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Pascal Œuvres complètes Hachette, tome 2/Dissertation sur le véritable sens de ces paroles des saints Pères

Dissertation sur le véritable sens de ces paroles des saints Pères
Hachette (Œuvres complètes tome 2p. 81-94).


DISSERTATION
Sur le véritable sens de ces paroles des saints Pères et du concile de Trente : « Les commandemens ne sont pas impossibles aux justes. »


Après avoir si clairement montré que le véritable sens du concile de Trente touchant la possibilité des préceptes, est qu’ils sont possibles avec la grâce ; et que le secours de la grâce qui les rend possibles, de ce plein et dernier pouvoir auquel il ne manque rien de la part de Dieu pour agir, est présent ou non aux justes, selon qu’il plaît à Dieu, qui ne le doit à personne, de le donner ou de le refuser, conformément aux lois impénétrables de sa sagesse : il paroîtra sans doute étrange qu’on voie ici traiter cette question particulière du sens d’un seul passage détaché que, « les commandemens ne sont pas impossibles aux justes, » qui est si manifeste de lui-même, puisqu’il signifie simplement qu’il n’est pas impossible que les justes accomplissent les préceptes, comme le prétendoient les luthériens, en soutenant que jamais, même avec la grâce, le juste ne pouvoit accomplir les commandemens. Mais ce qui oblige à un nouvel éclaircissement, est la résistance que font à la vérité ceux qui sont prévenus de cette fausse doctrine, que Dieu donne toujours aux justes le secours nécessaire, et auquel il ne manque rien de sa part pour accomplir les préceptes ; doctrine qu’ils veulent faire passer pour être celle du concile, sur ce seul fondement, que le concile dit que les commandemens ne sont pas impossibles aux justes.

Pour renverser cet unique appui de leur sentiment, il faut déclarer nettement l’état de la question, et les moyens qui seront employés à la résoudre.

« Les commandemens ne sont pas impossibles aux justes : » cette proposition est susceptible de deux sens. Le premier, qu’il n’est pas impossible que les justes accomplissent les commandemens ; le second, que les commandemens sont toujours possibles à tous les justes, de ce plein et dernier pouvoir auquel il ne manque rien de la part de Dieu, pour agir.

Les moyens que nous emploierons pour reconnoître lequel de ces deux sens est le véritable, seront ceux-ci. Le premier sera d’examiner par les termes de la proposition, quel est le sens qu’elle exprime, et que l’on en forme naturellement ; le second, d’examiner par l’objet qu’ont eu les Pères et le concile en faisant cette décision, lequel de ces deux sens ils ont eu ; et le troisième sera d’examiner par la suite du discours, et par les autres passages des Pères et du concile qui l’expliquent, lequel est le véritable.

J’espère que, si l’on voit ici que les termes de cette proposition n’expriment et ne forment que le premier sens seulement : que l’objet des Pères et du concile n’a été que d’établir ce seul premier sens ; que la suite de leur discours, et une infinité d’autres passages, s’expliquent en ce même sens ; que les preuves qu’ils en donnent, ne concluent que pour ce seul sens ; que la conclusion qu’ils tirent de leurs preuves, n’enferme que ce seul sens en d’autres termes très-univoques ; qu’ils n’ont jamais établi formellement le second sens en aucuns lieux de leurs ouvrages ; et qu’ils ont non-seulement établi formellement le premier sens, mais ruiné formellement le second sens ; je doute qu’après tant de preuves, on puisse nier qu’ils n’aient eu en vue que le premier sens seulement.


Premier moyen. — Examiner le sens par les simples termes


Il n’est pas nécessaire d’employer un long discours pour montrer que les termes de cette proposition, que « les commandemens ne sont pas impossibles aux justes, » n’enferment simplement que ce sens, «  qu’il n’est pas impossible que les justes observent les commandemens ; » et qu’elles n’ont point celui-ci, a que tous les justes ont toujours le plein et entier pouvoir auquel il ne manque rien de la part de Dieu, pour accomplir les préceptes. »

La simple intelligence de la langue le témoigne, et il n’y a point de règles de grammaire, par lesquelles on puisse prétendre que dire « qu’une chose n’est pas impossible, » soit dire, « qu’elle est toujours possible du plein et dernier pouvoir, » puisqu’il suffit qu’elle soit possible quelquefois, pour faire voir qu’elle ne soit pas impossible, sans qu’il soit nécessaire qu’elle le soit toujours.

Et s’il est besoin d’éclaircir une chose si claire par des exemples, n’est-il pas véritable qu’il n’est pas impossible aux hommes de faire la guerre ? Et cependant il n’est pas toujours au pouvoir de tous les hommes de la faire. Il n’est pas impossible qu’un prince du sang soit roi ; et cependant il n’est pas toujours au plein pouvoir des princes du sang de l’être. Il n’est pas impossible aux hommes de vivre soixante ans ; et cependant il n’est pas au plein pouvoir de tous les hommes d’arriver à cet âge, ni de s’assurer seulement d’un instant de vie. Enfin, pour demeurer dans les termes de notre sujet, les commandemens ne sont pas impossibles aux hommes ; et cependant ce seroit une erreur pélagienne, de dire que tous les hommes, et ceux même qui ont comblé la mesure de leurs crimes, aient toujours le plein et dernier pouvoir de les accomplir.

On voit assez par là comment il est vrai que les commandemens ne sont pas impossibles aux justes, sans qu’il soit nécessaire que tous les justes aient toujours le plein pouvoir de les accomplir.

Que ceux qui entendent cette décision de la sorte pensent à l’importance du mot toujours, que leur interprétation suppose. Je souhaite que ceux qui ne craignent pas de rapporter ce passage en y joignant le terme de toujours, se souviennent de la malédiction qui menace ceux qui ajoutent aux paroles du Saint-Esprit ; et que ceux qui, rapportant plus fidèlement le même passage, ne laissent pas d’y en ajouter le sens, aient dans la pensée que Dieu ne punit pas seulement ceux qui font ces choses, mais aussi ceux qui y donnent leur consentement.


Second moyen. — Examiner le sens par l’objet.


Si l’on montre que les Pères et le concile, ayant à réfuter cette erreur, que les commandemens sont impossibles aux hommes, en ce sens que cette impossibilité soit absolue et invincible, y ont simplement opposé ces paroles : « Les commandemens ne sont point impossibles aux hommes ; » il sera vrai sans doute qu’on ne pourra prétendre qu’ils aient par là fait autre chose que nier ce qui étoit affirmé, et dans le même sens précisément, c’est-à-dire qu’ils auront établi qu’il n’est pas impossible qu’on observe les préceptes, » et qu’il sera ridicule de dire que cette décision enferme un pouvoir continuel et accompli pour les observer actuellement.

Car n’est-il pas visible que si quelqu’un, par exemple, dit qu’il est impossible que l’on vive cinquante ans sans maladie, celui qui dira simplement au contraire qu’il n’est pas impossible que l’on vive cinquante ans sans maladie, n’a fait autre chose que de nier ce qui étoit affirmé, et dans le même sens, c’est-à-dire que de nier cette impossibilité absolue, sans néanmoins établir par là un pouvoir continuel et entier de vivre tout cet âge sans indisposition ? Cela étant posé généralement, il n’est plus question sur ce sujet que de faire voir que les Pères et le concile ont eu cette erreur à combattre, que les commandemens sont impossibles aux justes, d’une impossibilité invincible, pour faire entendre à tout le monde que la proposition contraire qu’ils ont établie n’a d’autre sens que celui-ci, qu’il n’est pas impossible que les hommes observent les commandemens.

Je ne m’arrêterai pas à montrer que le concile de Trente avoit à réfuter des hérétiques qui étoient dans cette erreur, puisqu’on sait que c’est celle de Luther. Ces hérétiques étant encore vivans, on ne peut en avoir aucun doute ; aussi on ne conteste plus que le sens de cette décision du concile ne soit opposé à celui de Luther, et qu’il ne nie l’impossibilité d’observer les préceptes, au sens de cet hérésiarque, c’est-à dire au premier sens ; mais on prétend qu’on ne peut pas dire la même chose de cette même décision qui se trouve dans les Pères, parce qu’on dit qu’il n’y avoit pas alors d’hérétiques qui fussent dans ce sentiment ; et qu’ainsi ayant parlé avant la naissance de cette erreur, leur expression ne peut être restreinte à ce sens par aucune circonstance : de sorte qu’elle doit être prise généralement et entendue au second sens, c’est-à-dire à celui-ci, que les justes ont toujours le pouvoir entier d’accomplir les commandemens.

Voilà de quelle sorte on entreprend d’expliquer le sens des saints Pères, et l’on fait un si grand état de ce raisonnement, qu’il importe extrêmement de le ruiner, pour renverser par là le seul fondement de cette interprétation.

Ce discours suppose trois choses : la première, que les Pères n’avoient pas en tête des hérétiques qui soutinssent l’impossibilité invincible des préceptes ; la seconde, que n’ayant point d’hérétiques qui soutinssent cette erreur, ils n’ont pu avoir aucun autre sujet de s’y opposer ; la troisième, que n’ayant aucun sujet de la ruiner, ils n’ont pu l’entreprendre, puisqu’ils auroient combattu des chimères, en réfutant des erreurs que personne ne soutenoit.

Et c’est à quoi il faut repartir, et renverser ces trois fondemens par trois réponses particulières : la première, qu’encore que personne ne parlât de cette erreur les Pères n’auroient pas laissé de la condamner, si l’occasion s’en fût offerte, sans qu’on puisse dire pour cela qu’ils eussent combattu des chimères ; la seconde, qu’encore qu’il n’y eût point d’hérétiques qui la soutinssent, ils auroient pu avoir d’autres raisons de s’y opposer, puisqu’il auroit pu arriver qu’on la leur auroit imputée à eux-mêmes, et qu’on les auroit mis, par cette calomnie, dans la nécessité de la réfuter pour s’en défendre, ce qui est en effet si véritable, qu’il ne faut avoir aucune connoissance de l’histoire de l’hérésie pélagienne et des écrits des saints Pères sur ce sujet, pour douter des reproches continuels que ces hérétiques leur faisoient d’être dans cette erreur ; la troisième, que les Pères avoient en tête des hérétiques, savoir : les manichéens, qui soutenoient cette erreur comme un dogme capital de leur doctrine, que Luther n’a pas inventée, mais renouvelée, « que les commandemens sont impossibles absolument, » que les hommes n’ont point le libre arbitre, et qu’ils sont nécessités à pécher, et dans une impuissance invincible de ne pas pécher.

De sorte que ces trois preuves ensemble feront connoître que les Pères ont été obligés à établir cette proposition, « que les commandemens ne sont pas impossibles, » en ce sens qu’il n’est pas impossible qu’on les observe, non-seulement par autant de considérations que le concile, mais par plus de raisons que le concile, puisqu’ils avoient de pareils hérétiques à convaincre, et de plus, des reproches si outrageux à repousser.


Preuves du premier point. — Que l’Église condamne souvent des erreurs qui ne sont soutenues par aucuns hérétiques, sans qu’on doive dire pour cela qu’elle combatte des chimères ; et qu’ainsi les Pères auroient bien pu établir que les préceptes ne sont pas impossibles, en ce sens qu’il n’est pas impossible qu’on les observe, encore qu’il n’y eût point d’hérésie du sentiment contraire.


Je ne sais par quel vain raisonnement on peut prétendre que l’Église ne puisse prévenir les maux en retranchant la racine des hérésies avant leur naissance, sans s’exposer à cette raillerie, qu’elle combatte des chimères. Ne suffit-il pas qu’une erreur soit véritable, pour être un digne objet de son zèle ? Et pourquoi faut-il qu’elle soit obligée d’attendre à la condamner, qu’elle se soit glissée dans le cœur de ses enfans ? Bannira-t-on de sa conduite, toute sage et toute prudente, la prévoyance qui est une partie si essentielle et la plus utile de la prudence ? Et par quel étrange renversement cette vigilance si salutaire, qui est louable aux particuliers, aux familles, aux États et à toutes sortes de gouvernemens, quoiqu’ils soient sujets à périr, deyiendra-t-elle ridicule à l’Eglise, dont les soins doivent être tout autrement étendus, par l’assurance qu’elle a de son éternelle durée ?

Mais ce que je combats est véritablement une chimère ; et il n’y a rien de plus vain que ce raisonnement : car l’Église regarde les enfans qui lui sont promis dans tous les siècles, comme s’ils étoient présens ; et les unissant tous dans son sein, après avoir formé ceux qui sont passés. elle trace les règles de la conduite de ceux qui sont à venir, et leur prépare les moyens de leur salut avec autant d’amour qu’à ceux qu’elle nourrit présentement, par une prévoyance qui n’a non plus de bornes que la charité qu’elle leur porte. Ainsi elle n’a pas seulement eu un soin particulier de s’opposer aux erreurs présentes, et de prévenir celles qui n’ont jamais paru, quand l’occasion s’en est offerte, mais encore de condamner les erreurs déjà étouffées, pour les empêcher de renaître un jour de nouveau.

Les conciles en fournissent des exemples de toutes les sortes. On voit que celui de Trente condamne cette opinion, que « les justes aient le pouvoir de persévérer sans la grâce, » quoique les luthériens, qui étoient les seuls ennemis vivans qu’il attaquoit, fussent bien éloignés d’être dans ce sentiment, qui est purement pélagien. Et cependant on ressent aujourd’hui l’effet d’une décision si peu nécessaire alors en apparence, et maintenant si utile.

C’est ainsi que le concile d’Orange condamne ceux qui oseroient dire que Dieu prédestine les hommes aux mauvaises actions, quoiqu’il témoigne par ses paroles qu’il ne sait pas que jamais cette erreur ait été avancée (Conc. Araul. II, can. 25). Et c’est ainsi que le concile de Valence confirme la même condamnation, sans supposer de même qu’elle soit soutenue par qui que ce soit, mais pour empêcher seulement que ce mal n’arrive (Conc. Valent., can. 3). C’est par un semblable zèle que les saints Peres, imitant une prudence si nécessaire, ont réfuté dans leurs écrits les erreurs qui n’étoiant pas encore. Et comment, sans cela, pourroit-on s’y opposer quand elles commencent à paroître ? Les saints Pères, qui ont combattu Nestorius, publient, avec une sainte joie, que saint Augustin l’a étouffé avant sa naissance, admirant la providence particulière de Dieu sur son Église, de l’avoir si saintement armée des écrits de ce saint docteur, avant que le démon eût armé cet hérésiarque des erreurs dont il devoit la combattre.

Il seroit inutile d’en rapporter plus d’exemples. On voit assez de là qu’on ne peut pas conclure de ce qu’une hérésie n’auroit point encore eu de sectateurs, qu’il seroit faux que les Pères s’y fussent opposés. D’où l’on peut tirer la conséquence sur le sujet dont il s’agit en ce discours.


Preuves du second point. — Que les saints Pères qui ont établi que les commandemens ne sont pas impossibles auroient été obligés à l’établir en ce sens, qu’il n’est pas impossible que les hommes les observent, quand même il n’y auroit point eu d’hérésie de ce sentiment, par cette seule raison que les pélagiens leur reprochoient continuellement de la tenir, de nier le libre arbitre, et de soutenir que les commandemens sont impossibles absolument, et que les hommes sont dans une nécessité inévitable de pécher.


On ne peut révoquer en doute que les pélagiens n’imposassent continuellement aux catholiques, qu’ils nioient le libre arbitre, et qu’ils tenoient l’impossibilité absolue des préceptes, de telle sorte qu’il y avoit une nécessité inévitable qui forçoit les hommes à pécher, et que ces seuls reproches ne fussent une raison suffisante pour obliger les saints docteurs à réfuter de telles erreurs, quand même elles n’auroient été soutenues par aucuns hérétiques, puisqu’il leur eût été nécessaire de déclarer qu’il n’est pas impossible que les hommes observent les préceptes, pour fermer la bouche à ceux qui osoient leur imposer si injustement une croyance opposée. Et ainsi il suffira de montrer que ces hérétiques fatiguoient continuellement les Pères de ces reproches, pour montrer l’obligation qu’ils avoient de s’en défendre, ce qui est fort facile.

Les écrits des saints Pères, défenseurs de la grâce, sont remplis de passages qui le témoignent. On y voit en toutes les pages avec quels termes outrageux ces hérétiques objectoient aux catholiques de nier le libre arbitre et de soutenir l’impossibilité des commandemens. « Ces manichéens (dit Julien, en parlant des défenseurs de la grâce), avec lesquels nous n’avons plus de communication, je veux dire tous ceux-là auxquels nous ne voulons pas accorder que le libre arbitre est péri par le péché du premier homme, et que personne n’a maintenant la puissance de vivre vertueusement, mais que tous les hommes sont forcés à pécher, par la nécessité avec laquelle la chair les y contraint... » Ne falloit-il pas que saint Augustin se défendît contre ce reproche, et qu’il répondit nécessairement qu’il tient qu’il n’est pas impossible que les hommes vivent vertueusement, et qu’ils ne sont pas dans une nécessité inévitable de pécher ?

De même Julien disant ailleurs : « C’est contre cette doctrine que nous sommes tous les jours occupés à nous défendre ; et la raison pour laquelle nous résistons à ces prévaricateurs, est que nous disons que le libre arbitre est naturellement dans tous les hommes, et qu’il n’a pu périr par le péché d’Adam : ce qui est confirmé par toutes les saintes Écritures ; » ne falloit-il pas que saint Augustin déclarât qu’il ne nie pas le libre arbitre, contre ces objections, et contre celle-ci de Pélage ? « Nous soutenons que cette puissance du libre arbitre est dans tous les hommes généralement, soit chrétiens, soit juifs, soit païens ; le libre arbitre est également dans tous les hommes par la nature » (par ces paroles, il vouloit se distinguer d’avec les catholiques, auxquels il imposoit qu’ils le nioient) ; « mais dans les seuls chrétiens il est secouru par la grâce. » (Et par ces dernières paroles, il vouloit paroître ne pas être distingué des catholiques.)

« Tous les catholiques, disoit-il encore, le reconnoissent (le libre arbitre ) ; au lieu que vous (en parlant de saint Augustin) le niez. » Et ailleurs : « Ceux qui ont craint d’être appelés pélagiens se sont précipités dans le manichéisme ; et de peur d’être hérétiques de nom, ils sont devenus manichéens en effet ; en pensant éviter une fausse infamie, ils sont tombés dans un véritable crime. »

Et Pélage, s’opposant à deux hérétiques contraires, pour montrer qu’il tient un milieu que la vérité remplit ordinairement : « Nous reconnoissons le libre arbitre, dit-il, de telle sorte néanmoins qu’il a toujours besoin du secours de la grâce ; de sorte que ceux-là errent également, qui disent, avec Manichée, que l’homme ne peut éviter le péché, et qui assurent, avec Jovinien, que l’homme ne peut le commettre : car les uns et les autres ôtent la liberté ; au lieu que nous soutenons que l’homme a toujours le pouvoir de pécher, afin de reconnoître sincèrement qu’il n’est pas privé du libre arbitre. »

Aussi saint Augustin, se plaignant de cette erreur qu’on lui impose, répond : « Qui est celui d’entre nous qui ait jamais dit que le libre arbitre soit péri dans les hommes par la chute du premier homme ? Il est bien vrai que la liberté est périe par le péché ; mais c’est celle qui régnoit dans le paradis terrestre. » Et saint Prosper : a C’est errer de dire que le libre arbitre n’est rien, ou qu’il n’est point. »

Saint Augustin, pour montrer qu’il ne nie pas la liberté, quand il soutient la grâce : « C’est, dit-il, une impertinence insupportable à nos ennemis de dire que, par cette grâce que nous défendons, on ne laisse rien à la liberté de la volonté. » Et ailleurs : « Car le libre arbitre n’est point ôté, parce qu’il est secouru ; mais au contraire il est secouru, parce qu’il n’est pas ôté. » Et dans le livre De l’esprit et de la lettre (chap. xxix) : « Est-ce que nous ruinons le libre arbitre par la grâce ? qu’ainsi ne soit, mais au contraire nous l’établissons par là. Car le libre arbitre n’est pas anéanti, mais établi par la grâce, de même que la loi par la foi. » Et saint Prosper, sur le même sujet, en l’Épître à Démétriade : « Faudra-t -il craindre qu’il ne semble que nous ôtons le libre arbitre, quand nous disons que toutes les choses par lesquelles on se rend Dieu favorable, doivent lui être attribuées ? »

En rapportant les paroles des pélagiens, par lesquelles ils vouloient se distinguer d’avec lui : « Les pélagiens, dit saint Augustin, pensent savoir quelque chose de bien important, quand ils disent que Dieu ne commanderoit pas les choses qu’il sauroit que les hommes ne pourroient observer. Qui ne le sait ? » Et ailleurs : « Ils pensent nous opposer une chose bien pressante, quand ils disent que nous ne péchons pas si nous ne le voulons, et que Dieu ne commanderoit pas ce qui seroit impossible à la volonté de l’homme ; comme s’il y avoit quelqu’un parmi nous qui l’ignorât ! »

Saint Jérôme a eu pareillement à se défendre des mêmes argumens des mêmes hérétiques, « Vous nous objectez que Dieu a commandé des choses possibles : qui le nie ? Vous avez accoutumé de nous dire : ou les commandemens sont possibles, et alors il est juste qu’ils soient donnés ; ou impossibles, et alors l’infraction ne doit pas en être imputée comme un péché à ceux qui les ont reçus, mais à Dieu qui les a donnés. » Et saint Augustin : « Cela n’est point véritable ; vous vous trompez grossièrement vous-mêmes, ou vous essayez de surprendre et de tromper les autres : nous ne nions point le libre arbitre. »

Il seroit inutile de rapporter plus de preuves d’une vérité si claire, que les défenseurs de la grâce étoient sans cesse attaqués de ces reproches, qu’ils nioient le libre arbitre, et qu’ils soutenoient que les commandemens sont impossibles absolument, et que les hommes sont dans une nécessité invincible de pécher, ce qui est l’erreur des luthériens : après quoi il n’y a rien de plus évident que l’obligation qu’ils avoient de réfuter ces erreurs aussi bien que les Pères du concile, puisque encore qu’ils n’eussent pas d’hérétiques qui les soutinssent, ils en avoient qui les leur imputoient avec tant d’assurance. Mais afin de confirmer invinciblement la nécessité qu’ils avoient de le faire, il faut ajouter qu’il y avoit en effet des hérétiques, dont ces erreurs étoient les capitales, ce qui achève l’obligation qu’ils avoient de condamner ces opinions. C’est le sujet du troisième point.


Preuves du troisième point. — Que les Pères qui ont établi que les commandemens ne sont pas impossibles, étoient obligés à le déclarer en ce sens, qu’il n’est pas impossible que l’on garde les commandemens ; à cause des manichéens qu’ils avoient à combattre, qui soutenoient une impossibilité absolue, et une nécessité inévitable qui forçoit les hommes à pécher.


On ne peut contester que les saints Pères qui ont établi que les comnandemens ne sont pas impossibles aux hommes, n’aient été obligés à de faire en ce sens, qu’il n’est pas impossible qu’on les observe, au cas qu’il soit véritable qu’ils eussent des ennemis présens qui soutinssent le contraire, qui niassent le libre arbitre, qui soutinssent que les hommes sont dans l’impossibilité absolue de les observer, et qu’il y a une nécesité inévitable qui les force à pécher. Or qui ne sait que c’est un des chefs de l’erreur des manichéens, et que la méchante nature qu’ils soutenoient ne fût telle qu’il n’y eût aucune puissance capable de vaincre la malice, non pas même celle de Dieu ? Ne sait-on pas que saint Augustin a réfuté ces erreurs, et qu’il en a remporté une victoire si gloieuse à l’Eglise ? Je ne m’arrêterai donc pas à le prouver ici, puisqu’il ne faut que lire ce qu’il en a écrit contre eux ; et je me contenterai d’en rapporter quelques passages pour ne pas laisser la chose sans preuve, quelque connue qu’elle soit d’elle-même.

Manichée soutient que la nature, qu’il dit être mauvaise, ane peut, en aucune manière, être guérie et rendue bonne. » Et il est misérablement extravagant, en ce qu’il veut que la nature du mal soit absolument incapable d’être changée. C’est ce qui fait dire à Pélage : « Nous reconnoissons le libre arbitre ; et que ceux-là errent, qui tiennent avec Manichée que l’homme n’a point le pouvoir de ne point pécher. » C’est ce qui fait que Julien appelle sans cesse saint Augustin et les catholiques du nom de manichéens, comme il paroît dans les passages rapportés dans l'autre point. Et c’est pourquoi saint Jérôme, ayant dit que les commandemens sont impossibles sans la grâce, prévient l’objection ordinaire de ces hérétiques par ces paroles : « Vous vous écrierez incontinent, et vous nous accuserez de suivre le dogme des manichéens. »

Il est donc hors de doute que tout ce que les luthériens ont dit de la concupiscence étoit dit mille ans avant leur naissance, par les anciens hérétiques, de cette mauvaise nature. On ne peut donc plus contester que les Pères n’aient été forcés à ruiner ces horribles et impies sentimens, « que le libre arbitre est anéanti : que les préceptes sont invinciblement impossibles ; que les hommes sont contraints nécessairement et inévitablement à pécher ; » puisqu’ils y étoient obligés, autant pour convaincre d’erreur ceux qui les soutenoient, que pour confondre la calomnie de ceux qui les leur imputoient ; et qu’ainsi cette proposition qu’ils ont été forcés d’établir, que « les commandemens ne sont pas impossibles, » ne soit autre chose que la négative de celle-ci qu’on leur imposoit, que les commandemens sont absolument impossibles ; que, par conséquent, elle n’exclut que ce seul sens, et qu’elle n’exprime autre chose, sinon qu’il n’est pas impossible que les hommes observent les préceptes.

On voit assez par tant de preuves que les manichéens et les luthériens étoient dans une erreur pareille touchant la possibilité des préceptes ; et qu’encore qu’ils différassent en ce que les uns attribuoient à une nature mauvaise et incorrigible ce que les autres imputent à la corruption invincible de la nature, ils convenoient néanmoins dans ces conséquences, que « le libre arbitre n’est point dans les hommes ; qu’ils sont contraints à pécher par une nécessité inévitable ; et qu’ainsi les préceptes leur sont absolument impossibles. » De sorte que ne différant que dans les causes, et non pas dans l’effet, qui est le seul dont il est question en cette matière, on peut dire avec vérité que leurs sentimens sont semblables touchant la possibilité des préceptes ; et que les manichéens étoient les luthériens de leur temps, comme les luthériens sont les manichéens du nôtre.

Qui sera donc si aveugle que de ne pas reconnoître que les Pères autrefois, et le concile de Trente en ces derniers temps, ont eu une obligation pareille et également indispensable d’opposer à ces sentimens impies celui dont nous traitons, que « les commandemens ne sont pas impossibles, » au sens de ces hérétiques ? Aussi il n’y a personne qui, jugeant de cette question avec sincérité, ne reconnoisse une vérité si évidente ; et tous ceux qui en ont écrit avec froideur l’ont témoigné par leurs écrits, dont il seroit aisé de rapporter plusieurs passages ; mais je me contenterai de celui-ci d’Estius : « Porro eam sententiam qua dicitur impossibile aliquid a Deo homini praeceptum pelagiani catholicis odiose impingebant, et catholici studiose a se repellebant, quod ea ad haeresim manichaeorum pertineret, ponentium hominem, propter naturam malam ex qua compositus esset, non posse peccatum vitare. Hoc autem ita damnatum catholicis, ut non tantum ex malo principio, cujus modi revera nullum est, verum etiam ex corruptione naturae facta per Adam, negent homini simpliciter impossibile esse ut legem Dei impleat, quodquum natures et legi impossibile est, possibile facit immo et praestat gratia Dei per Chrisium. Hujus dogmatis définitionnem, et claram interpretationem videre licet in synodo Tridentina, sess. VI, chap. ii, et can. 18. » (Estius, lib. III, distinct, xxvii, p. 6. C’est-à-dire : « Or cette proposition, que Dieu commande des choses impossibles aux hommes, étoit imputée avec aigreur par les pélagiens aux catholiques, et les catholiques la repoussoient avec autant d’ardeur parce qu’elle appartient à la doctrine des manichéens qui soutenoient que les hommes ne peuvent éviter de pécher, à cause de la mauvaise nature dont ils sont composés : et les Pères ont condamné cette opinion en telle sorte qu’ils ont nié cette impossibilité simple d’observer les préceptes, soit qu’on l’attribuât à ce mauvais principe, qui n’est point en effet, soit à la corruption de la nature arrivée par Adam : parce qu’encore que l’observation des préceptes soit impossible à la nature et à la loi, néanmoins la grâce de Jésus-Christ la rend possible, et même l’accomplit : et l’on peut voir cette doctrine définie et clairement expliquée dans le concile de Trente (sess. VI, chap. ii, et can. 18).


Troisième moyen.Examiner le sens par la suite du discours et par les autres endroits.


Le véritable et unique sens du concile est que les commandemens ne sont pas impossibles aux justes, quand ils sont secourus par la grâce, comme il l’explique partout ailleurs : c’est-à-dire, pour user de termes sans équivoques, que les justes, étant aidés par ce secours, peuvent faire des actions bonnes et exemptes de péché ; contre ce que prétendoit Luther. La suite du discours fait voir que ce dernier sens est le véritable ; comme il paroîtra par toutes les preuves suivantes :

1° Par l’objet du concile dans cette décision, qui étoit de ruiner simplement l’hérésie de Luther, opposée à ce dernier sens seulement ;

2° Par les preuves que le concile en donne, qui n’ont de force qu’en ce dernier sens ;

3° Par la conclusion qu’il en tire, qui n’exprime que ce seul sens en termes univoques ;

4° Par les canons qu’il en forme, qui n’expriment que ce seul sens ;

5° Par les mêmes canons, qui excluent et anathématisent le premier sens.

Après quoi je doute qu’on puisse refuser de reconnoître que ce ne soit le seul sens du concile. Or tout ce que je dis paroît par la seule lecture de ce chapitre xi et des canons 16, 21, 25. Car l’intention qu’a eue le concile de s’opposer à cette pernicieuse maxime de Luther, que « les justes sont dispensés des préceptes. » paroît par les premiers mots de ce chapitre : « Personne ne doit s’estimer exempt de l’observation des préceptes, quelque justifié qu’on soit. » Et pour ruiner la source de cette erreur, qui consistoit dans la prétendue impossibilité invincible d’accomplir les préceptes avec la grâce, et de faire de bonnes œuvres, le concile continue en ces termes : « Personne ne doit avancer cette proposition condamnée d’anathème par les Pères, que l’observation des commandemens soit impossible. »

Comme il n’y a que les luthériens qui soutiennent l’impossibilité absolue des préceptes, ce n’est que contre eux que cette décision est faite, et non pas contre cette proposition très-vraie en un sens, que « les commandemens sont impossibles aux justes qui n’ont pas la grâce ; » car le concile l’établit lui-même, et frappe d’anathème ceux qui ne la confessent pas. Le concile n’entend donc pas par cette expression, que les commandemens sont toujours possibles de ce dernier et plein pouvoir ; car, outre qu’il décide ailleurs le contraire, il n’en étoit pas question en cet endroit. On n’avoit pas en tête des hérétiques qui soutinssent que les préceptes étoient quelquefois impossibles, contre lesquels on eût à opposer cette proposition contraire, que « les préceptes sont toujours possibles, » mais seulement ceux qui soutenoient que les préceptes étoient absolument impossibles, contre lesquels le concile décide simplement que la charité et la grâce actuelle peuvent les rendre possibles : et c’est ce qu’il exprime en ces termes : « Les préceptes ne sont pas impossibles, » et qu’il prouve en cette sorte : « Car Dieu ne commande pas des choses impossibles. » Cette raison montre bien que les commandemens ne sont pas absolument impossibles, mais non pas que les justes aient toujours tous les secours nécessaires pour les accomplir ; car il suffit que la grâce puisse les rendre possibles, pour faire que Dieu ne soit pas injuste en les imposant, puisqu’il ne faudra qu’avoir recours à lui pour en obtenir le pouvoir.

Aussi l’on ne doute pas que ceux qui ont comblé la mesure de leurs crimes, ne soient privés de la grâce ; et cependant les préceptes ne laissent pas de les obliger en cet état, quoiqu’ils ne leur soient pas possibles de ce plein pouvoir dont il s’agit. Et c’est pourquoi le concile continue ainsi : « Mais Dieu, en imposant, avertit de faire ce qu’on peut, et de demander ce qu’on ne peut pas. » Donc il commande quelquefois ce qu’on ne peut pas encore, et il aide afin qu’on le puisse. Donc il donne, à ceux qui le demandent, le secours qu’ils n’avoient pas quand ils ont reçu le commandement. « Et ses préceptes ne sont pas pesans ; car ceux qui sont enfans de Dieu, aiment Jésus-Christ ; et ceux qui l’aiment, gardent sa parole. »

Que marquent donc toutes ces preuves, sinon que ceux qui ont la charité actuelle, peuvent accomplir les préceptes ? Car afin qu’on ne l’entende pas de la charité habituelle, le concile ajoute immédiatement à ces paroles de l’Écriture celles-ci, qui les expliquent : « Ce qu’à la vérité ils peuvent accomplir par le secours de Dieu. Par où il joint à la grâce sanctifiante qui rend les hommes enfans de Dieu, le secours actuel, pour donner le pouvoir prochain d’accomplir les commandemens.

Qui doute donc que le concile ait entendu autre chose, sinon que les commandemens sont possibles aux justes pourvu que Dieu les secoure ; ce qui n’étoit contesté que par les seuls luthériens, lesquels seuls il avoit alors à combattre ?

Ensuite le concile déclare que les justes ne sont pas toujours exempts de péchés véniels, mais qu’ils ne détruisent pas la justice. Et rapportant plusieurs passages de l’Écriture qui montrent qu’il n’est pas impossible que les saints, aidés parla grâce, accomplissent les préceptes, il conclut en cette sorte : « D’où il s’ensuit nécessairement (unde constat) que ceux-là s’opposent à la vérité de la foi, qui soutiennent que les justes pèchent en toutes leurs actions. » Sur quoi il est aisé de juger que, puisque le concile a cru avoir conclu par ces paroles : « donc les justes ne pèchent pas en toutes leurs actions, » ce qu’il avoit proposé ; par celles-ci : « les commandemens ne sont pas impossibles aux justes, » il n’avoit entendu autre chose, sinon qu’il n’est pas impossible qu’ils observent les préceptes, et non pas que les justes ont toujours le pouvoir de les observer ; puisque autrement il n’auroit ni prouvé, ni conclu ce quil avoit proposé. Car c’est bien une même chose, de dire qu’on ne pèche pas toujours, et, qu’il est possible d’accomplir quelquefois les préceptes ; mais ce sont deux choses bien différentes de dire qu’on ne pèche pas toujours, et de dire qu’on a toujours le pouvoir d’accomplir les préceptes, ce qui est sans difficulté.

Enfin les trois canons suivans, qui ramassent cette doctrine, l’éclaircissent entièrement, puisqu’ils ne déclarent pas seulement que les commandemens sont possibles aux justes avec la grâce, mais qu’ils ne sont possibles qu’avec ce secours spécial.

Canon 18. « Si quelqu’un dit que l’observation des préceptes est impossible à un homme qui est justifié et qui est constitué sous la grâce : qu’il soit anathème. »

Canon 21. « Si quelqu’un dit que le juste ait le pouvoir de persévérer sans un secours spécial de Dieu, ou qu’il ne le puisse avec ce setcours : qu’il soit anathème. »

Canon 25. « Si quelqu’un dit que le juste pèche en toute bonne œuvre véniellement, ou, ce qui est plus insupportable, mortellement, et qu’il mérite la peine éternelle, mais qu’il n’est pas damné, par cette seule raison que Dieu ne lui impute pas ses œuvres à damnation : qu’il soit anathème. »

Par où l’on voit, non-seulement que ces paroles, que « les commandemens ne sont pas impossibles aux justes, » sont restreintes à cette condition, quand ils sont secourus par la grâce ; mais qu’elles n’ont que la même force que celles-ci, que « les justes ne pèchent pas en toutes leurs actions ; » et enfin tant s’en faut que le pouvoir prochain soit étendu à tous les justes, qu’il est défendu de l’attribuer à ceux qui ne sont pas secourus de ce secours spécial, qui n’est pas commun à tous, comme il a été expliqué.

Tous les Pères ne tiennent pas un autre langage. Saint Augustin et les Pères qui l’ont suivi, n’ont jamais parlé des commandemens, qu’en disant qu’ils ne sont pas impossibles à la charité, et qu’ils ne nous sont faits que pour nous faire sentir le besoin que nous avons de la charité, qui seule les accomplit. « Dieu, juste et bon, n’a pu commander des choses impossibles ; ce qui nous avertit de faire ce qui est facile, et de demander ce qui est difficile. » (Aug., De nat. et grat., cap. LXIX.) « Car toutes choses sont faciles à la charité. » (De perfect. justit., cap. x.) Et ailleurs : « Qui ne sait que ce qui se fait par amour n’est pas difficile ? Ceux-là ressentent de la peine à accomplir les préceptes, qui s’efforcent de les observer par la crainte ; mais la parfaite charité chasse la crainte, et rend le joug du précepte doux ; et, bien loin d’accabler par son poids, elle soulève comme si elle nous donnoit des ailes. D Cette charité ne vient pas de notre libre arbitre (si la grâce de Jésus-Christ ne nous secourt), parce qu’elle est infuse et mise dans nos cœurs, non par nous-mêmes, mais par le Saint-Esprit. Et l’Écriture nous avertit que les préceptes ne sont pas difficiles, par cette seule raison, qui est que l’âme qui les ressent pesans, entende qu’elle n’a pas encore reçu les forces par lesquelles ils lui sont doux et légers.

« Quand il nous est commandé de vouloir, notre devoir nous est marqué ; mais parce que nous ne pouvons pas l’avoir de nous-mêmes, nous sommes avertis à qui nous devons le demander ; mais toutefois nous ne pouvons pas faire cette demande, si Dieu n’opère en nous de le vouloir. » (Fulg., lib. II, De verit. prædest., cap. iv.)

« Les préceptes ne nous sont donnés que par cette seule raison, qui est de nous faire rechercher le secours de celui qui nous commande, » etc. (Prosper, Epist. ad Demetriad.)

« Les pélagiens s’imaginent dire quelque chose d’important, quand ils disent que Dieu ne commanderoit pas ce qu’il saurait que l’homme ne pourroit faire. Qui ne sait cela ? Mais il commande des choses que nous ne pouvons pas, afin que nous connoissions à qui nous devons le demander. » (Aug., De nat. et grat., cap. xv et xvi.)

« O homme ! reconnois dans le précepte ce que tu dois ; dans la correction, que c’est par ton vice que tu ne le fais pas ; et dans la prière, d’où tu peux en avoir le pouvoir ! (Aug., De corrept., cap. iii.) Car la loi commande, afin que l’homme, sentant qu’il manque de force pour l’accomplir, ne s’enfle pas de superbe, mais étant fatigué, recoure à la grâce, et qu’ainsi la loi l’épouvantant le mène à l’amour de Jésus-Christ » (Aug., De perfect respons. et ratiocin. xj., cap. v.)


CONCLUSION.


Concluons donc de ces décisions toutes saintes : que Dieu, par sa miséricorde, donne, quand il lui plaît, aux justes le pouvoir plein et parfait d’accomplir les préceptes, et qu’il ne le donne pas toujours, par un jugement juste, quoique caché.

Apprenons, par cette doctrine si pure, à défendre tout ensemble la puissance de la nature contre les luthériens, et l’impuissance de la nature contre les pélagiens ; la force de la grâce contre les luthériens, et la nécessité de la grâce contre les pélagiens ; sans ruiner le libre arbitre par la grâce, comme les luthériens ; et sans ruiner la grâce par le libre arbitre, comme les pélagiens ; et ne pensons pas qu’il suffise de fuir une de ces erreurs pour être dans la vérité.