Gallimard (p. 25-40).
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III

L’hiver fut long, cette année-là, et dur, avec des mares prises jusqu’au fond, avec des arbres lourds de givre, jusqu’à craquer. Des tas d’oiseaux s’en venaient tout près des portes, et Claire ou moi, on leur jetait des miettes. Un bœuf même, à ce qu’un voisin nous raconta, fut poursuivi dans les pâtures par les corbeaux, becqueté par eux. Et c’est alors que l’Homme commença à se montrer. Je vous dis ça maintenant, parce que je vois clair, mais en ce temps-là, au temps où il se révéla, il était si bellement habile, ou nous étions nous-mêmes si sottes, que tout, de lui, nous échappa. La Mère disait : « L’Homme s’habitue à nous. » En vérité, il nous changeait du tout au tout.

Ça débuta, si je me rappelle, par les cailloux. Vous savez qu’ici il y a des pierres partout. Le maître d’école disait même que la mer est venue, dans le temps, jusque chez nous. Ces pierres, nous, on ne les regardait pas. Tout ce qui est comme ça sur la terre, sur quoi on marche, on n’y fait jamais attention. Il commença à ramasser des pierres, à les laver, à les frotter avec une brosse, à les regarder dans le soleil. Il ne les montrait à personne, il ne les cachait pas non plus. Mais il prenait tant de soin, dans l’âtre, à les nettoyer, et il était tellement heureux quand elles « faisaient de la lumière » — car c’était là son mot à lui, — que nous, les filles, on s’approchait. Et alors il disait : « C’est beau ! » Simplement ça, sans nous regarder. La Mère lui dit un jour : « Tout de même ! Est-ce qu’on aurait dit que ça pouvait être… — elle s’arrêta — que ça pouvait être si propre que ça, et… » elle s’arrêta encore, et ajouta… : « et si parlant ! »

Là-dessus je partis d’un grand rire — ah ! je riais bien en ces temps — : « Des pierres parlantes ! » Mais lui resta là tout sérieux, et Claire aussi, et la Mère fut comme un peu fâchée, comme il arrive lorsque, sans bien le savoir, on dit des choses qui ne sont pas convenables. J’étais enfant, et plus encore que Claire ; enfant, je veux dire, oui, par la sottise, par cette manie de rire et de moquerie ; et par ma faute j’ai laissé passer bien des choses. Mais les anciens se plaignent toujours. Assez là-dessus.

Tous les dimanches, nous allions à l’église. Tout le village alors était dévot, — ce qu’on appelait être dévot. Vous savez ça. Et l’Homme y venait. Nous avions, nous, un banc de retenu, tout près du chœur. Il y avait là une place pour lui, il ne voulait jamais la prendre : il s’asseyait dans les tout derniers bancs, et, le plus souvent, il restait debout de « l’Asperges me » jusqu’à « l’Ite missa est ». Il n’avait pas de livre de messe. Comme la Mère lui en offrait un, il répondit : « Je vous remercie, mais j’ai idée que je n’en ai pas besoin, que le Bon Dieu est content comme ça. »

Venir à la messe sans paroissien, c’est une chose encore que le curé aurait comprise : il ne manquait pas d’hommes qui allaient à l’église les bras ballants et les mains vides ; il n’en manquait pas, même, qui n’y allaient pas du tout, et le curé comprenait ça aussi, ou du moins plaisantait là-dessus, avec malice et sans y mettre méchanceté. Mais l’homme avait des habitudes à lui, et des croyances assurément pas catholiques. Je vois mieux ça depuis que, moi aussi, j’ai laissé la vieille religion. Au fond, Monsieur, on ne connaît les choses — les gens aussi — que lorsqu’on s’en est séparé. Ce qui fâcha d’abord Monsieur le Curé, — je dirai ainsi, parce que, tout de même, dire le Curé, c’est méprisant, et je n’ai aucun mépris pour lui : c’était un brave homme, un saint homme, dans son genre à lui, et qui faisait bien son métier — ce qui fâcha d’abord Monsieur le Curé, c’est que l’Homme ne veuille pas communier. Vous savez que ça doit se faire à Pâques, au moins à Pâques. Nous autres, nous y étions pliés. Tout le village défilait à l’église. On transportait les vieux eux-mêmes, ou alors s’ils étaient trop vieux, Monsieur le Curé venait avec un enfant de chœur — j’entends encore la vieille sonnette fêlée — et apportait les sacrements. C’était tout un remue-ménage que la semaine de Pâques, de ce temps-là. Le village faisait sa lessive. Il nous semblait qu’on était devenus meilleurs, que, de nouveau, on était presque des enfants. Tout ça, c’était le Bon Dieu, bien sûr, mais aussi le printemps qui venait, et les toilettes neuves qu’on portait. Et l’année n’était pas meilleure. On retombait dans les vilaines affaires, affaires de sous, affaires de filles grosses d’on ne sait qui, et même parfois affaires de mort — oui, je veux dire : affaires de crimes.

Tout le village donc, cette année-là, avait communié, et il ne restait plus que l’Homme. Et vous pensez que Monsieur le Curé le savait bien. À la vérité, d’ailleurs, l’Homme n’était pas seul, et c’est ce qui compliqua d’abord les choses, car il y avait le Maître d’École. Le Maître d’École nous venait de la ville. Il disait que Dieu était mort, et même que Dieu n’avait jamais vécu… mais je vous reparlerai de cela plus tard, car, dans la suite, l’Homme fut aussi haï de l’un que de l’autre.

Monsieur le Curé, donc, s’en vint chez nous un dimanche après la Pentecôte, l’après-midi. C’était le temps de la moisson, mais il pleuvait. Nous étions tous à la maison, et l’Homme, assis tout près du seuil, baissait la tête et semblait réfléchir. Cela lui arrivait souvent. Il demeurait comme ça, bien facilement, des heures entières. D’abord cela nous parut drôle, et puis on s’habitua à ce silence, et on finit même par l’aimer, jusqu’à ce qu’enfin, nous autres aussi, on sût un peu ce qu’il y a dans le silence.

Monsieur le Curé avait son parapluie, un parapluie vieux et troué qui lui venait sûrement de sa mère, — il était un peu regardant à la dépense —. Il le ferma avec de grandes précautions, l’égoutta un peu, et enfin il leva les yeux et avança la main, comme s’il devait ouvrir la porte. Et alors il vit l’Homme tout droit devant lui, qui s’était levé, et lui tendait la main, et s’effaçait pour le laisser entrer. Monsieur le Curé nous salua tous et puis il caressa le chien, je me rappelle, qui bondissait autour de lui, de deux petites tapes délicates de sa main courte et un peu grasse. Et il nous dit : « Mes bons amis, je ne veux pas vous déranger. J’étais passé, si vous permettez, pour causer un peu avec… — il hésita, pour chercher un nom, et il dit enfin : …avec l’Homme… Peut-être pourrions-nous sortir… » Monsieur le Curé regardait autour de lui et regardait aussi dehors : la grande pluie avait redoublé, l’eau giclait jusque dans la maison et il fallut fermer la fenêtre. Déjà le père ouvrait la porte de la grande salle, pensant que Monsieur le Curé et l’Homme y seraient plus tranquilles pour parler, lorsque l’Homme dit : « Monsieur le Curé, je ne sais pas si vous avez des choses à me dire et que personne ne doit entendre ; pour moi, je ne vois pas ce que j’aurais à cacher aux gens d’ici. Voilà six mois que je suis avec eux… » Monsieur le Curé répondit, piqué un peu, à ce qu’il me sembla, mais tout à fait maître de lui : « Mais mon ami, si vous le désirez… » La Mère alors s’avança vers l’Homme : « On sera aussi bien à côté ; vous, ici, vous serez plus à l’aise. » Et elle fit un pas vers la salle à manger où déjà, nous, les filles, nous entrions, lorsque l’Homme parla. Oui, l’Homme parla.

Jusqu’à maintenant, c’est à peine si nous avions entendu sa voix. Mais cette fois il parlait d’une voix ferme et pleine, avec sa voix à lui soudain, venue de lui, et il disait : « Si Monsieur le Curé a quelque chose à me demander, il le fera ici, devant vous autres, et je lui répondrai de même. » Il y eut un curieux silence. Mon cœur battait. Claire se serra toute contre moi. Je sentis que l’Homme était maître, maître d’ici, et des gens à l’entour, et de toutes choses, et qu’il prenait sa force où personne d’autre ne l’avait jamais prise… C’est comme si tout d’un coup le monde avait craqué, le monde que nous savions, nous autres. Et c’était dur de respirer, mais c’était délicieux aussi.

Enfin le Père avança des chaises. On se mit en demi-cercle devant l’âtre. Monsieur le Curé était à droite, et l’Homme, à gauche, lui faisait face, et le chien était entre eux deux. Je me rappelle tout ça encore comme si c’était maintenant et il me semble que j’ai toujours dans l’oreille la voix de l’Homme.

Et c’est lui d’abord qui parla. Monsieur le Curé, au même moment, ouvrit la bouche, ou presque dans le même moment ; il sentait qu’il devait parler, que c’était à lui de parler, et il parut même comme froissé de ce que l’autre commençât, mais je suis sûre qu’au fond de lui il était content et soulagé.

« Monsieur le Curé, dit l’Homme, je sais pourquoi vous êtes venu, c’est rapport à la communion. Et je n’ai pas fait ce qu’il fallait : j’aurais dû moi-même aller vous voir, et parler de ça avec vous. C’était correct. C’est ce qui se fait dans nos pays, et, dans les Iles, sûrement cela se fait aussi. »

Et dans les Iles ? De quelles îles voulait-il parler ? Mais ce jour-là, je ne retournai pas la question ; je crus même avoir mal compris, et puis, tout ce qui allait venir, c’était tellement plus important ! Il continua :

« Je vous en demande pardon, Monsieur le Curé, cela vous aurait évité cette grande pluie et… »

Il sembla qu’il se perdait, qu’il ne savait plus ce qu’il devait dire. Alors, au lieu de bafouiller, d’ajouter des mots et des mots, il se tut tout bonnement, et il attendit d’y voir plus clair. « Monsieur le Curé, j’ai été un petit enfant, j’ai eu dix ans, et j’ai communié comme les autres. Je sais ce que c’est. Et que c’est une belle chose. Mais c’est pour moi, à présent, une chose finie, une chose toute vide. »

Il s’arrêta et puis il dit, regardant bien droit Monsieur le Curé, de cette voix qui m’avait saisie : « Je n’ai plus besoin de communier. Ce que vous appelez : communier. Et je communie tous les jours. À ma façon. Pour ce qui est de la messe, j’y vais encore, mais je prévois que bientôt je ne pourrai plus, que ce ne sera plus nécessaire. J’irai à la messe en pleine campagne. Ou dans ma chambre. Et même je n’irai plus du tout. »

Là-dessus il attendit la réponse du Curé. Et il souriait, bien calmement, comme s’il ne savait pas avoir dit ces choses, justement, qu’on ne doit pas dire, qu’on ne fait que penser, et encore qu’on n’ose pas penser.

Monsieur le Curé toussa un peu. « Mon ami, dit-il, et il regardait vers le feu, — mon ami, je ne vous comprends pas bien. Communier, mon ami, pour un chrétien, pour un vrai chrétien, c’est recevoir Notre-Seigneur, et le recevoir humblement, dans cette forme où Il a daigné venir à nous, caché sous un peu de pain… »

Il parut n’être pas content de lui, comprendre qu’il disait comme des choses vaines et sans portée, des choses apprises. Il ajouta, d’une voix plus ferme, et regardant l’Homme dans les yeux :

« La Communion, mon enfant, c’est une nourriture, et nous avons bien besoin d’être nourris. »

Il se fit un profond silence. « Nous avons bien besoin d’être nourris ! » Qui pouvait dire une chose là-contre ? Et Monsieur le Curé ne parlait pas seulement pour nous, mais pour lui aussi, se faisant tout petit, comme nous autres, dans nos péchés et dans nos manques, devant le Bon Dieu. Le Père le comprit bien aussi, car il redit : « Oui, nous avons bien besoin de nourriture. »

Je crus alors que l’Homme était vaincu, qu’il allait dire : « Vous avez raison. Je ne suis qu’un pauvre pécheur. » — Ou ne rien dire, rester comme en prière, et communier le dimanche d’après. Mais il sourit encore une fois, comme bien à l’aise, de l’air de quelqu’un qui a bien compris ce qu’on vient de lui dire, mais qui comprend encore autre chose par-dessus. Et il dit, regardant tour à tour le Père et Monsieur le Curé :

« Oui, nous avons bien besoin de nourriture. Moi tout le premier. Et c’est pourquoi je communie souvent. Et je voudrais communier toujours. Le Paradis, Monsieur le Curé, c’est la communion éternelle. Et dans les Iles déjà, sûrement, on est nourri d’une autre nourriture, d’une nourriture meilleure qu’ici, plus fine encore et savoureuse. »

Il ne dit rien de plus sur les Iles et ne jugea point nécessaire de dire rien de plus : à l’écouter on avait l’impression d’être ignorant.

« Monsieur le Curé, je vais vous dire comment la chose m’est arrivée. C’est une chose toute simple, vous allez voir, et qui est venue comme ça, sans que j’y puisse rien. Ce n’est pas une idée de ma tête à moi.

« Je suis de l’autre bord de l’eau. Et par là-bas il y a aussi de belles églises. Elles ne sont pas construites tout comme les vôtres, mais elles sont belles. Et elles sont toutes tournées au soleil levant. Et ce qu’on chante dans ces églises-là, ce n’est peut-être pas tout à fait les mêmes chants, mais c’est beau aussi. J’avais fait ma première communion. J’avais onze ans, et c’était je ne sais plus quel dimanche après la Pentecôte, un de ces dimanches où, par chez nous, il y a tant à faire dehors qu’on ne pense plus guère au Bon Dieu. J’étais à la messe. On avait distribué le pain bénit. J’avais mis mes deux petits morceaux sur la tablette, par devant moi, près de mon livre de messe, et j’allais les manger lorsqu’il me vint à l’idée d’attendre, d’attendre le moment où Monsieur le Curé, à l’autel, communierait. Si j’ai eu une idée, c’est cette idée-là, et c’est la seule. Et c’est une idée bien innocente. Le reste, comme je vous l’ai dit, est venu sur moi. J’avais l’habitude d’assister vraiment à la messe, et de la vivre, si l’on peut dire. J’étais très pieux. Je fis donc comme à l’ordinaire. Je récitai l’acte de foi et au moment où le prêtre communia, je portai moi-même à ma bouche l’un des deux petits morceaux de pain. Et alors… Et alors, Monsieur le Curé, ce fut tout comme si j’avais communié, ce fut ce que vous savez et qu’on ne peut pas dire, et je compris tout d’un coup, malgré moi — j’en fus d’abord comme effrayé, — je compris tout d’un coup que Notre-Seigneur n’est pas dans l’hostie, ni dans le petit morceau de pain bénit, mais qu’il est là en nous et autour de nous, et qu’il est nous, et qu’il n’y a qu’à avoir les yeux bien clairs pour Le contempler. »

Le vent soudain poussa la porte. Je ne savais plus où j’étais. Les mots de l’Homme étaient les mots d’une autre langue. Il ne parlait plus même comme au début. Il s’en allait de nous encore, et en même temps, il nous entraînait… Je ne savais plus… et Claire non plus. Elle regardait l’Homme, et son visage était tout plein de lumière. Et la Mère était là, les mains ouvertes. Et le Père avait la tête baissée. Et Monsieur le Curé aussi. Et tout était beau. Inoubliable.

C’est Monsieur le Curé qui nous éveilla. Il dit, et il semblait très sûr de soi :

« Mon bon ami, je ne vous comprends pas bien. Il n’y a qu’une chose importante, une simple chose, et c’est celle-ci : Dieu nous ordonne de communier. Cette chose-là est indiscutable. Quant aux joies qui s’en viennent sur nous !… Dieu, mon ami, peut faire que vous trouviez autant de joie dans le morceau de pain bénit que dans la communion elle-même… »

Il parut hésiter un peu, et comme s’attendrir en même temps :

« Et si je vous disais, mon enfant, que je ne sais pas la joie dont vous parlez… La grâce, Dieu ne la donne qu’à quelques-uns, et le démon est bien puissant !… Pour moi, la joie dont vous parlez n’est pas toujours un signe de Dieu… La vérité, ce n’est pas la joie qui la mesure, mais notre obéissance, à nous, notre humilité devant Dieu… C’est ici la première vertu. »

Je n’avais jamais entendu notre Curé parler ainsi. Sa sagesse nous impressionna, on redevenait ce qu’on était, il fallait se méfier de soi… Dieu était grand, on était tout petit. Quant à la joie, à ces élans qui nous faisaient, Claire et moi, courir dans l’herbe et pousser de grands cris, quant à la joie, il fallait s’en méfier : cela venait d’où ? de quels pays jamais bien sus ? et pour vous emmener vers où ?… Oui, la joie était difficile, mieux valait vivre avec patience. Et la vraie joie serait pour plus tard, dans l’autre monde. Le Père et la Mère approuvaient. Le Père dit même : « Monsieur le Curé, il faut vivre pour savoir ça. Et l’Homme est jeune. Et c’est dur d’obéir, bien sûr. Et le plus dur, peut-être bien, c’est encore d’arriver à croire qu’il ne faut jamais qu’obéir… »

Mais l’Homme parut ne rien entendre et ne plus rien vouloir entendre. Il dit seulement : « Pour moi, si Dieu est quelque part, c’est dans la joie, nulle part ailleurs. » Il se tut, resta un moment la tête dans les mains, nous regarda d’un regard clair, et dit d’une voix toute simple, comme il eût dit : « Il fait beau temps. » : « Le vrai signe de Dieu, c’est la joie. »

Et après quoi, et en dépit des efforts de Monsieur le Curé, et des efforts du Père et de la Mère, il fut impossible de lui tirer un mot de plus, un mot au moins qui réserverait l’avenir et qui permettrait au Curé de ne pas repartir sans espoir. L’Homme était de très bonne humeur, il désirait qu’on parle d’autre chose. Oui, c’était là l’affaire de Dieu, il fallait s’en remettre à Lui, et prier les uns pour les autres. « Monsieur le Curé, avez-vous jamais vu un poulain tout neuf, un petit poulain né d’hier ?… » Mais Monsieur le Curé était pressé, la grande pluie s’était arrêtée, les gouttières chantaient, les poules picoraient sur le fumier, le ciel était maintenant tout bleu. Et Monsieur le Curé s’en alla, visiblement mécontent, d’un pas très sec, et ne referma pas sur lui la petite barrière du jardin.

Un soir, après le repas, comme nous étions assis devant la porte, l’Homme dit : « Maître Pierre — c’était la première fois je crois, qu’il appelait ainsi le Père, — Maître Pierre, je me demande s’il ne va pas me falloir partir. Oui, quand on en aura fini avec la moisson. Je me plais bien parmi vous tous, et dans le pays, mais j’ai peur de vous valoir du désagrément. Quand on ne pense pas tout à fait comme tout le monde, alors la vie déjà est difficile. Mais quand on a des idées à soi, auxquelles on tient, et que c’est des idées sur Dieu, et que tout le monde commence à les connaître, alors la vie est impossible. »

C’est la Mère d’abord qui répondit. Et elle parla selon son cœur. Elle dit que l’Homme devait rester, s’il avait plaisir à être ici. Quant aux ennuis qui pourraient venir, eh bien ! on verrait quand ils seraient là… « Vous êtes un garçon clair, et tout le monde vous estime, il n’y a pas de raison de partir. » Et le Père parla pareillement. Et il nous sembla bien, quand il dit la prière du soir, devant la porte et tout le grand ciel plein d’étoiles, il nous sembla bien, à Claire et à moi, qu’il était au fond de lui-même, lui aussi, pour la joie de Dieu, et que les paroles qu’il disait, il ne les disait point, comme du latin, par obéissance, mais par ferveur, et comme un homme qui ne sait pas trop ce qu’il fait.

Quand le Père eut fini de prier, l’Homme resta tout seul, un long moment, devant la porte, avec le chien. Puis nous l’entendîmes, Claire et moi, de notre chambre, qui faisait le tour de la ferme. Et enfin, il ouvrit la porte et monta dans cette petite chambre, sous le grenier, qui était au-dessus de la nôtre. Et il marcha tard dans la nuit.