches des Iles, plus proches, aussi, de leur retour.

Nous arrivâmes là-haut un peu avant le soir. Je m’arrêtai chez le Maître d’École. Je pensais qu’il serait moins dur pour nous, qu’il comprendrait, et qu’il parlerait au Curé. Il nous reçut sur le perron. C’était le « cours ». Quelques gamins, au fond de la classe, et un jeune homme : le seul adulte. L’Instituteur se retournait parfois vers eux, pressé d’en finir avec nous : « Que voulez-vous ? Je n’y peux rien. Je n’y suis pour rien. Toutes ces histoires… » Il devint rouge soudain, d’une brève colère inexplicable. Il s’adressait à nous, mais on eût dit que c’était à lui qu’il parlait : « Avoir passé vingt ans à apprendre à lire, avoir mis là-dedans tout son cœur, et puis voir ça !… Un sorcier… et des maladies… et un bûcher peut-être aussi… Avoir tout fait… Dites, qu’est-ce qui vous a pris, là en bas ? » Les enfants s’étaient retournés, le plus petit — si pâle, — était même monté sur son banc ; l’adolescent semblait ne rien entendre : « Répondez donc ! et ne restez pas là comme ça ! Entendez-vous ? » Je ne pouvais rien dire. Et si j’avais pu dire quelque chose, c’eût été pour plaindre le Maître d’École. Le pauvre homme me faisait pitié. Tout lui échappait. Il était misérable et ridicule.

Nous nous en allâmes chez le Curé. La Mère n’avançait plus qu’à petits pas. Les rideaux se soulevaient sur notre passage. Un enfant cria : « Les sorcières ! » La Mère me dit : « Qu’est-ce qu’il raconte ? Est-ce qu’il y a encore des sorcières ? Mon Dieu, mon Dieu, toutes ces idées d’enfants ! » Elle s’essuya le front comme pour chasser une pensée persistante : « Ce cauchemar de la nuit dernière, tu sais, que je t’ai raconté, la ferme en feu, et le Père mort, ça me poursuit, ça me poursuit !… » Elle appela le chien, s’assit sur un tas de cailloux, à la porte du vieux cimetière, et le chien mit sa tête sur ses genoux : « Et toi aussi, tu es bien fatigué ! Quelle drôle d’idée a eue là Geneviève ! Quelle longue promenade ! » J’eus grand’peine à la faire relever.

Le Curé fut presque aimable avec nous : c’était là sa victoire à lui. Il n’était pas méchant, c’était seulement un homme qui n’y voyait pas clair. Et il eut pitié de nous, à cause de la joie qu’il avait. « Où allez-vous passer la nuit ? » Il obtint d’un fermier une grange. Peut-être pourrais-je travailler là. « Mais pas avant dimanche, n’est-ce pas, car il faut que vous répariez. Quand vous serez en paix avec Dieu, alors, ma fille, tout deviendra possible. »

Je réparai. Je m’étais confessée la veille. Il me fallut, à la grand’messe, rester à genoux au fond du chœur. La Mère était au banc des pauvres, toute seule. Et le Curé prêcha sur nous, mais sans colère, avec des paroles de pardon. L’église avait un air de fête. Plusieurs grandes personnes communièrent, et des enfants. Aux vêpres, il y eut procession. Les gens pensaient : « Le Bon Dieu va avoir pitié », mais, le soir même, un tout petit mourut de l’étrange mal, et, dans la quinzaine qui suivit, il y eut encore deux enterrements. Nous entrions dans un nouvel hiver. Je travaillais chez le Fermier de la Croix Rouge celui-là même chez qui nous avions logé la première nuit. Ce n’était pas un mauvais homme, mais il était brutal et mal marié. Sa femme n’était pas bonne pour lui, et pas trop bonne non plus avec les cinq petits. La Mère aidait à la cuisine, ou bien elle reprisait le linge. Il n’y avait plus de conversation possible avec elle. Parfois, elle ne reconnaissait pas. Et pas même moi. Elle ne vivait, semblait-il, qu’aux dimanches, à la grand’messe. Alors elle chantait si bellement que l’on se retournait vers elle. Nous logions dans une petite chambre, près du grenier. Le Fermier ne me payait pas, et je devais me contenter, pour l’habillement, de ce que j’avais pu emporter et de ce que m’offrait la Fermière. Nous ne mangions pas avec les maîtres, mais à part et un peu avant eux. La vie était parfois si difficile que j’avais envie de pleurer. Ma seule joie, c’était que la Ferme fût si bien placée que, de ma chambre, on pouvait voir le Fleuve. Par la lucarne, au lever du soleil, je regardais monter la brume. Un long bateau passait, ou un train de chalands. Et le jour, même, des bruits de sirène venaient de là. Je pensais à Claire et à l’Homme et je pensais aussi un peu à ce quelqu’un qui s’en viendrait, sur qui l’Homme avait plaisanté, à ce quelqu’un qui m’emmènerait aux Iles.

L’Idiot s’en venait nous voir parfois. Le plus souvent c’était le dimanche, après les vêpres. J’avais fini par le comprendre un peu, et la curieuse façon dont il disait les choses, passant de l’une à l’autre, comme si aucune ne fût vraiment sérieuse, me parut bientôt presque sage. Le Fossoyeur aussi venait parfois pour un bonjour. Quand il était assis, il regardait singulièrement ses mains, et les sentait, et il parlait des Morts comme si, pour lui, ils avaient toujours été morts. « Le Vieux des Rives était si lourd qu’il fallut le porter à quatre ; et pas bien commode à descendre, comme vous pensez ! Il résistait. Enfin, il s’est tenu tranquille, et à présent il ne nous donne ; aucun ennui. Mais tous les Morts ne sont pas sages. Il y en a qui ne sont pas bien là où ils sont. Et qui s’agitent. Et la terre s’effondre sur eux, et, un beau jour elle se fend et elle s’ouvre, et, par les trous, on voit jusqu’au cercueil. »

Le Fossoyeur habitait à l’entrée du cimetière. Il connaissait les Feux de la Nuit, les Feux dansants. Il les avait vus bien des fois.

« Alors la nuit a une odeur à part… Je ne saurais pas vous dire au juste… Et, le matin d’après, on est sûr qu’il fait beau. » Il parlait encore des Chats-Huants, de ce Hibou, aussi, qui venait à la fenêtre cogner du bec, vers les minuit, chaque fois qu’il se mourait quelqu’un.

« Tout ça c’est vrai, et personne ne s’en préoccupe ! On dirait qu’ils ont tous peur. Savez-vous à qui j’en parlais ? C’était à l’homme qui habitait les Hauts, Celui des Hauts, comme on disait. Lui, il écoutait sérieusement. Il tenait compte de ce qu’on lui disait. Je lui avais conseillé sa tombe : je sais les coins où on est bien tranquille. Et c’est là qu’on l’a enterré. » Le Fossoyeur regardait encore ses mains, et les sentait, et s’en allait vers le cimetière, où il vivait avec sa sœur.

La vieille Zulma encore était bonne pour nous. C’était elle qui venait laver. C’était une grande femme sèche, qui ne pouvait parler sans crier, et qui était toute pleine d’histoires. Elle ne savait ni lire, ni écrire, mais elle voyait clair en toutes choses, et s’en glorifiait naïvement : « Ah ! (et son « ah ! », qui n’en finissait pas, vous entrait profond dans l’oreille) ah ! c’est qu’on ne lui en remontre pas, à la Zulma ! » Elle buvait un peu. Elle avait eu de grandes misères. Elle comprenait notre misère à nous et parlait librement de l’Homme. « Il était bon. C’est pas à moi qu’on fera accroire que des enfants sont morts à cause de lui. Si les messieurs étaient meilleurs, les grands messieurs, le Bon Dieu nous serait plus tendre ! Monsieur le Curé lui-même, s’il était un peu plus donnant, moins coléreux, moins content de lui… La Zulma ne dit pas grand’chose, mais elle voit ce qu’elle voit ! »

Mais la plus belle visite, c’était celle des enfants, quand l’un d’eux, ou deux à la fois, osaient venir.

La plupart avaient connu l’Homme. Et parce que l’Homme était parti, il leur semblait plus grand encore. Certains l’aimaient, et le disaient. Et d’autres, qui croyaient le Maître d’École et le Curé, pensaient pourtant à lui comme à quelqu’un qui sort de l’ordinaire, et presque avec admiration.

« Reviendra-t-il ? » Il me fallait être prudente. Il me le fallait d’autant plus qu’avec les froids, la Maladie avait repris, et que les morts, de petits et de grands, devenaient chaque semaine plus nombreuses.

XV


C’est alors que le Curé monta en chaire — c’était un peu avant Noël — pour demander ce qu’il appela une nouvelle purification. Oui, la maison avait été brûlée, et l’Homme sans doute était parti, et nos « sœurs égarées », c’est bien le mot qu’il employa, étaient venues à repentance. Mais il savait — oui, cela lui avait été dit, il n’avait pas voulu y croire d’abord, et puis, n’est-ce pas… — il savait que des Choses des Iles restaient encore dans des maisons. « Les Choses des Iles sont les Choses du démon et le démon est pour la flamme. Il faut brûler les Choses des Iles. Vous les apporterez cette nuit, devant le portail, et demain soir nous serons purifiés. Alors seulement, s’il plaît à Dieu… » S’il plaît à Dieu… Il n’y eut pas un mot de plus. Il semblait que le Curé lui-même désespérât, qu’il n’eût décidé ce sacrifice que pour avoir fait tout ce qu’il devait faire.

On brûla donc les Choses des Iles, celles qui restaient, que j’avais cru détruites déjà, et assurément les plus belles. C’était le soir. Depuis le matin une petite pluie tombait, si tiède qu’on se serait cru au printemps. Tout le village était rassemblé là. L’Idiot était au premier rang, secoué par un horrible tic. La Mère avait voulu venir : « Ils vont brûler les Choses des Iles ? J’irai voir ça. Dis, quelle flamme cela va nous faire ! » Le long de la route, elle avait été joyeuse comme un enfant, et impatiente : « Est-ce que nous arrivons bientôt ? Est-ce qu’il y aura beaucoup de monde ? Et l’Homme, pourquoi est-il parti devant ? Et le Père, donc, toujours en retard, toujours traînant, comme d’habitude ! » Et maintenant, elle était là, et elle ne regardait même plus ce qui se passait. Ses yeux allaient de l’un à l’autre comme si elle n’eût reconnu personne. Le Fossoyeur jeta les « Choses » sur de la paille sèche. Il évitait de les tenir longtemps, et parfois les poussait du pied. Il alluma. La nuit était presque tombée. Les « Choses » brûlèrent. Personne ne dit un mot. Personne ne croyait plus à rien.

L’Idiot s’en revint avec nous. Je ne sais plus bien ce qu’il me raconta, mais une chose m’est restée tout de même, à quoi d’abord je ne pensai pas, et qui me retrouva la nuit : « L’Homme reviendra, Geneviève, il reviendra. Et il fera de nouvelles « Choses ». Et il nous apprendra à lire. »

XVI


Le feu ne changea rien à rien. Ce n’était pas seulement les gens qui mouraient, mais les animaux dans les fermes, et des oiseaux parfois aussi jonchaient les chemins. Et il y eut deux ou trois incendies, qu’on crut allumés par l’Idiot. Le printemps vint : un printemps de calendrier, sans vrais beaux jours, avec des gelées soudaines, et de la neige en fin d’avril. En mai, ce furent des averses de grêle. Les fruits coulèrent. Plus personne des villages voisins ne venait à présent chez nous. Du monastère parfois nous descendaient un ou deux frères, pour acheter du miel ou du vin, et qui remontaient en grande hâte. Et les hommes devenaient mauvais. Les pires histoires couraient sur les uns et les autres. Des filles, de toutes jeunes filles, qu’on avait cru très sages, galvaudaient avec les garçons. De petits corps fripés furent jetés dans les mares. Et une grande folie commença, cependant qu’il semblait que les morts diminuaient, une grande folie de désir et de sang à quoi personne, ou presque, ne résista.

Nous dûmes quitter la Ferme de la Croix-Rouge : la vie m’y devenait impossible, et moins à cause d’un dur travail que des mauvais yeux du Fermier. Il me fallut aller de maison en maison, pour les lessives, le plus souvent avec la vieille Zulma. Nous habitions, près de l’église, une toute misérable maison, tombée maintenant, et dont le toit était percé. La Mère ne pouvait plus rien faire que tricoter. Encore parfois se levait-elle la nuit pour défaire ce qu’elle avait fait.

Des choses du monde, nous ne savions à peu près rien. On disait que plus rien n’allait, qu’il y aurait bientôt des guerres. Parfois, sur la berge du Fleuve, passaient des gens, en files interminables, et vêtus de costumes étranges, et qui soudain levaient les bras en l’air, et s’arrêtaient et poussaient un grand cri. Et, une nuit, il passa comme une procession. Il y avait des lanternes et des cierges. Et il montait de là, mêlé aux vents, un chant très doux. Puis un jour ce fut toute une armée, hommes et chevaux. Les hommes étaient immenses, à ce qu’il me sembla ; leurs uniformes étaient rouges ; et d’autres vinrent ensuite dans le roulement des canons, qui étaient tous vêtus de noir et qui marchaient avec une grande lenteur. À l’aube encore, une fois, passa un cavalier, et qui portait un étendard.

L’été fut traversé d’orages. L’odeur des fleurs était si lourde qu’on les avait comme en dégoût, et on se mit à arracher des roses au long des murs du presbytère. Jamais le Fossoyeur n’eut autant de mal avec ses tombes : « Je ne sais pas ce qu’ont les morts : on dirait qu’ils veulent remonter… » D’étranges odeurs douçâtres, aux fins de jour, venaient du cimetière. L’Idiot imagina de se vêtir d’une grande cape noire et de passer parmi les rues, la nuit tombée, sonnant une cloche et récitant le De Profundis. Huit jours après, à peine vêtu, il braillait les plus sales chansons et, s’arrêtant, hurlait : « À bas le Curé ! »

À la fin de cet été-là, la Mère mourut. Elle mourut au bord de la route, par un dimanche après-midi. Depuis des semaines, vers les cinq heures, elle s’en allait à la Croix Bleue, sur cette colline d’où l’on voit jusqu’au Fleuve. Et s’il fait clair, on voit le pays même, sur l’autre bord : des maisons vertes et bleues aux toits de tuiles et de petites maisons de bois perdues dans l’herbe, et très au loin, et toute brumeuse, la basilique de la Grand’Ville.

La Mère s’asseyait sur une marche, et attendait. L’Homme, sûrement reviendrait ce soir. Il reviendrait sur un bateau, oui, un bateau à voiles, tout fleuri et tout pavoisé, et il ferait des signes de son mouchoir, et Claire serait auprès de lui… Sûrement ce soir… Le soir tombait. La Mère s’en revenait chez nous. Sa déconvenue, elle l’avait oubliée déjà : vous savez ce que sont les vieilles gens. Et elle refaisait des projets pour le lendemain.

Ce dimanche-là j’étais assise tout auprès d’elle. Il faisait chaud, et pas un souffle, Le Fleuve était éblouissant. De lourds nuages montaient de l’est. On entendait comme des roulements de tonnerre ; ou bien le canon ? Depuis un mois, on disait que c’était la guerre. La vieille Zulma, levée la nuit, avait vu de grandes lueurs rouges emplir le ciel derrière la Basilique. « Même, disait-elle, j’ai entendu crier ».

La Mère dormait, sa tête sur mon épaule. « Tu m’éveilleras quand le bateau viendra… Et puis j’entendrai la sirène… Je la connais… » Elle se reprit : « Mais non, c’est un bateau à voiles ! Qu’est-ce que je disais ? qu’est-ce que je disais ? » Je tricotais ; j’écoutais respirer la Mère. Et voilà qu’elle poussa un cri, ouvrit les yeux, des yeux tout grands d’horreur, et son corps se brisa soudain, et s’en alla rouler au bas des marches sans que j’aie pu le retenir. C’est le Fossoyeur qui s’en vint la chercher. Elle fut enterrée à l’Église, mais seulement avec des prières, et quelques femmes l’accompagnèrent jusqu’à sa tombe.

XVII


Alors survinrent les choses les plus terribles. Jusqu’à présent, ç’avait été la mort, et maintenant c’était encore la mort, et cette folie de chair qu’elle entraîne avec elle, oui, toujours elle, mais avec, en plus, l’épouvante.

De tout ce que je vais vous dire, je n’ai rien vu avec mes propres yeux. Tout cela me fut rapporté. Mais, vraies ou non, les choses pesaient de tout leur poids et leur folie gagnait de plus en plus.

La première chose vint du cimetière. C’est le Fossoyeur qui nous la raconta, et bientôt tout le village la sut.

Le Fossoyeur était couché. Un peu après onze heures — il eut le temps de regarder sa montre — il entendit frapper rudement à ses volets. Il pensa que quelqu’un avait besoin de lui : il arrivait souvent qu’on le dérangeât la nuit, pour veiller un malade ou un mort. Il se leva et il ouvrit la fenêtre. Rien. « Rien qu’un grand clair de lune, nous dit le Fossoyeur, et un dur vent parmi les arbres. Et tous les morts dormaient tranquilles. Je me recouchai. Ça vous arrive de vous figurer des choses, et peut-être que j’avais rêvé. Je dus dormir, je ne sais pas combien de temps, une heure peut-être, et le même bruit me réveilla. Et, de nouveau, j’ouvris la fenêtre. Et alors il me sembla que quelqu’un courait derrière la maison. C’était la fuite précipitée d’un homme qui se cogne aux choses. Et puis il y eut un silence, et, dans le silence, un rire… ah ! un rire qu’on ne peut pas dire ! Je n’ai pas peur ; de vivre toujours avec les morts, ça vous donne du courage plus qu’aux autres, mais je refermai la fenêtre, et je m’assis claquant des dents, sur ma paillasse, attendant que l’autre revînt. Je pensais qu’il allait de nouveau frapper, que le bruit, même, serait un bruit qu’on n’entend presque pas, qui vous effraie plus qu’aucun autre. Ce bruit, je l’entendais déjà, mais les volets s’ouvrirent soudain, dans un fracas, et le corps de Celui des Hauts, vous savez, celui qui chantait, qui était si bien dans sa tombe, son corps fripé, et flasque, et jaune, et qui sentait comme une odeur de cire, fut projeté de l’extérieur, et retomba sur la paillasse, tout près de moi. Et Celui des Hauts me parla. Et il me dit… Je ne sais plus ce qu’il me dit. Sur le moment, je compris tout. Je me rappelle avoir fait oui de la tête, parfois. Je me rappelle qu’il parla des choses de leur vie, là, dans la terre, de choses aussi, d’une autre vie encore, et qu’il commençait à connaître. Je me rappelle que, pendant qu’il parlait, tout s’éclairait, jusqu’à ces grands malheurs que nous ne comprenons pas. Oui, le lendemain, je pourrais dire aux hommes : « Voilà ce qu’il nous faut savoir, et voilà ce qu’il nous faut faire. » Et j’étais plein de la joie de celui qui s’avance avec une bonne nouvelle, avec la bonne nouvelle que personne n’osait plus attendre. Quand il partit, je ne savais plus rien. Il me semble que Celui des Hauts, après avoir parlé, chanta. Et ses chants, que je reconnaissais, s’épaississaient sur ce que j’avais appris. Et je le sentais, et je tâchais de ne pas écouter, mais je n’y pouvais rien du tout. Quand il partit, j’avais tout oublié. Et depuis il n’est pas revenu. »

Il devait revenir plus tard, un mois après, aux environs de la Toussaint, et plus fripé encore, nous dit le Fossoyeur, et d’un jaune sec, du jaune des choses qu’on touche et qui tombent en poussière, et l’odeur qu’il traînait après lui, était de cire encore, mais mêlé d’une senteur… « C’était la senteur des roses au mur du presbytère, mais plus douçâtre… Non, vraiment, je ne peux pas dire… Cette nuit-là, il entra par la porte, ou plutôt à travers la porte, et il s’assit près du foyer. Et il parla, tournant le dos, sans jamais prendre garde à moi. C’était comme si je n’avais pas existé. Et il chanta encore, avant de s’en aller, d’une voix lointaine ; et, pareillement à l’autre fois, tout ce qu’il m’avait dit me devint lointain comme sa voix. Une chose est sûre, c’est qu’il parla de l’Homme. Et je crois bien, disait le Fossoyeur, je crois bien que c’est de l’Homme seulement qu’il a parlé ».

Le Fossoyeur racontait ça aux femmes. Les femmes le disaient à leurs hommes. Les hommes souriaient, en écoutant, pour la parade, mais tous avaient tellement souffert qu’ils ne savaient plus bien ce qu’il faut croire. Et quand ce fut Celui des Mares, le Chaoul, comme on l’appelait (et je n’ai jamais su pourquoi) quand ce fut le Chaoul qui se mit à parler, alors personne ne douta plus qu’il s’agît de choses bien certaines. Mais le Chaoul, vous ne savez pas qui c’est. Il était l’homme qui apporte les lettres. Il les allait chercher tous les huit jours, au bateau qui descend le Fleuve. Plus mécréant que le Chaoul, je n’en connaissais pas, ni plus hardi, ni plus blagueur. Il s’ivrognait parfois ; le plus souvent, c’était le samedi, et alors les blagues qu’il faisait étaient drôles comme à l’ordinaire, mais plus cruelles. C’est un samedi, qu’apercevant Cinq Faces, un vieil avare qu’il n’aimait pas, il lui montra, l’agitant au soleil, une lettre qu’il avait pour lui, une lettre lourde avec sûrement beaucoup d’argent : « Tu vois ta lettre, dis, Père Cinq Faces, dis, vieil avare, dis Plein d’Argent, tu vois comme elle est lourde ! Et écoute l’or qui sonne dedans ! Hein ? tu entends ?… Eh bien, si tu la veux, ta lettre, tu viendras la chercher toi-même, au bord du Fleuve. » Et il fallut que le vieux père Cinq Faces traversât le village derrière Celui des Mares. Et le Chaoul, de temps en temps, tirait la lettre de son sac, et la montrait au vieux par-dessus son épaule.

Les histoires du Chaoul, il y en a des tas. Je vous ai raconté celle-là pour vous montrer que le Chaoul était un homme bien sain et bien vivant, un homme sur terre. C’est lui, d’ailleurs, qui, se moquant du Fossoyeur et de ses histoires pour vieilles femmes, l’appelait le « Lunard de Lune ».

Le Chaoul donc était un homme sensé. Et il allait par la campagne, avec ses lettres sur son dos (et ce n’était pas un samedi) lorsqu’il se sentit s’alléger… « Oui, c’est mon sac, d’abord, qui s’allégea. Au point que je me retournai et que je tâtai pour voir si un mauvais plaisant… C’était stupide ! comme si quelqu’un avait pu, sans que je m’en aperçoive, marcher en silence derrière moi et plonger ses mains dans mon sac ! Et à mesure que je devenais plus léger, la route devant moi se redressait. Une côte, d’abord, qui n’en finissait pas, toute droite, une côte que je ne connaissais pas, et qui se redressa encore jusqu’à ce qu’il me fallût marcher plié en deux bien que mon sac, on eût dit, fût plein d’air. Et quand il me sembla que le sentier était abrupt au point que je devais renoncer, alors je marchai en plein ciel. Et je sifflais, et je chantais, tout comme ivre sans avoir bu, et je jetais mes lettres çà et là, et chacune d’elles s’ouvrait et fleurissait, et toutes les fleurs s’agrandissaient jusqu’à ce qu’elles joignissent leurs pétales, et des oiseaux chantaient parmi tout ça. Et alors je sortis de mon sac une grande lettre bordée de noir, un faire-part qui venait de loin : le timbre, je me rappelle, était en forme d’étoile, et de couleurs vives et douces comme on n’en voit pas par ici. Et je jetai cette lettre comme les autres. Mais quand elle fut tombée, tout changea à l’instant. Et je marchai d’abord sur des draps noirs ourlés d’argent d’où montait une odeur affreuse. Et ces draps noirs se mirent à onduler, et, de mon pied je tâtai ces ondulations. Je crus d’abord qu’un vent passait, la houle du vent, au-dessous de moi : quand j’appuyais, le drap plongeait, l’ondulation se déplaçait. Mais bientôt le drap se durcit, devint de la terre, une terre toute noire, avec des flaques d’eau lourde ; et, des flaques, se tendirent des bras qui réclamaient, et je cherchais vainement dans mon sac de quoi répondre à cette attente : plus une seule lettre ! Et j’avançai entouré de cris, dans une tempête de hurlements, et des bras s’agrippaient à mes jambes, jusqu’à ce qu’enfin, tombant dans une flaque noire, je me trouvai sur la route du village ».

La vision du Chaoul se serait éteinte toute seule si le Chaoul lui-même n’était mort de façon étrange.

C’était un soir d’automne. Le Chaoul rentrait de tournée, sa besace vide, lorsqu’il fut accosté, c’est lui qui nous le raconta, par un vieil homme — il avait plus de cent ans bien sûr — qui lui demanda de le mener au bord du Fleuve. Le vieillard était presque aveugle. Il était venu, à ce qu’il disait, de très, très loin, « pour une affaire », et il devait, ce soir, prendre un bateau. Il mit son bras sur le bras du Chaoul, et ils s’en allèrent vers le Fleuve. « Et c’est curieux, disait le Chaoul, bien qu’il ne sût pas son chemin, il marchait bien plus vite que moi, et tellement vite, parfois, que je croyais rêver. Nous arrivâmes au bord du Fleuve. Un bateau était amarré. Une grande voile noire, oui, d’un noir d’encre. Tout silencieux, personne à bord. Sans que j’aie jamais su comment, le vieillard qui était près de moi l’instant d’avant, qui pesait encore sur mon bras, me parla de sur le bateau. Je l’avais cru petit, et voici qu’il me parut grand. Et il grandissait à mesure que la voile noire se fondait dans la nuit. Et son visage s’éclaircissait, et ses paupières, que j’avais vues fermées, devinrent comme transparentes aux yeux, et le visage, bientôt, fut dévoré par leur lumière. Et en même temps, dit le Chaoul, et à mesure que tout cela se faisait, le bateau s’éloignait de la rive. Et tout d’un coup, tout disparut et une voix me dit à l’oreille — une voix de vieux, cassée, avec des vents, parfois, qui l’emportaient : « Tu reviendras ici la nuit de Noël. Tu te pencheras sur l’eau de plus en plus. Tu sauras que c’est pour mourir. Tu te le rappelleras chaque fois que tu avanceras un peu plus la tête. Mais tu l’avanceras. Il n’y a rien à faire là contre ».

Pendant trois mois, le Chaoul se débattit. Et plus il se débattait, plus il savait qu’il serait vaincu.

La nuit de Noël, il s’en vint chez moi. Le Fossoyeur était là aussi. Le Chaoul nous avait fait promettre, après avoir fermé la porte, de ne pas le laisser sortir, quoi qu’il nous dît, même s’il devait hurler et battre. Il s’était mis près de la cheminée. Il était sage. Et il parlait de choses et d’autres, sans rien de tendu, tout comme s’il avait oublié. On entendit sonner la cloche, puis des gens galochèrent dans la rue, quelques bonnes gens : presque personne n’allait plus à la messe. De la maison, on entendait les chants. Le Chaoul inclinait la tête, et au moment de l’Adeste il fredonna. Puis les cloches sonnèrent de nouveau, les gens sortirent. Et de nouveau il y eut du silence. Une heure et demie. Le Chaoul regarda l’horloge, et, d’un air tranquille, il nous dit : « Pour sûr, j’ai fait un mauvais rêve… Faut-il tout de même que j’aie vieilli pour avoir cru… » Il s’arrêta. Quelqu’un courait dans la grand’rue et des coups ébranlèrent la porte : « Le Fossoyeur ! le Fossoyeur ! Il y a le jeune des Deux Chemins qui vient de mourir ! Il faut tout de suite, tout de suite, le mettre en terre ! » Les gens, maintenant, n’attendaient même plus que le corps fût refroidi : ils avaient trop peur d’être atteints. Le Fossoyeur regarda le Chaoul. Et le Chaoul lui dit : « Tu peux ouvrir. L’heure est passée. Je sais maintenant que je ne mourrai pas. » Le Fossoyeur ouvrit la porte, et alors, Monsieur, au même instant, le Chaoul, qui était si calme, se leva avec un cri, l’écume aux lèvres, et il disparut dans la nuit. Le lendemain, on apprit qu’il s’était noyé.

Quelques semaines après, en pleine grand’messe, le Curé mourait ; en pleine grand’messe, et avec le calice dans ses mains — vous savez bien, quand on sonne la petite clochette. L’hostie roula du maître-autel jusqu’au lutrin. Personne n’osait la ramasser. Elle demeura huit jours, toute ronde et blanche, sur les pavés, jusqu’à ce que vînt le curé des Collines. Il entra tout seul dans l’église et nous ne sûmes pas comment il avait fait. C’est lui aussi qui enterra notre curé, et dès le soir il remonta vers les Collines, comme apeuré d’avoir pu vivre parmi nous. Il n’y eut pas d’autre curé, et les poules entrèrent dans l’église, et les enfants, et par les vieux murs fendillés, le lierre se faufila et boucha les vitraux.

Puis mourut le Maître d’École. Les derniers temps, il était retombé en enfance.

Tous les jeudis, il installait un tableau noir sur la grand’place. Il écrivait la date, en belles lettres moulées et, au-dessous : Morale, et cette maxime, toujours la même, que jamais je n’ai bien comprise ; « Le monde, en s’éclairant, s’élève à l’unité ». Il se tournait alors vers un public que nous ne voyions pas, et il disait : « Écrivez ! » Et il circulait de ci, de là, les mains au dos, sur la grand’place, comme parmi des bancs. Vers midi, il repartait avec son tableau, et après avoir frappé dans ses mains. Quelques enfants parfois, des tout petits, s’assemblaient pour le regarder, mais lui, il ne voyait personne. Les derniers jours, il écrivait n’importe quoi, des mots sans suite. Je me rappelle, je ne sais pourquoi, qu’il écrivit, un des derniers jeudis :

« Dieu + Orage = Où t’en vas-tu ? »

Il mourut un après-midi, un jour de classe, et sur sa chaire. Les huit gosses qui étaient devant lui, c’est à peine s’ils s’en aperçurent : il lui arrivait souvent de sommeiller après le repas. Ils lui lancèrent des boulettes pour le réveiller, et comme il ne remuait pas, ils s’approchèrent.

XVIII


Nous n’étions plus maintenant qu’une cinquantaine de gens, oubliés du monde, comme hébétés par tout ce qui arrivait, et attachés pourtant à ce village de mort. Pourquoi partir ? Et où aller ? De par delà le Fleuve, maintenant, montaient, la nuit, les flammes des incendies. Et un boulet, un jour, tomba du ciel sur le cimetière.

Et c’est alors que je reçus la première lettre. Je la regardai d’abord, sans reconnaître l’écriture, et puis je reconnus les hautes lettres de Claire, ces hautes lettres un peu pointues, qui faisaient dire à notre Mère : « Elle a l’écriture d’une grande dame ». La lettre s’en venait de loin. De quel pays, je n’en sais rien. Le timbre était un grand losange, bordé d’un filet rouge et vert. On y voyait, si je me rappelle, un paysage, un vieux château, je crois, tout rose, au bord d’un Fleuve, et un grand mot était écrit, et qui faisait le tour du timbre, un mot fait de lettres étranges, comme renversées. L’enveloppe était presque carrée, et d’un papier sec au toucher, et granuleux.

Claire me disait qu’ils étaient loin déjà. Ils avaient passé des fleuves et des fleuves, et quelques-uns d’entre eux beaucoup plus larges que le Fleuve lui-même, et ils avaient passé aussi une mer. Les cartes ne suffisaient plus, et même dès les premiers temps du voyage, on n’avait pu se fier à elles : elles étaient vieilles et incomplètes. Il fallait demander sa route aux gens des villes et des villages. Seulement, beaucoup d’entre eux n’avaient jamais entendu parler des Iles. Quant à ceux qui en avaient quelque connaissance, encore fallait-il les comprendre, et à mesure qu’on s’éloignait, les langues devenaient difficiles. « Figure-toi qu’ici, par exemple, dans le pays où nous sommes présentement — qui est une île — une seule syllabe, selon que tu la chantes, peut dire trente-trois choses différentes.

« Et ils ont une curieuse façon d’adorer Dieu. Leurs temples sont au bord de la mer, des temples ronds, à ciel ouvert, car ici il ne pleut jamais. Ils s’y réunissent tous les soirs et s’accroupissent sous les galeries pour manger des herbes magiques. J’en ai mangé, et l’Homme aussi, et j’ai fait des rêves si étranges, que je ne saurais te les dire. Souvent j’ai cru être déjà aux Iles, et parfois je vous ai revus, oui, tous les trois ; mais le Père et la Mère surtout, dans tous ces rêves, étaient vivants. Tu semblais, toi, à peine visible. Il me fallait aller vers toi, mais plus j’allais, plus tu devenais obscure.

« Et j’ai chanté, aussi, après avoir mangé l’herbe magique, des chants très beaux qui, dans la langue où nous parlions — ah ! il est des langues bien plus belles ! — pourraient, ou presque, se traduire ainsi :

« La plus grande porte s’est ouverte, et chaque étoile est une prunelle de Dieu ».

« Mais comment te traduire cela ? La langue que nous parlions n’est pas faite pour dire de telles choses.

« L’Homme apprend vite les nouvelles langues, et me les apprend à moi-même. L’ennui, c’est qu’à mesure que nous avançons nous les oublions presque toutes, et alors qu’en restera-t-il ? Il nous faudra revenir par les mêmes chemins…

« Notre amour, Geneviève, est quelque chose de grand. Il est la force qui nous mène aux Iles…

« Je t’écrirai encore, mais à chaque fois les lettres mettront plus de temps, et il faut vous attendre, un jour, à n’avoir plus de lettres du tout. Après ce jour, des années passeront — combien ? — et nous reviendrons. Et avec ce que l’Homme saura, nous ferons du bonheur pour vous. À moins qu’il ne vous faille, à tous, venir aux Iles.

« L’Homme vous salue. Il pense qu’il écrira bientôt. »

Cette lettre, je la connais par cœur. Elle fut, dans notre temps de misère, une première vraie consolation. Et je la lus d’abord pour moi, et à voix basse. Mais un soir qu’assise à ma porte je la lisais tout haut pour mieux l’entendre, l’idiot, qui était assis auprès de moi — il était calme, en ces temps-là — l’idiot me dit : « Geneviève, lis-moi encore… Ça vous bénit comme du latin. » Je lui relus la lettre, et je la lus encore, à beaucoup d’autres, et chaque fois que je la lisais, nous nous sentions plus courageux, et plus patients : il nous semblait que l’Homme nous reviendrait bientôt. Et quelques-uns pensaient que, l’Homme revenu, la joie s’établirait ici, une joie plus grande que celle que nous avions connue, aux temps meilleurs, et que la mort elle-même serait vaincue.

Le Fossoyeur disait : « Ce qui arrive, c’est notre faute à nous. L’Homme était venu pour nous sauver de nous. Un homme tout seul, un homme sans guide, c’est un homme mort.

Nous n’avions plus personne ici pour nous conduire : ceux qui voulaient guider nos vies ne savaient pas eux-mêmes où ils allaient, et voyez ce qui est arrivé ! Je vous dis qu’il faut croire à l’Homme ! Je vous dis qu’il faut prier l’Homme ! C’est Dieu lui-même qui nous l’a envoyé. »

XIX


Cependant l’épouvante grandissait, et les nuits n’étaient plus possibles. Le Fossoyeur dut quitter sa maison : les Morts, maintenant, frappaient aux vitres dès le soir. « Et ils emplissent toute ma maison. Pas un recoin où l’un d’entre eux… Et quand je fixe un coin où il me semble qu’il n’y a personne, alors, là aussi, j’en découvre un, et c’est celui qui est le plus horrible. »

Le Fossoyeur habita dans le bourg. Sa maison faisait face à la nôtre. Au crépuscule il se barricadait, pensant, chaque soir, par quelque nouvelle invention, avoir trouvé enfin le moyen de dormir tranquille. Je le voyais à l’aube, tout blême encore de peur : « Ils sont venus. Et je les ai tous vus : Celui des Hauts, et Maître Pierre, et la Maîtresse, et le Chaoul, et le Curé, et le Maître d’École, et tous ces enfants qui sont morts ! Et ils criaient tous : « Dis, qu’attends-tu ? Dis, qu’attends-tu ? » là tous ensemble, et j’avais ce cri dans l’oreille, et dès que j’essayais de penser, dès que je pensais à répondre, ils reprenaient : « Dis, qu’attends-tu ? Dis, qu’attends-tu ? » Voilà cinq nuits qu’ils hurlent pareillement. » Ces nuits, à moi, m’avaient paru tranquilles. Je dis au Fossoyeur, sans trop savoir pourquoi : « Répondez-leur que l’Homme va revenir. Dites-leur très fort : l’Homme reviendra ! Préparez ça ce soir, en vous couchant, qu’ils n’aient pas même le temps de dire un mot ! »

Nous restâmes un grand mois tranquille, le mois de septembre. Les nuits étaient si claires que l’on ne dormait pas. Et je disais au Fossoyeur : « C’est peut-être la fin qui vient. » Et j’ajoutais, n’y voyant pas trop clair en ma pensée : « La fin… quelle fin ?… Va-t-on revenir à la vie d’autrefois, à la vie d’avant nos malheurs ?… ou bien, — oui, quelquefois, je m’interroge là-dessus — ou bien, est-ce que ce n’est pas la fin du monde ? »

On disait que, de l’autre côté du Fleuve, la guerre allait se terminer. On racontait qu’au pire de la Bataille, — la Grande Bataille où les pays avaient massé des milliers d’hommes — une croix soudain était montée de la terre au ciel, comme un arbre qui aurait poussé. Et, sur cette croix, un Christ avait fleuri, et de ses plaies, du sang s’était mis à couler, des ruisseaux de sang. Et, de part et d’autre, les hommes s’étaient enfuis. Et les prêtres dans les églises avaient enfin compris ce qu’ils avaient à dire. Et voilà que maintenant on racontait encore qu’un grand mariage allait unir au fils du Roi la plus jeune fille du Prince Rebelle. Tous deux viendraient au long du Fleuve, et dès qu’ils le remonteraient, la Paix, là-haut, serait signée aussi avec les hommes.

Le fils du Roi, la fille du Prince Rebelle, nous les vîmes apparaître un soir, dans leur cortège, au bord du Fleuve. Les deux musiques, de tambours et de fifres, qui s’en venaient des deux côtés de l’horizon, cessèrent de jouer au moment même où les hérauts des deux pays, porteurs chacun d’un étendard, et qui galopaient l’un vers l’autre, se rencontrèrent. Et il y eut alors un très profond silence, puis un cliquetis d’armes dans les deux camps, puis une fanfare, comme si les deux musiques avaient joué ensemble, et dans l’espace entre les deux armées, au milieu d’un nouveau silence, le fils du Roi, vêtu d’or et d’argent, sauta de son cheval, et salua la Princesse. Au même instant, un cri immense monta des bords du Fleuve, et de la Ville s’en vint soudain, comme une rafale, le bruit des cloches et du canon, L’idiot me dit : « Geneviève, Geneviève, c’est du beau temps. Il fera beau aussi pour nous. » Et je ne sus pas, ni lui non plus sans doute, s’il parlait de ce grand ciel clair qui annonçait une belle journée, ou de ces fêtes, au long du Fleuve, qui étaient pour nous signe de joie.

Des jours durant, monta vers nous le bruit d’un peuple en grand délire. Tout, au village, semblait paisible comme avant. Les gens se reprenaient à vivre, la maladie n’était plus qu’un souvenir, et tous les morts dormaient tranquilles. Seul, le Chaoul, un soir, s’en vint trouver le Fossoyeur. « Et je tremblais devant lui, de tous mes membres. Mais il me dit : « Pourquoi trembles-tu ? Est-ce que j’ai jamais été un mauvais homme ? » Il semblait vivre en un pays plus calme. J’aurais aimé lui parler tranquillement, mais je criai de toutes mes forces, comme malgré moi : « L’Homme reviendra ! » Le Chaoul se boucha les oreilles : « Pourquoi crier ? Oui, nous savons que l’Homme va revenir, et la paix reviendra avec lui. Mais cette paix qu’il apportera… la sienne à lui, et puis la vôtre… » Il ne termina point sa phrase, et il reprit : « L’Homme reviendra, c’est le Chaoul qui le dit, mais un autre homme, pas celui que vous attendez… Peut-être même que vous regretterez qu’il soit venu. »

Ces mots, je ne les compris pas tout de suite. Je ne compris qu’une chose, c’est que l’Homme avait puissance sur les morts, et je me mis à croire à lui comme jamais, et à son retour, toute assurée que chacune des pensées que j’avais pour lui le faisait se hâter un peu plus, et si heureuse parfois, inexplicablement, que je disais : « Il a trouvé les Iles ! »

XX


Les lettres qui nous vinrent de lui, de lui ou d’elle, je puis vous les lire maintenant, et à la suite : après la visite du Chaoul, rien ne se passa qui ne fût ordinaire. Sans doute l’idiot disait-il des choses étranges, mais il en avait toujours dit. Sans doute encore le Fossoyeur prétendit-il avoir entendu chanter Celui des Hauts, un soir d’automne qu’il s’en revenait du cimetière, mais je n’étais plus bien sûre du Fossoyeur : trop de choses étaient tombées sur lui pour qu’il pût garder tout son bon sens.

La deuxième lettre, la voici. Vous avez sans doute voyagé, et vous reconnaissez le timbre. Il était plus beau autrefois : l’or a passé, ce vert aussi qui était comme de l’herbe ; et, au-dessus de ce clocher, il y avait un soleil étincelant. Et, maintenant, ce n’est qu’un rond de lune. Et puis Claire avait mis une fleur, une fleur toute bleue, d’un bleu plus vif que la lavande, et qui avait une odeur d’encens. Et, voyez, il n’en reste rien. Qu’un peu de poussière.

C’était l’Homme, cette fois, qui écrivait. Et il disait :

« Depuis que Claire a écrit, nous sommes en route vers un autre pays. De là, sûrement, nous gagnerons les Iles. Jusqu’à présent nous ne savions guère où nous allions, mais, cette fois, tout est bien précis : j’ai rencontré ici un très vieil homme, venu des mêmes pays que nous. Lui aussi s’en allait aux Iles. Il a perdu, dans sa recherche, beaucoup plus de temps que nous encore. L’âge l’a surpris. Il attendait, dit-il, notre venue. Il savait que quelqu’un continuerait. « Et vous êtes deux, nous a-t-il dit, bien accordés, tout jeunes encore ; je suis bien sûr que vous trouverez. Je me suis pressé de partir, quand j’étais jeune. Peut-être eût-il fallu attendre que quelqu’un s’en vînt avec moi… Oui, sans doute, il faut être deux… »

« Le vieillard nous a dit tout ce qu’il savait. Il nous a donné de nouvelles cartes. Il nous a appris aussi une nouvelle langue pour ce pays vers quoi nous sommes en route. « Si je ne vous l’apprends pas, personne là-bas ne vous aidera à la comprendre. C’est une langue difficile et fermée ; les gens eux-mêmes, on ne sait pas bien ce qu’ils pensent. Ni même s’ils pensent. Tous les projets qu’ils font, ce n’est pas pour l’année qui vient, ni pour dix ans, ni pour quinze ans, mais pour le temps d’après leur mort. Chez nous, il voulait dire : dans nos pays ; chez nous, on les prendrait pour fous. Et l’un d’entre eux, parfois, part pour les Iles. Il n’a rien dit à personne. Et il s’embarque, la nuit le plus souvent. De ceux qui se sont embarqués, personne jamais n’est revenu. En vivant près d’eux très longtemps, vous finirez par gagner leur confiance. Et vous saurez. »

« Nous ne parlons plus, Claire et moi, que dans cette langue. Il semble qu’elle soit une puissance par elle-même et qu’elle nous aide à découvrir les choses.

« Nous avançons à pied et petitement, par un pays de hautes montagnes. Nous rencontrons parfois des hommes, enveloppés dans leurs fourrures. Leur regard nous est étranger. Leur langue aussi. Mais si je parle la langue du vieillard, alors, bien qu’ils semblent ne pas comprendre, ils prêtent l’oreille, et ils sourient. Nous avons passé des nuits dans leurs huttes. Une fois même, nous nous sommes penchés avec eux au bord du puits où vit Celui-qui-est-sans-nom. C’est une cérémonie étrange. Hommes et femmes se tiennent accroupis au bord du gouffre, et ils chantent un chant grave et doux, pendant des heures. Une sorte de brume odorante monte des entrailles de la terre. Leur chant s’arrête, et d’autres chants répondent, venus de l’abîme. Puis la brume blanchâtre se dissipe, et un plein ciel d’étoiles apparaît dans les profondeurs. Parfois quelqu’un, un peu trop penché vers le ciel, se laisse tomber.

« Nul feu en ces régions, et pourtant il ne fait pas froid. La neige, ici, ne fond jamais. C’est avec cette neige qu’on fait les huttes.

« Dans quelques mois — cinq ou six mois — nous arriverons à ce pays dont le vieillard nous a parlé. Cinq ou six mois ? Mais nous ne savons plus comme le temps va. Je présume que cela fera cinq ou six mois, mesurés selon votre temps à vous. Ici, le temps se mesure curieusement, mais je ne saurais comment vous expliquer.

« Geneviève, ce qui m’attriste un peu, et qui m’inquiète, c’est que, plus nous avançons, plus il nous est difficile de nous rappeler ce village dont nous sommes partis. Il faudrait que vous écriviez. Mais, où écrire ? Vos visages s’effacent peu à peu. Ton visage même, Geneviève, il nous faut faire effort pour nous le rappeler.

« Je crains parfois, quand j’atteindrai les Iles, d’avoir oublié les lieux d’où je viens.

« Pourtant, ayez confiance en nous ».

XXI


Nous restâmes un an sans nouvelles. Puis vint un jour, au temps des fruits, cette troisième lettre. Nous ne savions plus de quel mois elle était datée, ni même, — voyez — de quelle année. Il nous sembla tout de même, à cause de ce qu’elle disait, que c’était bien la troisième lettre. Lettre de Claire, cette fois, d’une très pauvre écriture, d’une écriture, comme on dirait, qui se dénoue. Je me rappelle avoir pleuré, en la lisant, et pourtant elle ne disait rien qui dût vraiment m’inquiéter.

Pas de timbre sur l’enveloppe. Ce grand cachet que vous voyez, avec des chiffres, rien que des chiffres. Et voici ce que Claire disait :

« Nous approchons de la Vallée. Depuis des jours — combien de jours ? — nous descendons. C’est un pays de lumière, Geneviève, comme jamais je n’en ai vu. La mer au loin, ce soir toute scintillante, et ces bateaux !… Dis, ces bateaux, Geneviève, dont l’un sans doute nous portera aux Iles !

« J’ai cru même, je ne dis cela qu’à toi : l’Homme sourirait — j’ai cru même entrevoir les Iles, un soir que la lumière était plus pure encore : une bande toute rose sur laquelle tournaient des oiseaux, des oiseaux blancs aux ailes immenses.

« Geneviève, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer. Bientôt, mais pas très tôt je crois, dans le temps de ce pays-ci, bientôt nous viendra un petit enfant. Je le sens s’agiter en moi. Il nous semble que c’est une fille. L’Homme est content.

« Annonce cette chose à nos parents. Je pense à eux, je m’efforce de penser à eux, mais c’est difficile quelquefois. Quelquefois même, je me demande s’ils vivent encore. Et quelquefois aussi, te dirai-je tout ? il me semble que je ne reviendrai pas. Mais ne t’arrête pas à ces choses : cette vie en moi m’a changée toute ».

Et puis, tenez, voici la lettre, la courte lettre où l’Homme nous dit qu’un petit garçon leur est né… Vous avez lu ? « Un peu de patience, écrivait-il, Claire vous donnera des détails. » Pendant deux mois, j’attendis la lettre de Claire. Je me disais : peut-être qu’elle s’est perdue : tous ces pays-là sont si loin ! et d’autrefois je m’inquiétais : est-ce que Claire… le petit enfant… ? Une lettre de l’Homme arriva. Non, pas celle-ci : celle-ci n’est que d’après ; mais cette grande-là, au papier jaune, avec le timbre bleu.

L’Homme écrivait : « Geneviève, le tout petit n’est plus, et, pour Claire, nous ne savons pas encore. Elle est là, étendue près de moi. Je ne crois pas qu’elle ait rien appris : elle dormait quand l’enfant est mort, et quand elle s’éveille, à présent, c’est dans la fièvre et le délire.

« Les prêtres viennent de nous quitter. Ils ont emporté le tout petit dans un cercueil qu’ils ont laissé ouvert. Il y avait un grand soleil. Des jeunes filles marchaient derrière eux avec des fleurs, puis des enfants vêtus de blanc. Et ils sont allés vers la mer. Ils ont chanté. Et le corps a glissé dans l’abîme, à cet endroit que je connais, où l’eau est presque violette.

« Je suis là, Geneviève, auprès de Claire, et c’est comme si je n’avais rien compris encore. Le tout petit est-il ou n’est-il plus ?

« Les Iles, Geneviève… est-ce qu’il y a vraiment des Iles ? »

Trois jours après nous arriva la dernière lettre, la plus longue.

« Et voilà, Geneviève, qu’ils ont emporté Claire elle-même. Deux jours durant, ils ont brûlé des herbes devant la porte pour conjurer le Mauvais Esprit. Et, la nuit, un prêtre chantait en agitant un éventail. Hier enfin, ils lui ont apporté, dans un coquillage nacré, de cette eau verte qu’on trouve dans les montagnes. Elle s’est soulevée, et elle a bu, et un moment après, elle parlait à voix haute, et très doucement, de son enfance. Elle parlait dans cette langue qu’elle avait oubliée, qui est la vôtre, avec des inflexions très pures, comme avant que je fusse venu. Elle m’entretint de toi, Geneviève et des parents, et aussi des gens du village. Et puis, m’attirant tout contre elle, elle me parla de notre amour, et de ce tout petit qu’elle s’en allait bercer au ciel.

« L’Homme, m’a-t-elle dit, il faut encore chercher les Iles. » Elle parlait de plus en plus bas. La voix du prêtre, à l’entrée de notre cabane, devenait plus sonore à mesure que la nuit tombait. Je crus entendre : « Il faut encore chercher les Iles », et puis, plus bas : « Je pense que notre erreur… » — « Que notre erreur ? » lui dis-je, et je pressai sa main, mais elle laissa tomber sa tête, me regarda un long moment — un tel amour, mon Dieu, une telle lumière, dans son regard ! — et elle ferma les yeux, et les rouvrit, mais un court temps et comme absente, puis elle mourut.

« Le prêtre cessa de chanter. Il alluma un grand cierge qui sentait une odeur d’encens. Le vent se leva. Je regardai la mer et je pensai : « Voilà que notre enfant est mort, et Claire elle-même, et ils attendent là-bas que je revienne des Iles ! où donc maintenant, prendrai-je la force d’y aller ? »

« Geneviève, je vais rester ici longtemps encore, à ne rien faire, à simplement attendre d’y voir mieux. Le grand malheur, et ce grand malheur de douter, pire que la mort, garde-les pour toi ? Ne les dis à personne du village. Et même si le vieillard revenait, tu sais, cet homme qui vint la nuit, un peu avant notre départ, dis-lui que je garde confiance ; il eût voulu me voir partir tout seul. Il me disait : « La recherche des Iles, il faut la faire avec une âme d’enfant : l’amour, la mort… » Il haussait les épaules. Je crus entendre que l’amour et la mort, la connaissance de l’amour et de la mort, faisaient les Iles plus difficiles à découvrir, les rendaient même, peut-être, à jamais impossibles. Pourtant, Geneviève, quand je suis parti avec Claire, — tu te rappelles, par ce matin — je croyais tant, porté par notre amour, que d’être deux, appuyés l’un à l’autre, ferait les Iles plus prochaines et plus belles !

« Je ne renonce pas, Geneviève, tout de même je ne renonce pas : s’il fallait perdre, avec son cœur d’enfant, les Iles auxquelles j’avais rêvé, je croirais qu’il est d’autres Iles, et je repartirais vers elles ».

Et pour la première fois, l’Homme avait ajouté un dessin à la lettre. On y voyait une mer au loin, toute lumineuse, entre des arbres, et une grande voile à l’horizon.

XXII


Deux semaines après, le vieil homme frappait à ma porte. Nous entrions dans un nouvel automne — combien d’automnes depuis que l’Homme était parti ! — C’était le soir, la pluie tombait, et j’étais toute seule devant l’âtre, soufflant la braise. « Je suis allé, dit-il, à la maison, l’ancienne maison… Je ne savais pas. Et pourtant j’aurais dû penser que, là aussi, les choses auraient changé : il change tant de choses par le monde, en ce moment !… » Il s’essoufflait et parut renoncer au reste de sa phrase. Je le fis asseoir, je l’invitai même à souper. Il ne repartit qu’au matin. Il venait s’informer de l’Homme. « Depuis le temps qu’ils se sont décidés, ils devraient être de retour ! » Je lui contai la mort du tout petit, et celle de Claire. « Alors, dit-il, l’Homme reviendra. Bientôt peut-être. Mais pour les Iles !… » Il resta songeur un instant. « Mais, pour les Iles, pour ces Iles-là, du moins, auxquelles, nous autres, nous pensions, je doute fort qu’il puisse les atteindre. »

— « Vous autres ? lui dis-je, de qui donc est-ce que vous parlez ? Et vous venez de quel pays ? »

Il me regarda un bon moment avec méfiance, cherchant la vraie raison pour laquelle je l’interrogeais. — « Jeune fille te voilà bien curieuse. Qu’il te suffise de savoir que nous sommes plus d’un ; et que nous habitons loin, par delà le Fleuve, beaucoup plus loin, que ces pays qui furent en guerre, et qui hier ont célébré leur paix ».

Il ajouta, après un temps de silence : « Il y a ceux, jeune fille, qui font du bruit, et ceux qui font un peu moins de bruit, et en fin, par delà ceux-ci, il y a les hommes de silence… Un tout puissant empire, jeune fille, et qui commande à tous autres empires. »

Il me regarda un moment, de ses yeux jaunes, avec un dur sourire au coin des lèvres :

— Crois-tu en Dieu ?

— Je crois…

— Oui, tu crois que tu crois en Dieu. Vous êtes tous comme ça par ici. Des gens qui croient qu’ils croient. Pour nous, nous sommes de ceux qui savent, mais ça ne facilite pas les choses : on ne peut rien dire.

« Quand l’Homme reviendra, s’il revient, tu lui diras, s’il a trouvé, qu’il peut chercher encore plus loin. Et s’il n’a rien trouvé du tout, tu lui diras qu’il peut chercher encore. Mais seul. Mais seul ! tu entends bien ? Quant à le revoir, il n’y faut pas songer ».

Il dit enfin, sans que ces paroles eussent aucun lien, à ce qu’il semblait, avec celles qu’il venait de dire : « Toutes est tranquille ici, et pour longtemps ». Et, sans que je sache s’il parlait réellement du vent, qui s’était calmé dans la nuit, ou d’autre chose, il ajouta :

« La tempête est maintenant passée, il faudra reprendre la route ».

Il repartit à l’aube, son bissac sur le dos. Jamais personne ne le revit.

XXIII


L’hiver passa, et puis le printemps, et puis l’été, et ce fut de nouveau l’automne, un autre hiver, un autre printemps, un autre été. Il m’avait bien fallu dire aux gens qu’un petit enfant était né, et déjà mort, et que Claire ne reviendrait pas. Mais quant à l’Homme, et à son doute qu’il existât des Iles, il m’était impossible d’en parler. Et je cachai aussi la visite du vieux. Un tel espoir vivait au cœur de tous que c’eût été péché de ne pas l’entretenir. La vérité ? La vérité, Monsieur, ce n’est pas toujours de dire les choses qui sont. Et puis, ce long voyage de l’Homme, qui pouvait en savoir la fin ? Dans le village, ils attendaient. Ils attendaient que l’Homme revînt, et c’est lui qui serait leur prêtre : ils n’en savaient pas d’autre, ils n’en voulaient pas d’autre.

Quand nos grandes misères furent passées, qu’il fut bien sûr que nous étions gens sains et décidés à vivre, le Curé des Collines descendit pour nous voir. C’était un dimanche après-midi ; en juillet, si je me rappelle bien. Le Curé des Collines passa dans le village, il alla d’une maison à l’autre — nous n’étions plus alors qu’une cinquantaine à vivre là — et demanda qu’on voulût bien venir, d’ici une heure, au presbytère, « à ce qui reste, n’est-ce pas, pour le moment, du presbytère ».

Tout le village s’y rassembla. Nous étions assis dans le jardin, parmi les herbes. Le Curé des Collines avait pris place devant la vieille tonnelle, sur une chaise garnie de velours rouge, qui servait autrefois à Monseigneur l’Évêque quand il venait pour les confirmations. Le Curé des Collines fut très aimable. Il était vieux. Il avait longtemps vécu dans les villes, à enseigner. Il savait parler. Il nous demanda de bien vouloir l’aider à rebâtir l’église, « et aussi, n’est-ce pas, mes amis, le presbytère ? » Quand il eut fini son petit discours, il s’épongea le front, et attendit. Il souriait, et un peu sottement, comme embarrassé du silence. Nous nous regardions les unes les autres. Ce fut Marie la Carrière, vous vous rappelez, celle qu’ils avaient laissée inanimée, devant la porte, et qui, plus tard, nous avait averties du feu, ce fut Marie la Carrière qui parla. Ce n’était plus la pauvre fille éperdue d’autrefois, la créature de peur, comme je vous ai dit, mais une femme d’âge, déjà, et bien posée, et parfois un brin malicieuse. De sa maladie d’autrefois, elle ne gardait qu’un tic qui lui faisait parfois froncer le nez, mais ce froncement, bien que répété, était si expressif, tombait si juste dans les mots qu’elle disait, qu’on ne savait plus bien si ce n’était pas là une façon à elle, toute volontaire. Marie la Carrière parla doucement. C’était bien gentil à Monsieur le Curé des Collines d’être venu les visiter. Elle se rappelait d’ailleurs que ce n’était pas la première fois. Il était venu, une autre fois, pour cette hostie tombée du tabernacle. Seulement, il n’était pas resté longtemps. Non : il avait sans doute affaire ailleurs, et puis le village n’était pas sûr. On a beau être le serviteur de Dieu, on tient aussi à faire une vie qui ne se finisse pas trop tôt. Marie la Carrière comprenait ça. Peut-être que Dieu le comprenait aussi. Seulement, voilà, on avait pris l’habitude de vivre entre soi, même pour ces choses pour lesquelles autrefois Monsieur le Curé était un homme indispensable. Et c’est comme si on avait changé de religion. Non, on n’avait plus besoin de faire baptiser les enfants, ni de se confesser, ni de communier. Pour les mariages, même, les choses avaient pu s’arranger, et pas trop mal : c’étaient les vieux qui mariaient les jeunes. Il ne semblait pas que les mauvais ménages fussent plus nombreux. Enfin, tout ça était provisoire. On attendait. L’Homme reviendrait des Iles. Il avait donné de ses nouvelles. Avec lui, on saurait au juste ce qui convenait. Peut-être même ne resterait-on pas là. Il était possible qu’on s’en allât aux Iles, tous ensemble. Elle-même y songeait, et elle n’était pas la seule à préparer des vêtements et des provisions pour le voyage. Voilà ! ils étaient tous comme sur le départ. Monsieur le Curé était bien aimable, mais c’était un tout petit peu trop tard.

Monsieur le Curé des Collines ne se fâcha point : il était trop habile pour cela. Il n’était venu ici que sur les ordres de Monseigneur, il rendrait compte à Monseigneur. Il demandait qu’on ne lui en voulût point d’avoir pris peur au temps de la Maladie ; bien que pasteur, il n’était qu’un pauvre homme comme les autres, et puis, là-haut, il avait charge d’âmes : il faut que le Berger pense d’abord à ses brebis. En tous cas, et jusqu’à ce que Monseigneur ait pris la décision, il était disposé à faire, pour nous, tout ce qui était en son pouvoir. Si on le souhaitait, même, il viendrait ici deux fois par mois, après les vêpres des Collines.

Marie la Carrière le remercia. Elle ne pensa sait pas qu’on eût jamais besoin de lui, mais elle était sensible à cette attention et parfaitement contente que l’entrevue eût été si paisible.

Le soir tombant, Monsieur le Curé des Collines s’en alla. Je me rappelle que, lorsqu’il fut arrivé au tournant, à cet endroit où le sentier s’enfonce dans les broussailles, il s’arrêta un long moment, s’appuya des deux mains sur sa canne, et regarda notre village, et puis le Fleuve, au loin, et les pays sans doute, de par-delà le Fleuve. Et peut-être, après cela, il haussa les épaules, ou soupira, je n’en sais rien, mais il reprit sa route et ne descendit plus.

On voulut aussi nous donner un instituteur. Un inspecteur s’en vint un jour de la ville, un bel inspecteur, mon cher Monsieur, et qui portait un faux-col, vous savez, à coins cassés, un faux-col papillon, comme disait Marie la Carrière.

Il nous réunit dans l’école. C’était le soir. On était venu sans conviction, pour voir ; un peu aussi par politesse. L’Idiot était là, au premier rang. Pendant tout le temps que l’inspecteur parla, il ne cessa de sourire, d’un fin sourire qui faisait croire qu’il comprenait, et l’inspecteur évitait de le regarder.

Faut-il avoir fait des études en ville, des années durant, pour avoir si peu de choses à dire ! Naturellement, Monsieur l’inspecteur terminait ses phrases, et écouter, sans rien comprendre à ses paroles, rien que cela était un grand plaisir. Il nous rappela d’abord l’instituteur défunt ; du moins il voulut nous le rappeler, mais il nous en parla de telle façon avec des mots si vides et si pompeux que personne ne le reconnut. « Maître d’élite… bon serviteur… » le vieux bonhomme que nous avions connu, qui nous avait appris à lire, qui radotait, comme vous savez, aux derniers temps, se promenait maintenant dans des vêtements d’emprunt et devait s’étonner lui-même d’être pareillement affublé.

C’est à peine si l’inspecteur parla de l’Homme, et des misères qui suivirent son départ : ce qui était passé était passé. Seul l’avenir nous importait, et le progrès. Et le progrès, c’était que chacun pût lire beaucoup de livres : il y avait tant de choses à savoir, tant de choses que nous ignorions ! « Quand je pense que vous ne connaissez rien, ou à peu près rien, de cette guerre qui vient de finir, ni des merveilleuses conséquences de la paix pour le monde entier !… Et je suis sûr (il prit un temps), je suis sûr que vous n’êtes même pas au courant de ces recherches qui rendront possibles bientôt les voyages dans d’autres planètes ! » Là-dessus l’inspecteur, après avoir paru hésiter, se dirigea vers le tableau noir, et y fit des dessins compliqués, avec des lettres. Il se retournait de temps en temps vers nous, préoccupé, à ce qu’on eût dit, d’être compris, et bien compris, mais, à ce que je crois, très désireux surtout de jouir de notre ébahissement. Il souffla sur ses manches la poussière de la craie, secoua ses doigts d’un geste distingué, et demanda : « Si quelqu’un désirait des éclaircissements… » Personne ne répondit. L’Idiot souriait toujours. « Enfin, continua l’inspecteur, il serait bon que vous eussiez ici un Maître d’école, quelqu’un de jeune, quelqu’un de distingué. À moins que vous ne préfériez une jeune fille… Peut-être… » Il sembla un moment embarrassé devant notre parfaite indifférence et il demanda brusquement : « Qu’en pensez-vous ? »

On se regarda. Marie la Carrière n’était pas là, et c’est moi qui répondis à l’inspecteur : il ne semblait pas qu’il y eût d’enthousiasme. On en était à un moment d’attente… On espérait que l’Homme allait revenir. Alors, peut-être, on verrait plus clair… l’idiot se mit à répéter d’une voix sonore et solennelle, et qui imitait assez bien celle de l’Inspecteur : « Alors, peut-être, on verra plus clair. » Il y eut un immense éclat de rire, l’inspecteur pâlit, et puis esquissa un sourire, et même il s’essaya à rire. Je tâchai d’excuser l’idiot, mais celui-ci, encouragé par son succès, était allé au tableau noir et refaisait à sa manière, d’une façon pitoyable et comique à la fois, la leçon de Monsieur l’inspecteur. Monsieur l’inspecteur devint tout rouge et il parla d’une voix furieuse, mais je n’entendis pas ce qu’il disait ; puis il sortit dans un grand silence.

XXIV


Nous attendîmes deux mois encore, jusqu’à ce que vînt la première neige, une petite neige légère et douce, qui semblait devoir s’arrêter, et qui pourtant tomba des jours entiers, et alors l’Homme nous arriva.

J’étais toute seule dans ma maison, à ravauder des bas devant la cheminée. C’était cinq heures. J’allais fermer la fenêtre pour allumer la lampe lorsqu’il se dressa devant moi. C’est à peine si je le reconnus. Le même visage, mais travaillé, fatigué, tout creusé par les voyages et le chagrin, les tempes blanches, et un air las, avec, pourtant, une lumière au fond des yeux.

« Geneviève, ne dis rien à personne ! » Sa voix aussi était changée, plus lourde, une voix qui ne savait plus chanter. Il entra et s’assit près de moi. « Quelqu’un des Iles, Geneviève, dit-il, oui, je devais t’amener quelqu’un des Iles, tu te rappelles ? Et je suis seul. » Il était là, et j’étais heureuse qu’il fût là, et j’oubliais à le regarder, que quelqu’un d’autre, peut-être, aurait dû venir avec lui. Et même, il me semble parfois que s’il avait dit certains mots… Oui, je me dis ça à présent. L’Homme, peut-être que je l’ai aimé, que je l’aimais depuis toujours. Lui, en tout cas, ne savait rien de moi, et, ce soir-là, c’était bien assez de sa grande souffrance à lui, sur ses épaules.

« Geneviève, les Iles… » Il se tut, comme s’il hésitait, mais d’une hésitation qui n’était que pour moi, car lui, déjà, ne doutait plus et vivait la dure vérité. « Geneviève, les Iles n’étaient qu’un rêve. Et Dieu lui-même. » Il s’arrêta. L’horloge battait, le feu semblait devoir s’éteindre. Il se pencha pour le ranimer. J’allais parler, j’allais dire : ce n’est pas possible ; c’est là l’idée d’un mauvais temps, oui, d’un temps de découragement… une tentation. Mais ces mots-là, je ne pus les dire : au fond de moi, je savais qu’il avait raison. Tous les efforts que j’avais faits, depuis le début, pour croire en l’Homme, tous les petits et gros mensonges que je m’étais racontés à moi-même, que j’avais racontés aux enfants, m’apparurent dans une grande clarté. On s’était fait un monde plus beau que le monde, un monde rêvé ; on avait joué sa vie, comme des enfants, et voilà que, le temps aidant, on avait exigé des preuves : l’Homme avait dû partir, pour voir. Et il avait visité d’étranges pays, et chacun d’eux, sûrement, était étrange, mais ce n’était tout de même qu’un pays, un pays quelconque de la terre, et singulier seulement pour celui qui venait d’ailleurs. Et il avait connu la mort… « L’Éternité, dit l’Homme, comme répondant à ma pensée, l’Éternité, la mienne, n’était aussi qu’un jeu d’enfant. Les Iles ici, et puis, là-haut, l’Éternité : des jeux d’enfant. La terre, Geneviève, d’abord savoir la terre, et puis l’aimer, sa terre à soi, avec les herbes qui y poussent et les créatures qu’elle nourrit ! Pour ce qui est des dieux, on verra ça plus tard, s’il reste encore assez d’amour. » Je lui rappelai alors, et sans y croire, les Choses des Iles. Je parlais désespérément, comme il arrive devant quelqu’un qui souffre : on croit que les mots, à la longue… « Les Choses des Iles ! Quel malheur ne guérirai-je pas si je viens à l’homme avec des yeux bien clairs, avec une voix qui parle haut ! Chacun essaie de se mentir à soi, mais l’histoire qu’on a inventée, soi-même pour soi, il est difficile quelquefois d’oublier qu’on l’a inventée. Qu’alors s’en vienne quelqu’un qui dise : « Avance et crois ! Ce à quoi tu n’oses t’attacher, parce que c’est beau, cela est vrai, cela, même, est la seule vérité, et tout ce monde n’est qu’apparence ; que quelqu’un s’en vienne dire cela, qui donc ne croira pas en lui ? Et lui, Geneviève, qui se mire dans les yeux de tous ceux-là qui croient, doutant d’abord, peut-être un peu, comment ne se croirait-il pas ? Et à la mort, parfois, il se retrouve : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Il s’exaltait. Sa voix montait et emplissait la petite pièce, il s’arrêta soudain, comme étonné, et il sourit, et il ajouta d’une voix lasse : « Mais ne soyons pas davantage, après avoir été les fous de Dieu, ne soyons pas les fous du Diable ! Ni ce oui qui n’est qu’un grand oui, ni ce non qui n’est qu’un grand non… Attendre et garder les yeux bien ouverts… »

Je lui parlai de notre vie dans le village. Je lui racontai l’incendie, la mort de la Mère, la Maladie, et cette terreur qui nous avait saisis. Je lui dis l’histoire du Chaoul, toutes les histoires… « Cela, tout de même… » L’Homme ne répondit pas ; il haussa seulement les épaules.

« — Et maintenant, qu’est-ce que nous allons faire ?

— Rien d’autre à faire que dire la vérité.

— Dieu est-il mort ?

— Notre Dieu est mort certainement, et le Dieu des prêtres aussi : ce qu’il pesa, ce dernier Dieu, devant nos rêves, tu le sais bien ! Et je ne parle pas des autres petits dieux, du dieu Progrès, du dieu Machine, ni de toutes ces autres misères. »

Il se leva et s’en alla vers la fenêtre. Il appuya son front contre la vitre, et tapota du doigt un peu, et dit : « Je crois qu’il neige encore », puis revint s’asseoir près du feu.

« Voilà, Geneviève ! » et il essaya de sourire, mais je revins à ma question : « Dieu est-il mort ? » Il me semblait que l’Homme, là-dessus, avait encore des choses à dire.

« Geneviève, dit-il, je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est qu’il faut vivre, c’est qu’il nous faut brûler nos dieux, tous les faux dieux, ceux qui nous ont été enseignés, ceux qui sont venus de nos rêves, du regard de nous-mêmes sur nous, de nos complaisances et de nos peurs. Il m’a fallu m’en aller vers les Iles pour savoir qu’il n’y a pas d’Iles ».

Il se tut un moment et, d’une branche de bois sec, il écarta les cendres d’un geste délicat, comme je lui avais vu faire autrefois.

« Au-delà de tous les faux dieux, et de cette grande désolation d’après leur mort, il est possible qu’il y ait Dieu. Je n’en sais rien. Mais alors, s’il y a Dieu, on n’en peut rien dire à personne. Nommer les choses c’est se servir des choses. Nommer le dieu, c’est se servir du dieu. Le vrai Dieu, s’il en est un, n’est pas Celui qu’on nomme et qu’on appelle. Il est Celui qui est, et, devant Lui, nous ne sommes plus. Qui connaît Dieu, Geneviève, doit en mourir. »

Je dis doucement :

« Et avoir la vie éternelle ? »

Et l’Homme reprit :

« Tu as bien dit : oui, avoir la vie éternelle. Mais non point sa vie éternelle. »

Le feu mourait. Un vent violent s’éleva vers les minuit, venu du Nord. Je dis encore :

« Alors, il y a quelque espoir…

— Il y a tout espoir, Geneviève, pour celui-là qui vit sa propre vie. Il ne s’agit que d’être là, sérieusement là. Et de ne pas mentir. Il ne s’agit que de faire face.

— Est-ce que les autres comprendront ?

— Les autres ne comprennent jamais.

Chacun comprend à peine pour soi. Il n’y a rien à expliquer. On va son chemin. Mais il est possible, Geneviève, d’être courtois avec tous ceux qu’on quitte… »

Il se reprit :

« Courtois… plus que courtois, Geneviève, oui… vraiment bon. »

Je me rappelai alors le matin que l’Homme nous quitta. En dépit de toutes nos misères, ce jour était resté au fond de nous comme une clarté. Aucun de nous qui n’eût souffert, aucun de nous pour souhaiter pourtant que les choses eussent été différentes.

L’aube nous surprit parlant encore : Que faire avec ceux du village ? — Je leur dirai, répondait l’Homme, je leur dirai que je me suis trompé, je leur demanderai pardon à tous. — Et pas un seul ne te croira ! et, s’ils te croient, ils te chasseront avec des pierres ! Ce qu’ils attendent de toi, tu ne l’imagines certainement pas. Tu es un dieu pour eux. Tu es celui qui doit mener aux Iles.

« — Je leur parlerai doucement, Geneviève… » Et il voulait que ce fût ce jour même : il avait hâte de repartir chez lui. « Je ne verrai clair que là-bas, dans mon pays. »

J’obtins tout de même qu’il demeurât trois jours. Il les passa, ces trois journées, caché dans un vieux moulin presque en ruines. Au soir tombant, je lui portais sa nourriture. Nous passions la nuit à parler. L’Homme restait aussi intraitable. « Je leur parlerai à tous avec douceur. Et ils croiront. » Quant à se demander s’ils pourraient vivre encore, l’Homme ne semblait pas y songer.

XXV


Le soir du second jour, il me demanda de prévenir le village : « Dis-leur que l’Homme est arrivé, et qu’il veut leur parler dans la vieille église. » Je n’en fis rien : il me semblait que ce n’était vraiment pas un ordre, que l’Homme ne faisait que se répéter, sans croire en lui.

Le lendemain, un peu plus tôt qu’à l’ordinaire, je descendis vers le moulin. J’avais préparé tout un discours, je me sentais forte. Je dirais à l’Homme : « Assemblez-les, mais cachez-leur qu’il n’y a point d’Iles. Dites-leur, seulement, que vous ne les avez pas trouvées. Et puis, qui sait si elles n’existent pas ? qui sait si ce n’est pas la force qui vous a manqué ? Dites-leur encore que vous êtes revenu ici pour prendre force avant de repartir. Dans quelques semaines, vous quitterez le village. Et vous irez où bon vous semblera. Personne ne vous reverra plus, mais eux, ils attendront toujours. Et les plus vieux ne mourront point sans confier leurs espoirs aux plus jeunes. Ce qu’on garde au fond de son cœur, bien patiemment, cela finit par donner fruit. Et si cela ne donne pas fruit, c’est que la foi n’est pas suffisante. Laissez-les croire ! « Et je dirais encore : « L’Homme, qu’est-ce que vous pesez, devant leur foi ? Êtes-vous donc devenu si fier que vous croyiez l’avoir fait naître ? On attendait quelqu’un ici avant que vous n’arriviez, quelqu’un de grand. C’est notre attente elle-même qui vous a suscité. Tous vos miracles, c’est nous qui les avons voulus ! » Je pensais cela, et, en même temps, j’avais une grande pitié de l’Homme. Il n’était plus un dieu. C’était un homme, tout proche de moi, il me semblait que je pourrais l’aider, et j’étais comme heureuse de le sentir si faible. Car il serait faible ce soir, plus faible encore, et il conviendrait de ma sagesse.

J’arrivais près du moulin lorsque j’entendis un bruit de pas. La nuit était tout à fait noire. Je prêtai l’oreille : des feuilles sèches tournoyaient au vent. Je poussai la porte et traversai la première pièce, une vieille cuisine abandonnée. Un rais de lumière passait sous la porte d’en face : l’Homme, comme hier sans doute était assis dans la grande salle, et en face de la cheminée. Quand j’arriverais, c’est à peine s’il ferait un geste. Et c’est à peine si nous parlerions. Pourtant, c’était le dernier soir ; il parlerait peut-être davantage. J’ouvris la porte. L’Homme était là. Et il était assis comme je l’avais pensé, penchant un peu la tête et comme lisant dans l’âtre. Une flamme, une courte flamme jaillit de la bûche, et s’éteignit. Je dis : « Eh bien, l’Homme, on oublie le feu ? Avec ce froid, pourtant… » Je m’arrêtai. L’Homme n’avait pas fait un mouvement. Il lui arrivait, autrefois, de se perdre ainsi dans ses rêves. Je m’approchai de la cheminée, rassemblai les tisons sous la bûche et soufflai sur le feu qui reprit. Il me sembla qu’on marchait dans la cour et que quelqu’un ouvrait la porte. Je me tournai vers l’Homme et dis : « Entendez-vous ? » Mais il demeurait immobile, comme assoupi. Je repris : « L’Homme, entendez-vous ? » Et puis, plus fort : « L’Homme ! L’Homme ! » Les flammes dansaient sur son visage, je crus un moment qu’il souriait. J’entendis qu’on parlait dans la cuisine. Oui, on parlait à voix basse, on approchait, des mains tâtaient maladroitement la porte. Toute éperdue, je mis la main sur l’Homme, et alors, Monsieur, son grand corps s’écroula, soudain, et, tout d’une pièce, comme un arbre qu’on a fendu.

En même temps la porte s’ouvrit, et Marie la Carrière apparut, et l’idiot, et d’autres encore. Et ils criaient : « L’Homme ! l’Homme ! » et ils se turent parce que l’Homme était allongé et qu’à le voir si immobile, on ne pouvait douter qu’il fût mort.

C’est Marie la Carrière qui parla la première. Elle dit : « Nous savions qu’il était revenu. Il avait demandé son chemin à un enfant, il y a trois jours. L’enfant nous a dit :

« Il était grand et il parlait doucement, doucement, comme personne ne parle par ici ». Alors, j’ai su que c’était l’Homme ».

Elle s’approcha, et son visage s’illumina :

« Il a sûrement trouvé les Iles ! Est-ce qu’il t’a dit ? » Je répondis, sans bien savoir d’avance les mots : « Il a trouvé, et c’est ce soir seulement qu’il devait me dire le chemin. Et demain il devait nous parler dans la vieille église, et voilà qu’il est mort et nous ne saurons rien… — Et Claire ? dit encore Marie la Carrière. — Morte, et cet enfant, aussi, qu’ils avaient eu. — Un saint, dit Marie la Carrière, un homme que Dieu nous avait Dieu a permis qu’il mourût avant de parler, c’est que Dieu avait ses raisons : les Iles, il faut avoir un cœur pur pour aller aux Iles. Nous autres… — Nous autres, dit l’idiot, on n’est rien que nous autres. Plus tard, peut-être, il viendra d’autres hommes, qui comprendront lorsqu’un saint vivra parmi eux. »

Marie la Carrière me regarda : « Et c’est là tout ce qu’il t’a dit ? — Et c’est là tout ce qu’il m’a dit. »

Nous étendîmes le corps sur la grande table. Le lendemain… Mais à quoi bon vous dire tout cela ? Le reste, à présent, tout le monde le sait : ces fêtes inouïes, et la vieille église restaurée, et son tombeau, à lui, au centre de l’église, et ces miracles, et ces jeunes gens qui, d’année en année s’en vont à la quête des Iles, et ce village qui monte au ciel, et ces pèlerins venus de tous les coins du monde, et qui essaiment comme des apôtres… la terre, on dit, comme renouvelée… J’aurais beau élever la voix : personne, maintenant, ne me croirait.

XXVI


La vieille se tut. Plus que quelques tisons dans l’âtre. Les vitres blanchissaient à l’aube. Une cloche sonna. « Ils sonnent ainsi, tous les matins, pour rappeler cette heure où l’Homme s’en alla vers les Îles. Et, à minuit, le premier samedi de chaque mois, la mort de l’Homme. Et il y a un jour dans l’année, qu’ils ont appelé le Jour des Visions, où ils remercient l’Homme pour les avoir délivrés des apparitions ».

La cloche sonnait à grande volée. Le village s’éveillait peu à peu. Le vent s’était assoupi. La cloche se tut. Des galoches couraient sur la route. La vieille, à présent, trottinait. Un feu de brindilles craquait dans l’âtre. De l’eau chantait dans un chaudron. Les choses redevenaient toutes simples. Tout reposait de son vrai poids. J’avais les oreilles bourdonnantes, et je pensais avoir rêvé.

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