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Partenza… vers la beauté !/Chapitre V

Ambert & Cie (p. 33-42).

V

Jeudi, 24 décembre.

Nous quittons Nice de bonne heure pour aller à Menton.

Le soleil fait danser aux flancs des montagnes, dont les crêtes changent continuellement d’aspect, la gamme lumineuse de ses couleurs sans nombre.

Soudain la rade de Villefranche paraît, ronde, éblouissante, miroir incomparable dans ce cadre où tout n’est qu’enchantement et parfums. L’eau de la mer est d’une telle limpidité que le fond se voit, à peine bleuté ; et les varechs s’y jouent, échevelés sous la poussée des vagues, dans le clapotis des mille gouttelettes qui sans cesse jaillissent en lumières contre la muraille du remblai sur lequel nous glissons vers Beaulieu, dans le frémissement de l’atmosphère qui lentement se réchauffe et bientôt aura reconquis tout l’éclat, toute la tiédeur dorée, molle et voluptueuse qu’avait emportés la nuit…

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De Menton, une voiture, en descendant de wagon, nous a aussitôt ramenés à Monaco par ces routes exquises du bord de l’eau, par les champs de roses et de violettes, par les vergers de citronniers et les hautes futaies du cap Martin…

Monaco ! Le bloc énorme du rocher majestueusement accroupi sur les flots est ceinturonné de murailles massives d’où retombent les innombrables verdures des jardins suspendus à tous les plans, à tous les étages, séparant entre elles les maisons qui semblent des fruits dorés couchés dans la mousse. Elles paraissent vraiment petites, ainsi posées sur le colosse ; la cathédrale, elle-même, qui hardiment fait face à l’horizon infini, semble un jouet aux lignes pures, blanches et d’une singulière précision sur le fond bleu du ciel ; les deux tours sont deux nonnes pieuses aimablement sévères. Oh ! la jolie cathédrale accueillante et fière ! En face les deux campaniles du Salon des Jeux ressemblent à deux filles maquillées sous des clinquants odieux…

Un chemin de fer grimpé à la Turbie, en des courbes gracieuses ; il s’élève, escaladant les pentes du rocher, sautant les ravins, glissant par des rampes douces au milieu des vignes étagées sur de multiples terrasses maintenues par des contreforts de pierres brutes. Et tandis que se rapprochait de plus en plus la pointe vers laquelle roulait la minuscule locomotive, et que s’affirmait à chaque pas l’intensité de la vie sous un débordement de gaieté, de fraîcheur, la vie riant aux éclats dans le soleil doré, et l’éternelle verdure, sur la mer où se pousse le tumulte des vagues en lignes écumeuses, — un père Franciscain nous entretenait de son monastère qu’il allait rejoindre vers quelque vallée perdue de l’autre côté de la montagne. Son bon et franc visage sortait tout en sourire du lourd capuchon de bure ; ses yeux perçants avaient la mobilité des yeux d’enfant et disaient la sérénité de son être, les joies trouvées par delà nos étroites visions et nos conceptions du bonheur, quand les regards plongent dans un océan de douceur et de bonté et que la foi robuste s’éclaire aux ruissellements infinis d’un Soleil qui ne connaît pas de nuit… Et ses douces paroles de prêtre, et sa robe de bure étaient les bienvenues dans cette veillée de Noël.


Elle est exquise cette Turbie, exquise dans son délabrement et ses haillons, et chaude, colorée même, dans les ombres et le gris uniforme de ses croulantes masures. Et comme on respire déjà l’étrange parfum d’inconnu, comme on sent autour de soi cette atmosphère pénétrante relevée d’un je ne sais quoi de fatalisme, de nonchalance orientale ; cette physionomie nouvelle des villes italiennes indolentes et sales ! Les gamins ont de jolis yeux noirs, ils mendient ; les filles mendient aussi, avec, sur les bras et autour d’elles, une horde insupportable de pauvres marmots dont les petits cris de poussins se joignent aux glapissements geignards de la sœur aînée.

Il faut l’avouer, l’air est frais malgré le soleil répandu joyeusement sur les tables couvertes de nappes blanches, dehors ; et, seule, la satisfaction de se souvenir d’un déjeuner en plein air le 24 décembre, fait braver les souffles, glacés par instant, qui racontent leur passage sur les Alpes neigeuses où l’hiver bat son plein ; c’est aussi le besoin de ne distraire aucun regard de ce merveilleux panorama tendu de la côte ensoleillée à l’infini de cette Méditerranée souveraine et belle, des échancrures fines des baies, aux pointes hardies des caps ivres de soleil, mais non rassasiés, qui s’avancent toujours plus avant dans le sud pour l’aller chercher vivifiant et réjoui. Tout en bas, comme un cailloutis blanc, comme une grève de petits cubes éclatants, les maisonnettes et les villas dégringolent du flanc des montagnes et se répandent sur les bords de la mer. Le rocher de Monaco perdant tout relief s’affaisse sur lui-même ; il ne reste rien de la hardiesse de ses remparts ; le monstre est au repos, et les vagues agressives se détournent de lui stupéfaites de n’avoir pu mordre son granit.


La Condamine, banale entre Monte-Carlo où nous redescendons et Monaco vers qui nous allons, sur une belle route sinueuse le long des rochers. Quel charme à mesure que s’approchent les jardins, que se découvrent les rues claires, nettes, élégantes, coupées de menus carrefours où ne passe personne ! Personne non plus sur les remparts bien moyennageux, vrais, tels que l’imagination les évoque aux siècles écoulés, sans replâtrages maniérés et faux ; personne devant la cathédrale dont la blancheur un peu neuve est atténuée par le rose plaqué d’or que lui envoie le soleil couchant. Dans une ruelle qui doucement s’achemine vers la place du Palais, sereines sont les façades claires des maisons aux fenêtres gaiement fleuries de plantes grimpantes étoilées de couleurs vives : rouges incandescents, vermillons sonores des géraniums épanouis aussi en fleurs d’opale et de chairs rosées ; les maisonnettes charmantes s’apprêtent à clore leurs persiennes vertes, tout à l’heure, quand la nuit arrivera tiède et bleue, dans cette atmosphère de calme, d’apaiment infini, dans le silence que vient à peine troubler, s’il n’y ajoute plutôt la mélancolie d’une chanson berceuse, le flot qui heurte avec des plaintes la ligne des rochers qu’en se penchant sur les garde-fous on aperçoit au bas de la place d’où se dégage, très éclairée par les lueurs du crépuscule, l’élégance florentine du palais. Ses tours blanches et ses vitraux flambent de pacifiques incendies dans la tranquillité suprême, dans le recueillement de cette fin du jour. On dirait la féerique demeure d’un Prince charmant, ou mieux, le palais enchanté d’une Belle au bois dormant : dans la cour, de fines gazelles vont sur leurs pattes d’ibis fauves en mouvements de ravissante délicatesse, sautillent sans bruit sur les marches du grand escalier de marbre et, sans bruit, comme des oiseaux, volent sur le gravier blanc répandu sur le sol et puis nous regardent, inquiètes et curieuses, avec leurs yeux jolis et purs comme des yeux d’enfant.

C’est fini, le jour se meurt, et les flancs des rochers se revêtent d’un velouté mauve frotté d’or que fait le soleil avant de disparaître. Sur la place silencieuse un soldat veille ; le fil d’acier d’une baïonnette étincelle par intervalles au-dessus de lui ; à ses pieds, des boulets sont dressés en pyramides sur le derrière des canons ; et ces menaces enfantines sont amusantes et ajoutent encore à la tranquillité de cette invraisemblable principauté détachée comme une île de rêve du reste de la terre.


Monte-Carlo, savamment maquillé, fardé, surchargé de bijoux dorés, lourd de pierres fausses et de clinquant ! Monte-Carlo étonne par l’ordonnance parfaite et l’alignement rigoureux de son ensemble. À Monte-Carlo les poses sont savantes et étudiées, à Monaco elles restent encore à demi sauvages. Ici, les fleurs, petites maîtresses susceptibles, sont recouvertes, la nuit, d’une housse d’étoffe qui préserve leur fragilité des morsures du souffle âpre du large ; là-bas Sur le rocher elles ne craignent pas d’être enveloppées dans les baisers du vent de la mer, dût-il laisser sur elles, à peine, l’empreinte de son mâle enlacement, la rougeur des étreintes mystérieuses des soirs…

Noël ! c’est Noël déjà quand s’allument tous les feux de la ville, quand le vieux rocher de Monaco n’est plus, de l’autre côté de l’eau, sur le bleu noir du ciel, qu’une masse énorme aux silhouettes grises et fantastiques piquées çà et là de quelques points de lumière, étoiles qui semblent tombées du ciel où commencent à clignoter leurs yeux d’or pâle… Noël ! Noël !…

Au Casino la cohue se presse. Quels pauvres visages ! dans les salons des jeux, autour des tables vertes, éclairées au milieu de la demi-obscurité qui flotte au-dessus d’elles, quels pauvres visages, neufs ou vieux ! Cette jeune femme promène ses gants blancs sur les numéros, et sème au hasard les pièces d’or d’où va germer la fortune. Chacun de ses gestes a son contrecoup sur son regard qui s’allume de convoitise et d’espérance. Elle gagne. L’or pleut littéralement et déborde sous les râteaux qui le poussent vers elle. Les poignées de louis s’amassent, puis se dispersent aussitôt, glissant de la blancheur de ses gants sur le tapis, en piles minuscules, en tartelettes jaunes. Elle se lève, exubérante, s’agite, allonge son bras, sa main, vers le numéro porte-bonheur, accumule l’or, sème l’or, jette l’or qui disparaît, puis revient en jet lancé avec une adresse surprenante par le croupier ; et, devant elle, en tas, il s’amoncelle, et sa chanson tintinnabule éperdument joyeuse… Autour des tapis les joueurs s’efforcent de rester indifférents aux fantaisies de la fortune, jusqu’à ce qu’un coup formidable, bon ou mauvais, éclaire leurs yeux d’une joie mal contenue, ou crispe, d’un même mouvement douloureux, leur front et leurs lèvres quand, dans la rafle du dernier louis, disparaît en un miroitement d’or la dernière chance.

Noël ! Noël ! la veine a tourné les talons, la dame aux gants blancs a perdu. Les yeux s’arrachent un moment à la fascination de l’or et la suivent machinalement. Tout à l’heure elle était enviée, admirée ; chancelante elle va, maintenant, où ?… Elle va !…

Au 30 et 40 les enjeux sont énormes, les toilettes plus brillantes aussi. Un jeune couple amasse les feuillets bleus et roses des billets de banque fripés, comptés et recomptés ; ils arrivent vers eux avec des battements d’ailes, posés sur le râteau d’ébène. Auprès de ces joueurs heureux, une vieille parcheminée, les yeux lamentables dans un maquillage impuissant qui souligne davantage encore le désastre déjà lointain de sa beauté. Elle joue ; pauvre vieille, avec sa robe de satin pâle mouillée de paillettes d’argent, son corsage qui laisse deviner par l’échancrure la ruine de sa chair, et, sur ses cheveux où la neige maculée se dispute avec les teintures odieuses, un chapeau à larges plumes blanches, larges et défaites comme des panaches de corbillard. Quelle pitié ! Si la chance tournait, et sous ses mains creusées et tremblantes ne laissait que du vide, elle partirait aussi ; et sur quel grabat irait-elle, irrémédiablement écroulée dans l’ironie de sa robe de satin argenté, mourir de faim et de misère ?

Des Anglais impassibles jouent et gagnent ; ils gagnent toujours ceux-là ! Des Allemands, figures épaisses et impénétrables, barbes rougeaudes, marche lourde, circulent autour des tables. Des femmes élégantes, horriblement défaites souvent, parfois jeunes et jolies comme cette belle fille toute vêtue de velours noir, robe et corsage d’une recherche simple et provocante ; une croix de diamants étincelante et d’une extraordinaire pureté de lignes, un bijou superbe, bijou sacrilège, fascine et détourne les regards sur l’insolente richesse de sa poitrine offerte dans les reflets tendres et caressants du velours, sous le poids éclatant du rare joyau. Et continuent les bruissements clairs de l’or convulsivement secoué, et le cliquetis des billes d’ivoire sur la course vertigineuse de la roulette !…

Noël ! Noël !… Minuit s’avance ; le tripot ferme. Dehors la nuit est splendide, les étoiles allumées brillent dans le ciel de décembre. Les vagues viennent se briser et gémir sur les rocs. Nul autre bruit que l’éternel halètement de la mer.

Nous traversons les jardins. Sous le vent du large les feuillages s’agitent, découpés sur le bleu noir et satiné du ciel ; ils gémissent d’une voix blanche et lente ; les branches s’enveloppent, s’étreignent comme des bras qui se cherchent l’un l’autre, frôlent leur chair qui se désire, et, par d’invisibles visages, soupirent les mots d’amour que la brise récolte en légères moissons.

Une ombre glisse contre moi, appelle doucement et s’enfuit ; qu’est-ce ? Le chuchotement était bien délicat, les yeux bien jolis, mais pourquoi cette retraite furtive, honteuse presque ? je n’ai rien vu qu’une taille svelte et fluette et, à peine, l’étrange perversité des regards… Les blêmes rayons de la lune brillent et se jouent dans les taillis, éclairent les haleines tremblotantes des jasmins qui, chaudes, flottent en vapeurs embaumées dans la fraîcheur de la nuit… L’apparition de tout à l’heure m’obsède et j’aurais bien voulu savoir. Cette ombre est-elle la consolation qui donne ou qui vend ses sourires et va, rôdant, au guet des désespérés, pour les toucher au front et leur rappeler que, tout perdu, il reste encore cette magique raison de vivre : l’invincible attirance des lèvres, la griserie des baisers qui chantent les plaisirs d’amour, en cette enivrante soirée, sous les étoiles brillantes et douces, avec leurs prunelles d’or indulgentes sur le velours tranquille du ciel ?


Noël ! Noël !… il est minuit !… Dans une obscurité fraîche comme celle-ci, par les mêmes souffles nocturnes promenant avec eux les senteurs des plantes, dans le même silence émouvant des ténèbres bleutées, au pays de Gâlil, sur la terre plus jeune de vingt siècles, un Enfant naissait d’une Vierge, et les premiers cris issus de ses lèvres frêles tressaillaient dans les airs magnifiés, en suaves cantiques de paix et d’allégresse. Des bergers, dans les graciles ritournelles de leurs fragiles chalumeaux, chantaient la joie des humbles en s’approchant de Bethléem endormie. À genoux ils adoraient ces bras divins plus grands que tous les mondes et dont les tendres menottes venaient de s’abaisser jusqu’à notre misère… Les bergers riaient aux petits yeux rieurs emplis de la splendeur des cieux, et l’homme, sous les haillons des pâtres tremblants et réjouis, inclinait son front pâle vers Dieu, né des flancs immaculés de Celle qu’il avait bénie entre toutes les femmes…

Dans la rapidité d’un éclair, les yeux perdus sur la mer immense, ce fut en moi, à ce souvenir, le recueillement d’une adoration infinie…