Paroisse de Charlesbourg/02

Imprimerie générale A. Côté et Cie (p. 59-119).

II

Le Moyen-Âge

De 1700 à 1760
Ou jusqu’à la fin de la domination française.


Nous avons donné à l’époque de l’histoire de cette paroisse écoulée jusqu’ici et renfermant ses pénibles commencements le nom de Temps primitifs, et cela par comparaison de ces temps de luttes héroïques et de sacrifices généreux avec les premiers siècles de l’Église ou elle eut à soutenir des combats plus étonnants encore. Nous croyons devoir donner à présent le nom de Moyen-Âge à l’époque de l’histoire de cette paroisse où nous entrons et qui devra s’étendre depuis 1700 à 1760, fin de la domination française, et cela encore par comparaison avec l’époque du même nom de l’histoire de l’Église. Il nous semble, en effet, que plusieurs termes de comparaison (si toutefois il est permis de comparer les petites choses aux grandes, parva si magnis componere licet) existent entre ces temps de l’histoire de la religion et ceux que nous allons parcourir. Ces termes de comparaison sont bien plus frappants surtout si nous considérons l’histoire de notre pays en général.

Avec les premiers siècles, ou les temps primitifs de l’Église, finirent les grands combats qu’elle eut à soutenir contre les portes de l’enfer et dans lesquels plusieurs millions de chrétiens remportèrent la palme du martyre. Avec le dix-septième siècle aussi finirent les grandes luttes des fondateurs de la colonie contre les nations barbares qui la peuplaient d’abord et dans lesquelles aussi le pays eut ses héros, et la religion ses martyrs. Les premiers chrétiens se cachaient pour prier, dans les catacombes, et nos pères soumis à des privations de tout genre, s’agenouillaient sur le pavé grossier d’une humble chapelle que recouvrait le chaume.

Au Moyen-Âge l’Église, après avoir converti les peuples barbares qui avaient envahi l’Europe, les avaient confiés à ses évêques qui, avec ces éléments divers, formèrent ces héros de la chevalerie qui firent donner au Moyen-Âge le nom de siècles de foi. En Canada, les missionnaires, après avoir converti à la foi les peuplades sauvages qui habitaient le pays, s’unirent au clergé séculier pour former, sous la direction du premier pasteur, ces missions qui devinrent peu à peu, dans l’époque que nous allons parcourir, des paroisses régulières et bien organisées, comme celle dont nous nous occupons.

Au Moyen-Âge, au cri de « Dieu le veut » toutes les populations, les chevaliers en tête, se levaient et, dans un noble élan, s’élançaient contre les ennemis de la Croix qu’ils portaient à l’épaule et dont ils se déclaraient les défenseurs. En Canada, pour défendre les autels et les foyers (pro aris et focis), que nos pères croyaient en danger, il y eut toujours autant de soldats que d’hommes en état de porter les armes. Pour empêcher le pays de tomber au pouvoir d’une nation qu’ils regardaient comme ennemie de leur religion ils se soumirent aux plus pénibles sacrifices, à l’approche et surtout au moment de la tempête de 1759. Le pays, qui avait eu ses chevaliers « sans peur et sans reproche » dans les personnes de Dolard et de ses compagnons, eut alors ses héros dans les nombreux défenseurs de la patrie en danger dirigés par Montcalm et Lévis, derniers champions de la valeur française en Canada.

Dans le Moyen-Âge, par esprit de foi et pour la gloire de Dieu, on a construit ces magnifiques églises gothiques qu’on ne se lasse point d’admirer aujourd’hui. En Canada, avec autant de mérite peut-être, on a remplacé, pendant l’époque que nous allons parcourir, la plus grande partie des petites chapelles des temps primitifs par des églises en pierre, assez spacieuses, peu ornées il est vrai à l’extérieur mais riches et brillantes d’or à l’intérieur ; ce qui fit dire à Mgr de Forbin Janson, évêque de Nancy, lorsqu’il laissa le pays : « Adieu, Canada, au chœur d’or et au clocher d’argent, » faisant allusion à l’or prodigué dans les chœurs de nos vieilles églises et au brillant éclat de leurs clochers couverts en fer-blanc.

Mais reprenons le cours du récit des principaux évènements de la paroisse.

Après le départ de M. Doucet, la paroisse fut desservie, pendant le mois de décembre de cette année 1700 seulement, par


LE PÈRE JUCONDE DRUÉ, RÉCOLLET
7ème Desservant.

Bien que ce Père Récollet n’ait été chargé de la paroisse que pendant un mois environ, on doit le compter au nombre des desservants. Ce Père, après avoir fait des missions dans plusieurs paroisses, entre autres à Saint-Antoine de Tilly et à Chambly, est mort en juillet 1726.

Depuis le 1er janvier 1701 jusqu’au mois de novembre de la même année, la paroisse fut desservie par un autre Père Récollet.


LE PÈRE JOSEPH BENJAMIN DELORME,
RÉCOLLET
8ème Desservant.

Le Père Récollet Joseph-Benjamin Delorme était du diocèse de Paris, mais il fut ordonné à Québec le 21 septembre 1699 par Mgr de Saint-Vallier. Il est mort le 8 février 1722.

Pendant qu’il desservait la paroisse M. Glandelet, alors Vicaire-Général, vint à Charlesbourg, le 3 janvier 1701, présider l’élection du marguillier Maurice Déry, et il ordonna en partant au Père Delorme de présider l’assemblée pour recevoir les comptes du marguillier Simon Savard ; ce qui se fit le jour des Rois au soir. Voilà tout ce que l’on sait des règnes courts et pacifiques de ces deux Pères Récollets après lesquels la desserte de la paroisse fut confiée à


MONSIEUR PIERRE LE BOULLENGER
2ème Curé et 9ème Desservant.

C’est ainsi qu’il signait. L’abbé Tanguay dit de lui : « Pierre-René LeBoulanger Sieur de Saint-Pierre, né au Cap de la Madeleine, en 1679, fils de Pierre Le Boulanger et de Marie Renée Godfroid de Tonnancour, fut ordonné à Québec le 6 novembre 1701 et chargé immédiatement de la cure de Charlesbourg qu’il desservit jusqu’à sa mort, arrivée le 24 juin 1747. Il était âgé de 68 ans. Ses restes sont déposés dans l’église de Charlesbourg. » — Son premier acte dans les régistres est du 18 novembre 1701 ; il a donc desservi la paroisse pendant quarante cinq ans et demi. C’est le plus long règne des curés de Charlesbourg et il sera difficilement surpassé par ses successeurs sous ce rapport.

Dans les premières années de sa desserte M. LeBoullenger demeurait souvent au Séminaire dont il était prêtre et allait de là faire des missions en différentes places du diocèse, et on voit par les régistres qu’il était alors temporairement remplacé à Charlesbourg par d’autres prêtres. Mais cet état de choses ne dura que jusqu’au 8 novembre 1716 où il fut nommé à la cure de Charlesbourg et dont il prit solennellement possession le 15 du même mois, comme en fait foi l’acte suivant que nous reproduisons comme curieux souvenir de cette époque.

« L’an mil sept cent seize le dimanche quinze novembre, à trois heures et demie de relevée, à l’issue des vêpres, en vertu de la lettre de collation et provision de la cure de St-Charles du lieu dit vulgairement Charlesbourg situé dans la banlieue de Québec, données par Mgr. l’Illustre Jean-Baptiste de la Croix de St. Vallier, évêque de Québec, en date du huitième novembre et la présente année signé Johannes episcopus quebecensis scellées du sceau de ses armes — de mandato D.D. Episc. queb. Armand en faveur de Mre Pierre Le Boulanger prestre du diocèse de Québec — j’ai prestre, curé et official de Québec et soussigné de ce requis en présence des témoins cy-après nommés et des paroissiens de Charlesbourg assemblés, mis le dt Mtre Pierre Le Boullenger présent en personne en la possession icelle et actuelle de la de cure de St-Charles du dt Charlesbourg, de ses fruits, revenus, appartenances et dépendances quelconques et ce par la libre entrée de l’église où s’étant mis à genoux, fait sa prière devant le très Saint-Sacrement, touché et baisé le maître-autel, visité le Saint-Sacrement, s’étant assis en la place qu’occupe ordinairement le curé, étant monté en la chaire où l’on annonce l’Évangile, ayant touché le livre des S. Évangiles et les Fonts-Baptismaux, sonné les cloches et par autres cérémonies en tel cas requises et accoutumées, à laquelle prise de possession personne ne s’est opposé et à l’instant nous avons fait lecture des présentes à haute et intelligible voix en idiôme français afin que personne n’en ignore, dont et de quoy le dt Sieur Le Boullenger nous a requis acte, ce que nous lui avons accordé. Ce fut fait et passé en la de église de Charlesbourg les jour et an que dessus en présence de Mrs Guillimin, Pinault, Perthuis, Cheron consles au Const Supérieur de québec, tous marchands demeurant à québec, M. Boullard théologal de québec et Jean Pepin paroissien de Charlesbourg témoin au requis, appelés et soussignés avec nous et des paroissiens du dt Charlesbourg ainsy signé. »

Le Boullenger, Guillimin, Pinau, Cheron, Boullard, Armand, Perthuis, Jean Pépin et Thibault avec paraphe.

C’est M. LeBoullenger qui a fait terminer l’extérieur et l’intérieur de l’église que venait de bâtir M. Doucet, la deuxième de la paroisse en ne tenant pas compte de la chapelle de Bourg-Royal.

Cette église, dans laquelle un bon nombre de paroissiens encore vivants ont entendu la messe et ont assisté aux autres offices religieux avant le 29 juin 1830, et dans laquelle un plus grand nombre ont été baptisés, est demeurée comme un de nos meilleurs souvenirs d’enfance ; car nous aussi nous y avons été baptisé et y avons suivi nos bons parents aux offices du dimanche. L’intérieur comme l’extérieur de cette vieille église, ainsi que la manière dont s’y faisaient les cérémonies, tout est resté gravé dans notre mémoire, comme tout ce qui se rattache aux premières années de la vie, et cela bien mieux que tout ce que nous avons vu dans les splendides cathédrales de l’Europe, et même dans l’incomparable basilique de Saint-Pierre de Rome que nous avons visitées. Nous pourrions indiquer la place du confessionnal de la petite sacristie ; la place du préfet de la congrégation (du prophète, comme quelques-uns disaient autrefois) dans la chapelle adossée à la sacristie et par le côté sud de laquelle était la porte d’entrée ; la place du curé à vêpres devant le lutrin au milieu des chantres placés, sans surplis, dans l’enclos du devant de la nef qu’on appelait le chœur des chantres.

Cette église, dont les murs, à l’intérieur comme à l’extérieur, étaient entièrement crépis selon l’usage presque général d’alors, avait 80 pieds de longueur sur 30 de largeur intérieurement ; elle était en croix latine, c’est-à-dire, qu’elle avait deux chapelles latérales et se terminait en rond point. Elle était placée au nord du chemin qui conduit à Bourg-Royal, dans le cimetière actuel dont une partie du mur sud qui longe le chemin est un reste du long pan de cette église. Le portail n’avait pas d’autre décoration que la grande porte, sans ornement, et un petit châssis rond appelé œil-de-bouc. Il y avait une petite porte au sud, près du portail. L’église, la congrégation et même le clocher, dont la croix portait le coq gaulois, étaient couverts en bardeaux. Ce clocher avait deux lanternes et était, comme la plupart des clochers d’alors, qu’on appelait clochers Normands, de la forme de celui de l’ancienne église de Sainte-Anne de Beaupré qu’on voit aujourd’hui sur la chapelle commémorative. À l’intérieur les murs blanchis à la chaux dans la nef, voûte peinte et sans autres ornements que des nœuds. Un petit navire et quatre lustres de bois étaient, suspendus aussi près que possible de cette voûte ; un jubé, 4 rangées de banc dans la nef… Petit sanctuaire mais richement boisé en noyer, sculpté et peinturé. Trois autels dont le grand, ou maître-autel, était orné de miroirs de forme pyramidale. Chaque côté de cet autel deux colonnes cannelées avec guirlandes de fleurs sculptées et soutenant un riche entablement avec têtes d’anges, pots de fleurs… Au-dessus du tabernacle était le tableau de Saint Charles et au-dessus des portes conduisant à la sacristie, les deux statues de saint Pierre et de saint Paul. Une chaire et un banc d’œuvre riches aussi en architecture.

Le clocher fut levé en 1702 et fut fait par Jacques Bedard. La voûte fut faite en 1710 et aussi en même temps un retable commun qui fut remplacé, en 1741 et 1742, par le retable dont on vient de parler. Ce fut alors aussi qu’on fit le tabernacle du maître-autel[1] qu’on a vu longtemps dans l’église actuelle et le cadre du tableau de saint Charles qu’on a eu le bon esprit de conserver. Ces travaux furent faits par l’architecte Charles Vézina.

Les deux statues de Saint Pierre et de Saint Paul, qui sont au-dessus des portes de la sacristie dans le chœur de l’église actuelle, furent faites dans ce même temps par le sculpteur Vasseur. Ces deux statues ne seraient peut-être pas trouvées parfaites par des connaisseurs en sculpture, mais cependant elles sont certainement mieux faites que bien d’autres statues plus modernes et elles sont loin d’être un hors d’œuvre dans l’église actuelle où on aime à voir ces souvenirs du temps de nos pères. Il ne faut pas oublier que ces statues ont aujourd’hui près de 150 ans d’existence.

Cette nouvelle église de Charlesbourg que l’on admirait dans les premiers temps, par comparaison avec la première chapelle, fut souvent choisie comme lieu de sépulture par plusieurs bourgeois de Québec et même par le gouverneur Philippe de Rigaud, Marquis de Vaudreuil, qui y fit enterrer, le 28 novembre 1705, un petit enfant du nom de Philippe Armand, âgé d’environ 9 mois, dans la chapelle de l’Enfant Jésus. Le célèbre médecin Sarrazin, ainsi que Monsieur Dumontier, Secrétaire du Gouverneur, étaient présents à cette sépulture et ont signé l’acte comme témoins. M. Le Boullenger était en rapport d’amitié avec les premières familles du pays auxquelles sa propre famille était alliée, et c’est peut-être ces rapports d’amitié et de parenté en hauts lieux qui engagèrent plusieurs des premiers citoyens de Québec, et d’ailleurs, à faire enterrer leurs parents à Charlesbourg et à faire visite à son curé d’alors.

Nous avons vu par le mémoire de Mgr de Laval, qu’en 1683, la paroisse de Charlesbourg était alors composée de sept villages seulement, savoir : Saint-Jérôme de la Petite Auvergne, Saint-Claude, le Bourg-Royal, Saint-Joseph, Saint-Bernard et le petit Saint-Antoine autrement St. Romain ; mais peu à peu les habitations se formaient en s’éloignant vers le village des Hurons de Lorette qui étaient venus s’y fixer en 1699, comme on le sait.

Le règlement fait le 20 septembre 1721 par le gouverneur Vaudreuil, l’intendant Bégon et Mgr de Saint-Vallier, et confirmé par un arrêt du roi du 3 mars 1722. (Édits et Ord., 1 vol., p. 446), donne une bien plus grande étendue à la paroisse qui se trouvait à renfermer alors toute la paroisse de Saint-Ambroise. Voici ce que porte ce règlement relativement à Charlesbourg : « L’étendue de la paroisse de Saint-Charles Boromée, située au dit lieu de Charlesbourg, en ladite seigneurie de Notre-Dame des Anges, sera de trois lieues et dix-huit arpents de front ou environ, à prendre du côté d’en bas, au bout de la profondeur des habitations qui sont le long de la rivière Saint-Charles et de la paroisse de Québec, depuis le grand chemin du Bourg-Royal à la grève, en remontant le long du bout des profondeurs des habitants établis sur le bord de la rivière de Saint-Charles, qui sont de la dite paroisse de Québec, et le long des profondeurs des habitants qui sont de la paroisse de la Vieille Lorette, jusqu’au fief de Gaudarville, ensemble des profondeurs renfermées dans ces bornes, lesquelles étendues et profondeurs comprennent les villages suivants, savoir : le Petit Village, le Gros Pin, Saint-Jérôme dit L’Auvergne, Bourg-Royal, Bourg-la-Reine, Charlesbourg, Saint-Claude, Saint-Pierre, Saint-Joseph, Saint-Bonaventure, Saint-Bernard, Saint-Romain, Saint-Gabriel, Saint-Jacques, Pincourt, le Petit Saint-Antoine et le Grand Saint-Antoine. »

Le 23 janvier 1727, il y eut un nouveau règlement par lequel il fut décidé « que, Pierre Regnaut le jeune, François Savard, Joseph Régnaut et Jacques Savard, habitants du lieu dit l’Ormière, ou route Sainte-Barbe, dépendant, suivant le règlement, de la paroisse de l’Ancienne-Lorette, seront à l’avenir de la paroisse de Saint-Charles Borromée de Charlesbourg ; et finalement que de six habitants établis au Petit Village dépendant de la paroisse de Charlesbourg, aux termes du dit règlement, trois, savoir : le Sieur Maillon, Jacques Parent et la veuve de Delâge dit Lavigueur, dépendront à l’avenir de la paroisse de Beauport ; et que les trois autres, savoir : la veuve Vandandaigne, François Paquet et François Trefflé dit Rotot, resteront de la dite paroisse de Charlesbourg. » Voilà l’étendue et la circonscription de la paroisse au 23 janvier 1727, et tout resta ainsi jusqu’à l’érection et la séparation de Saint-Ambroise. Plus tard, vers 1835, le village de Saint-Romain fut séparé de Charlesbourg et annexé à Saint-Ambroise, et depuis cette dernière époque la paroisse est demeurée ce qu’elle est aujourd’hui quant à son étendue.

C’est dans la paroisse de Charlesbourg qu’a été établi la première école connue dans les paroisses de la campagne et c’est à M. Le Boullenger que revient le mérite d’avoir pu établir cette première école. Le document suivant que nous devons à l’auteur du Canada sous l’Union, M. T. P. Bedard, et que nous citons en entier pour faire connaître comment on procédait alors, sera lu probablement avec intérêt.

[2]« Permission donnée pr tenir école en la psse de Charlesbourg. »

CLAUDE THOMAS DUPUY.

« Veu la permission cy-dessus du Sieur de Lotbinière Archidiacre de ce dioceze et le certificat du Sr Boulanger curé de la Paroisse de Charlesbourg. Nous en conséquence avons permis et permettons au nommé Raymond Bertrand Junceria natif de Danmazant, etc., d’enseigner en qualité de Mre D’École dans l’étendue de la Dt Paroisse de Charlesbourg seulement. Enjoignons au Dt Raymond Bertrand de rendre compte de sa conduite au dt curé de la dt Paroisse et de ne tenir chez luy qu’une école de garçons seulement conformement à notre ordonnance du 4 juin dernier et la permission à luy accordée par le dt Sr de Lotbinière en foy de quoy nous avons signé ces présentes, icelles fait contresigner par l’un de nos secrétaires et apposé le cachet de nos armes fait et donné en notre hôtel le seize xbre mil sept cent vingt sept »

Dupuy

À la suite de ce document M. T. P. Bedard, du Département des Terres, fait la déclaration suivante : « Je déclare que c’est la première mention que j’ai vue d’une école particulière établie dans une paroisse, dans toutes les archives que j’ai examinées. D’après la teneur du document ci-dessus il appert que, pour tenir une école particulière, les laïques devaient s’assurer de la permission de l’autorité religieuse et civile. »

T. P. Bedard.

Québec, 27 juin 1887.

M. Eustache Chartier de Lotbinière, étant en visite à Charlesbourg, comme Archidiacre, le 7 juin 1726, ordonna de clore le cimetière, d’y mettre une porte quinze jours après la Saint-Jean « faute de quoy faire et le dit temps passé, avons déclaré le dit cimetière interdit, » dit l’acte qu’il dressa, et fit défense au Sieur Grenet alors prêtre faisant les fonctions curiales d’y enterrer. Il fallut bien se soumettre.

Il peut paraître surprenant de voir M. Grenet mentionné ici comme faisant les fonctions de curé ; mais il faut savoir que M. Le Boullenger a été souvent absent de la paroisse, ou comme malade ou comme missionnaire et que, outre M. Grenet qui l’a remplacé pendant plusieurs mois et que nous compterons comme un des desservants de la paroisse, et M. Morisseaux qu’il a eu pour vicaire et qui lui a succédé, 36 prêtres, religieux ou séculiers, ont fait des actes à Charlesbourg pendant son règne qui, il est vrai, a été un long règne.

Pour suivre l’ordre des dates et aussi pour contribuer à jeter quelque jour sur les usages et les lois criminelles du temps, nous croyons devoir mentionner un fait arrivé le 10 mai 1726. Un habitant de Charlesbourg, du nom de Duplessis, eut la singulière idée de tirer un coup de fusil dans les vitres de la maison de Jacques Parent dit Desbuttes, à Québec. Mal lui en prit car, sur la plainte de Parent, il fut condamné par l’Intendant Dupuy à 50 livres d’amende et son fusil fut confisqué au profit du roi. C’est à peu près le seul mauvais coup dont parle l’histoire criminelle de la paroisse sous la domination française.

Le 27 mai 1733, M. de Miniac, étant en visite comme Archidiacre, remarqua que plusieurs bancs dans l’église n’étaient pas clos, c’est-à-dire, n’avaient pas de portes, qu’ils n’étaient pas de même forme, ni d’égale grandeur et il ordonna qu’à l’avenir ceux qui seront adjugés soient de la même forme que les autres auxquels ils seront attachés pour être plus solides. Comme dans l’ancienne chapelle, on voit que chacun alors faisait lui-même ou faisait faire son banc séparément.

Dans cette même visite M. de Miniac ordonna aussi de rétablir le toit de la chapelle de la Congrégation attenante à la sacristie et entièrement pourri et de renouveler le bardeau. C’est la première fois dans les documents de la fabrique qu’il est question de la Congrégation de la Sainte Vierge dont l’époque de la fondation est inconnue. Il est probable que cette belle confrérie, qui se maintient encore aujourd’hui et pour laquelle on est à construire (1887) une magnifique chapelle, date des premières années de la paroisse et à dû être établie par les Jésuites qui, autant que possible, érigeaient cette pieuse association dans les missions qu’ils fondaient.

Il est de tradition dans la famille descendant de Louis Jacques, premier de ce nom, que leur ancêtre, en sa qualité de premier congréganiste, a eu le privilège exceptionnel d’être enterré dans la chapelle de la Congrégation. On a cru que des ossements trouvés il y a quelques années, en dehors du cimetière actuel et dans le lieu où était une partie de la Congrégation, étaient les ossements de ce premier Louis Jacques qui aurait été en même temps le premier congréganiste. Cela est très-probable, car il a été en effet enterré dans la chapelle de la Congrégation comme en fait foi son acte de sépulture signé par M. Le Boullenger et que voici : « Le vingt-deux février mil sept cent trente-cinq a été inhumé dans la chapelle de la Congrégation de cette paroisse Louis Jacques âgé de soixante-dix ans et environ onze mois mort le 20ème du dit mois de mort subite après avoir communié le matin aux quarante heures. Ont été présents à son inhumation François Bedard et tous les congréganistes. »

Il est donc certain qu’il a été enterré dans la chapelle de la Congrégation et si, comme il est probable, il est le premier congréganiste, il est probable aussi qu’il a dû être admis comme tel à sa première communion, vers 1675, époque à laquelle les Jésuites desservaient encore la paroisse et où ils ont pu établir la Congrégation.

L’acte de sépulture de Louis Jacques fait connaître aussi qu’à cette époque, c’est-à-dire en 1735, les 40 heures étaient établis à Charlesbourg.

M. de Miniac fit encore une visite le 22 février 1739 et, en sa qualité d’Archidiacre, ordonna de poursuivre pour les arrérages dus à la fabrique. « Ayant trouvé, dit-il, dans le coffre une somme assez considérable, l’argent ne pouvant être mieux employé qu’à la décoration de l’autel et qu’à ce qui a rapport au très Saint-Sacrement, nous exhortons le Sieur Le Boullenger, curé, et les marguilliers à faire le marché avec quelque sculpteur habile pour un tabernacle. » Suivant cette recommandation on fit faire le tabernacle qui a été transporté de l’ancienne église dans l’église actuelle, lors de sa bénédiction, et qui y est resté jusqu’au temps où il a été remplacé par le tabernacle actuel.

M. de Miniac fit une dernière visite le 12 juin 1840 et approuva les comptes. Il y avait alors 563lbs. 18s. et 6d. au coffre, malgré les dépenses faites depuis l’arrivée de M. Le Boullenger, ce qui lui mérite un bon point pour son administration des finances. Chose remarquable encore c’est que, depuis le commencement de la paroisse jusqu’à 1750, la recette a toujours excédé la dépense, à l’exception de la seule année 1726, et cela d’une manière plus certaine que les surplus toujours contestés des gouvernements.

Le 3 septembre 1735, il y eut grande cérémonie et grosse fête dans l’église de Charlesbourg où s’était réunie l’élite de la société de Québec, à l’occasion de la bénédiction d’une cloche qui eut lieu ce jour-là. Cette bénédiction lut faite par M. Hazeur, Grand Pénitencier de la Cathédrale. Le parrain fut l’Intendant Michel Bégon, et la marraine Dame Jeanne-Élizabeth de Beauharnais, son épouse, qui donna à la cloche son nom de Jeanne-Élisabeth. Outre le chanoine Maufils et M. Fornel, curé de l’Ancienne-Lorette, plusieurs notables personnages de Québec assistèrent à cette cérémonie, entre autres : Tilly, Foucault, Chausse-Gros de Léry, Guillimin…

Cette cloche était la troisième cloche achetée pour la paroisse. La 1ère, comme on le sait, fut la petite cloche achetée par les Jésuites, le 16 avril 1675. La 2ème, fut une cloche achetée, en 1713, et payée 1062 livres et 12 sols. On ne sait pas ce qu’elle est devenue : il est probable que, s’étant fêlée et ne voulant plus donner qu’un son désagréable, on la renvoya à la fonderie pour faire place à la cloche dont Bégon fut parrain. Mais cette dernière, s’étant aussi fêlée, fut obligée de céder la place d’honneur qu’elle occupait dans la première lanterne du vieux clocher pour monter à la seconde lanterne où elle eut ordre de ne faire entendre sa voix fêlée que bien rarement, afin de ne pas nuire à l’harmonie des sons aimés de la 4ème cloche achetée, en 1802, pour la paroisse par M. Derome. Cette dernière est la cloche placée dans le clocher du nord de l’église actuelle et dont la voix s’est fait entendre à la naissance de presque tous les paroissiens actuels de Charlesbourg. Voici la note que M. Derome a laissé relativement à cette cloche : « L’an 1802, la cloche de Charlesbourg fondue dans la même année est venue de Londres, et a été bénite par Mgr de Canath, Coadjuteur de Québec (Mgr Denaut) à Charlesbourg le vingt-neuf juillet. Jacques Jobin, capitaine, et Marie-Marguerite Paradis, épouse de Joseph Beaumont, habitants de la paroisse, ont été parrain et marraine. La cloche paise 605 livres. »

Tous les paroissiens savent que la cloche du clocher du sud, qui est la 5ème achetée pour la paroisse, n’a été acheté que lorsque M. Payment était curé.

Quant à la cloche dont Bégon fut parrain, elle est aujourd’hui reléguée au grenier de la sacristie où on devra la conserver avec soin comme une vieille relique du temps des Français. On lit sur cette cloche le certificat du lieu et de la date de sa naissance ainsi écrit : « M. Lemoyne m’a fait à Saumur l’an 1734. »

Le 26 juillet 1744, Mgr de Pontbriand étant en visite pastorale ordonna :

1o De marquer plus en détail les recettes des comptes, surtout à l’égard des constituts, parce que cela peut servir de titre ;

2o De spécifier dans la dépense pour qui les messes de fondation sont dites ;

3o D’avoir deux clefs pour le coffre-fort ;

4o De lui présenter une requête pour expliquer les raisons qu’on peut avoir pour réduire la fondation de Charles Jobin ;

5o D’acheter une pierre d’autel pour la chapelle de Sainte-Famille (ou de l’Enfant Jésus) ;

6o De faire couper les arbres près du presbytère.

Cette dernière ordonnance fait voir qu’à cette époque, 1744, la forêt vierge existait encore en partie auprès de l’église dans le Trait-Carré.

Il ordonna de plus : « Le banc des chantres sera diminué de deux pieds environ, rapproché auprès des bancs, la largeur ne sera pas plus grande que la largeur de l’allée du milieu pour faciliter le passage de la communion, et, comme il nous a paru trop haut, ce qui peut empêcher les habitants de voir clairement à l’autel, avons ordonné qu’il sera diminué d’environ deux pieds et demi. »

Puisque nous en sommes à parler des ordonnances de Mgr de Pontbriand, nous dirons de suite ici que, plus tard, le 14 juillet 1755, pendant que M. Morisseaux était curé, il ordonna d’indiquer dans les actes de mariage « la demeure au moins des quatre témoins principaux. Et même dans les actes de sépulture, de baptême, lorsqu’on ne fera que suppléer les cérémonies du baptême, il faut marquer le jour de la naissance et de l’ondoyement, et dans les actes de baptême, si le père est présent ou absent, et même de tâcher d’avoir d’autres témoins que les parrains et marraines. »

M. Le Boullenger vieillissant et n’ayant que peu de santé demanda et obtint facilement l’assistance d’un vicaire. Ce premier vicaire de la paroisse fut M. J.-Bte. Laurent Morisseaux, qui avait été ordonné prêtre, le 22 septembre 1742, et qui fut envoyé aussitôt après son ordination à Charlesbourg pour assister, comme vicaire, M. Le Boullenger avec lequel il resta jusqu’à la mort de ce dernier et qu’il remplaça ensuite comme curé.

Aussitôt après son arrivée dans la paroisse, M. Morisseaux commença à agir plutôt comme assistant curé que comme vicaire. Il mit à la suite des comptes rendus, le 17 janvier précédent, une note, qu’il écrit et signe lui-même, certifiant que les ordonnances de Mgr de Pontbriand, du 26 juillet, avaient été exécutées.

La requête des paroissiens, relativement à la fondation des messes de Charles Jobin, père, que Mgr de Pontbriand avait exigée, avait été faite et écoutée favorablement, car cette fondation fut réduite d’un quart, c’est-à-dire, de 12 messes à 9 messes par année. Il y avait alors (1746), les fondations suivantes : 1o Douze messes de requiem pour le repos de l’âme de Charles Jobin, père, bienfaiteur de l’église ; 2o Neuf messes de requiem pour le repos de l’âme de Charles Jobin, fils, bienfaiteur de l’église ; 3o Douze messes de requiem pour le repos de l’âme de Claude Dubreuil, à dire une tous les mois ; 4o Une messe basse à dire dans l’octave saint Charles pour la conversion des sauvages. Ces messes de fondation se disent encore aujourd’hui.

M. Le Boullenger, étant, toujours de plus on plus malade, laissa son vicaire, M. Morisseaux présider l’élection du marguillier et recevoir les comptes de 1746. Il put cependant, le 8 janvier de l’année suivante 1747, assister à l’élection du nouveau marguillier et recevoir les comptes conjointement avec M. Morisseaux.

M. Le Boullenger mourut, le 24 juin de cette même année 1747, à l’âge de 68 ans et 7 mois, et fut inhumé le lendemain dans le sanctuaire de l’église par M. Michel Poulin de Courval, chanoine de la cathédrale de Québec, « en présence de Pierre Poulin, bourgeois de Québec, de Sieur Daillebout de Cerry, de Nicolas Godfroid de Normanville, ecclésiastique, et de Messire Jean-Baptiste-Laurent Maurisseaux, (vicaire du dit défunt) dit son acte de sépulture.

En même temps, et par le même M. de Courval, fut inhumé M. Alexis Leclerc, mort aussi la veille dans la paroisse, à l’âge d’environ 40 ans. Il était, dit l’acte de sa sépulture, « Missionnaire de la paroisse de Saint-Joseph, Seigneurie de Fleury, » c’est-à-dire Deschambault. M. Leclerc était né à Québec, mais il est bien probable qu’il était parent de la famille Leclerc, du Petit Village de Charlesbourg, et qu’il était venu mourir au milieu de ses parents.


MONSIEUR JEAN-BAPTISTE-FRANÇOIS GRENET
10ème Desservant.

Pendant une des longues absences de M. Le Boullenger, depuis le commencement de mai jusqu’au mois de novembre de l’année 1726, M. Jean-Baptiste-François Grenet, qui venait d’être ordonné prêtre, le 14 avril précédent, fut chargé de desservir la paroisse, de sorte qu’on peut, comme nous l’avons déjà remarqué, le compter au nombre des prêtres qui ont desservi Charlesbourg. À son départ de Charlesbourg il fut nommé curé de Berthier, et en 1729, premier desservant de Saint-François du Sud ; puis, en 1746, curé de Saint-Thomas de Montmagny, où il mourut, le 30 octobre 1750.


MONSIEUR JEAN-BAPTISTE-LAURENT MORISSEAUX
11ème Desservant et 3ème Curé.

M. Morisseaux était le fils de « J.-Bte Morisseaux interprète du roi en langue Iroquoise. » M. Morisseaux n’a presque jamais pris le titre de curé ; il s’est toujours donné, dans les actes qu’il a faits, comme missionnaire de Charlesbourg et il ne s’est intitulé curé que trois ou quatre fois seulement, en 1760. Cela peut paraître assez singulier, mais nous sommes porté à croire que M. Morisseaux n’ayant pas été nommé curé inamovible comme ses deux prédécesseurs, MM. Doucet et Le Boullenger, et avec les solennités en usage pour ces nominations, n’a pas voulu prendre un titre qu’on ne voulait plus donner, car on a cessé vers ce temps-là de faire des nominations de curés inamovibles et peu à peu la nomination des curés a été faite révocable ad nutum (c’est-à-dire, à volonté), à l’exception du curé de Québec, le seul aujourd’hui inamovible dans l’archidiocèse et qui a pris jusqu’ici possession de sa cure avec les formalités voulues pour ces sortes de nominations.

M. Morisseaux a été curé de Charlesbourg pendant 27 ans, et son souvenir s’était conservé avec amour parmi les anciens de la paroisse avec qui nous avons vécu dans notre enfance et qui n’en parlaient jamais qu’avec éloge et reconnaissance. On peut dire que c’est avec lui que commencent les souvenirs traditionnels de la paroisse.

Dans les premières années que M. Morisseaux passa à Charlesbourg comme curé, il y eut, le 19 novembre 1748, une assemblée des anciens et nouveaux marguilliers présidée par Mgr de Pontbriand, et dans laquelle il fut décidé que l’on fondrait quatre messes à perpétuité dans l’église Cathédrale de Québec, pour la somme de 360 francs et pour diverses personnes et diverses intentions. Cette décision fut approuvée par Mgr de Pontriand, le 22 décembre suivant, et il ordonna en même temps d’inscrire cette fondation « dans le tableau des fondations de l’église de Québec qui doit être placé dans la sacristie. » Cette fondation fut acceptée le même jour par la fabrique de Québec présidée alors par le Père Jésuite Siméon le Bansais. Chose assez singulière et qui peut faire comprendre jusqu’à quel point on avait réussi à implanter l’esprit du gallicanisme en Canada, c’est que, pour cette fondation, il avait fallu tout d’abord obtenir l’autorisation du Gouverneur le Marquis de la Galissonnière et de l’Intendant Hocquart qui donnèrent cette autorisation, les 18 et 21 de mai précédent.

En 1749, M. Morisseaux fit faire quatre gros lustres en bois pour la messe de minuit. Ces lustres, qui n’avaient coûté que 98 livres, passaient l’année suspendues près de la voûte d’où on ne les descendaient qu’à Noël. L’usage des lustres en cristal n’était pas encore connu[3].

M. Morisseaux avait une faible santé, et de 1750 à 1760 il eut successivement trois vicaires et, outre ces trois vicaires, il fut souvent obligé d’avoir recours au ministère de prêtres étrangers dont plusieurs ont fait des actes dans les registres.

Le premier vicaire qu’il eut fut M. Louis-Marie Brassard, fondateur du collège de Nicolet, ordonné le 20 septembre 1749, et qui fut vicaire à Charlesbourg depuis le commencement de mars 1750 jusqu’au mois d’août de la même année. Il fut alors nommé curé de Nicolet où il demeura jusqu’à sa mort, arrivée le 27 décembre 1800, à l’âge de 74 ans.

Le second vicaire de M. Morisseaux fut M. François Borel qui lui succéda, plus tard comme curé. Il était né à Avranches, en Normandie, le 12 juin 1727, dit l’abbé Tanguay, fils de Simon Borel et de Marie Jonix, et était venu en Canada n’étant pas encore prêtre. Il fut ordonné, le 20 septembre 1755, et fut aussitôt envoyé, comme vicaire, à Charlesbourg où il resta jusqu’à la fin de novembre 1756. Il fut alors nommé curé de Sainte-Foye, car au 3 janvier suivant 1757, dans l’acte d’un baptême qu’il fait à Charlesbourg il prend le titre de « Missionnaire de Ste-Foye. »

Le troisième vicaire fut M. Michel-Marie Marcou, né à Beauport, le 15 novembre 1734, et ordonné le 30 novembre 1757. Comme les deux vicaires précédents il fut aussitôt envoyé à Charlesbourg pour remplacer M. Borel[4].

Dans ces temps anciens la chasse était la récréation de mode et d’usage, car le gibier de toute espèce, gros et petit, abondant presque partout, invitait les disciples de Saint-Hubert à se livrer à ce plaisir. Les prêtres souvent aussi aimaient à prendre cette récréation pendant laquelle M. Morisseaux faillit un jour perdre la vie. Il était à la chasse avec son vicaire, M. Marcou, lorsque ce dernier ne voyant pas son curé, tira un coup de fusil qui l’atteignit à la figure et lui creva un œil. L’accident n’eut pas de suites plus fâcheuses, mais M. Morisseaux trouva le poivre si piquant qu’il prit la résolution de ne plus s’exposer à en recevoir davantage, et M. Marcou déclara que c’était là son dernier coup de fusil.

Le dernier acte que M. Marcou signa, comme vicaire, est du 14 octobre 1760 et le 20 du même mois, il fait un acte où il s’intitule « curé de l’Ange-Gardien. »

M. Mousseaux eut besoin d’une manière particulière du secours de son vicaire, M. Marron, pendant l’invasion du Canada et le siège de Québec, en 1759, car la paroisse de Charlesbourg eut sa grande part des épreuves de cette triste époque de notre histoire. Le curé et son vicaire avaient non seulement à préparer les miliciens qui partaient pour le théâtre de la guerre et à consoler les familles ; mais ils avaient de plus à placer et à pourvoir aux besoins spirituels et temporels d’un grand nombre d’étrangers de l’Île d’Orléans et de Québec réfugiés dans la paroisse.

« Dès qu’on eut appris, dit Turcotte dans son histoire de l’Île d’Orléans, que la flotte anglaise remontait le fleuve, (le gros de cette flotte arriva à l’Île-aux-Coudres, le 23 juin 1759), les autorités commandèrent aux habitants d’évacuer l’Île (d’Orléans) immédiatement et de se retirer à Charlesbourg. » C’était bien, en effet, la place la plus convenable car toutes les paroisses des deux côtés du fleuve en bas de Québec devaient rester sans défense et exposées aux ravages de l’ennemi, tandis que Charlesbourg devait être protégé par les troupes campées entre la rivière Saint-Charles près de Québec et le Sault Montmorency. Des ordres avaient été donnés aussi partout en bas de Québec pour obliger les familles à se retirer dans les bois avec leurs effets, leurs provisions et leurs animaux. C’est ce qui se fit dans la plupart des localités, mais à l’Île d’Orléans, la précipitation et la maladresse avec lesquelles le départ se fit causèrent à des centaines de propriétaires plus de tort que l’ennemi en aurait pu faire. « Chaque paroisse, ajoute Turcotte, dit adieu en pleurant à ses foyers et se retira à Charlesbourg sous la conduite de son vénérable curé. Des vieillards et des malades y furent transportés sur des lits et ne revirent plus le toit paternel… Les habitants de l’Île passèrent dans cet endroit trois longs mois dans la plus grande inquiétude et le plus entier dénuement. Déjà ils pouvaient voir les dégâts et les dévastations que causaient les Anglais qui y avaient établi leur camp. »

« Pendant le siège de Québec, dit l’Abbé Tanguay, M. Gilles Eudo, curé de Sainte-Famille, se retira à Charlesbourg avec tous ses paroissiens, » et on voit, en effet, par les régistres qu’il fit un baptême, le 23 septembre, et dans l’acte qu’il en dressa il se donne le titre de « Missionnaire de la Sainte-Famille. »

Il est bien certain que, pendant cette guerre de la conquête du pays par les Anglais, plusieurs braves habitants de Charlesbourg étaient au nombre des miliciens qui combattirent si vaillamment et donnèrent si généreusement leur sang pour la défense de leur patrie ; mais on ne peut cependant rien constater par les registres, car aucun de ceux qui furent tués ne fut enterré à Charlesbourg. Il est certain, par exemple, que Pierre Trudelle, bisaïeul de celui qui écrit ces lignes, fut tué au camp du Sault Montmorency, en 1759, et cependant on ne trouve pas son acte de sépulture[5].

Une note de Mgr Briand, en visite épiscopale à Charlesbourg, le 29 juillet 1767, dit : « Les comptes pendant le siège et quelques années auparavant ont été perdus pendant le siège. » Les comptes et les actes d’élection des marguilliers manquent en effet, depuis 1750 inclusivement jusqu’à 1760 aussi inclusivement. C’est une lacune regrettable et qu’il n’est pas possible de remplir. On aime tant à connaître les plus petits détails des évènements de ces temps malheureux dans lesquels nos ancêtres, dans la paroisse, ont dû jouer un grand rôle à raison de leur proximité du principal théâtre de la guerre.

M. Morisseaux eut la douleur de voir des hauteurs de Charlesbourg les désastres du siège de Québec causés par le bombardement du camp de Lévis et par les incendies qu’il allumait. Comme toutes les familles éplorées de la paroisse, dont les parents étaient sur le champ de bataille, il a pu entendre le bruit et voir la fumée du canon des Plaines d’Abraham où tombèrent glorieusement plusieurs de ses paroissiens.

On voit encore, dit M. J. M. LeMoine dans son « Album du Touriste, » près de la résidence de M. Parke, sur le chemin de Charlesbourg, des restes de « l’Ouvrage à Cornes » où les soldats du Béarn et autres se réunirent après la bataille des Plaines d’Abraham, « à la brunante pour en défiler par détachements épars, confus et pleins de panique, par le chemin de Charlesbourg, courant vers les hauteurs de la Jeune-Lorette, puis à travers l’Ancienne-Lorette, et rejoignant, épuisés de fatigue et désorganisés, Bougainville près du Cap Rouge, au point du jour, le 14 septembre 1759. »

Dans cet Ouvrage à Cornes il y avait une petite maison où le Gouverneur Vaudreuil et l’Intendant Bigot s’assemblèrent, avec d’autres officiers, pour jeter les bases d’une capitulation.

« En 1535, dit à ce propos M. J. M. LeMoine, Jacques-Cartier plaçait en hivernement, à l’embouchure de la rivière Lairet, vis-à-vis de la Pointe-aux-Lièvres, la Grande et la Petite Hermine, là où M. Jos. Hamel en découvrait les restes en 1843 sur les rives du Saint-Charles ; c’est là le berceau de la domination française. Deux siècles et demi plus tard, le même site pouvait en être considéré le tombeau. On sonnait le glas de la France, près du lieu où naguère avait été érigée la Croix, par laquelle François I prenait possession du pays ; on délibérait de la reddition de la colonie. »

Pendant le siège de 1759, M. Morisseaux eut le bonheur de donner l’hospitalité à Mgr de Pontbriand dont la cathédrale et le palais épiscopal étaient incendiés et qui voulait demeurer libre de communiquer avec le reste de son vaste diocèse. « L’Évêque de Québec, dit l’Abbé Ferland, depuis le mois de juillet avait fixé sa résidence à Charlesbourg ; à la fin de septembre il se retira à Montréal, d’où, le neuf de novembre, il écrivait au ministre pour lui dire son avis sur la conduite de M. de Vaudreuil. » Il lui disait, entre autres choses, qu’on avait un tort infini de lui attribuer nos malheurs. Mgr de Pontbriand, cependant descendit de Charlesbourg à Québec, probablement pendant la bataille des Plaines d’Abraham, car, suivant l’Histoire des Ursulines, il était dans cette ville, le 13 septembre, puisqu’il administra ce jour là le Général Montcalm qui mourut le lendemain. Les portes de la ville furent ouvertes le 18.

À sa lettre au ministre Mgr de Pontbriand joignit un mémoire qu’il donne comme étant une description imparfaite de la misère du Canada à la prise du pays par les Anglais, et que nous reproduisons ici en grande partie, afin de nous rappeler ce qu’eurent alors à souffrir les habitants de Charlesbourg qui avaient de plus sous leurs yeux le triste spectacle de la ville de Québec presqu’entièrement détruite.

« Québec, dit ce mémoire, a été bombardé et canonné pendant l’espace de deux mois ; cent quatre-vingt maisons ont été incendiées par les pots-à-feu ; toutes les autres criblées par le canon et les bombes. Les murs, de six pieds d’épaisseur, n’ont pas résisté ; les voûtes, dans lesquelles les particuliers avaient mis leurs effets, ont été brûlées, écrasées et pillées, pendant et après le siège. L’église cathédrale a été entièrement consumée. Dans le Séminaire il ne reste de logeable que la cuisine où se retire le curé de Québec avec son vicaire. Cette communauté a souffert des pertes plus grandes hors de la ville où l’ennemi lui a brûlé quatre fermes et trois moulins considérables qui faisaient presque tout son revenu. L’église de la Basse-Ville est entièrement détruite ;[6] celles des Récollets, des Jésuites et du Séminaire sont hors d’état de servir sans de très-grandes réparations. Il n’y a que celle des Ursulines où l’on peut faire l’office avec quelque décence, quoique les Anglais s’en servent pour quelques cérémonies extraordinaires. Cette communauté et celle des Hospitalières (Hôtel Dieu) ont été aussi fort endommagées ; elles n’ont point de vivres, toutes leurs terres ayant été ravagées. Cependant les religieuses ont trouvé moyen de s’y loger tant bien que mal, après avoir passé tout le temps du siège à l’Hôpital-Général. L’Hôtel-Dieu est infiniment resserré parce que les malades Anglais y sont. Il y a quatre ans que cette communauté avait brûlé entièrement. Le palais épiscopal est presque détruit et ne fournit pas un seul appartement logeable ; les voûtes ont été pillées. Les maisons des Récollets et des Jésuites sont à peu près dans la même situation ; les Anglais y ont cependant fait quelques réparations pour y loger des troupes ; ils se sont emparés des maisons de la ville les moins endommagées ; ils chassent même de chez eux les bourgeois qui, à force d’argent, ont fait raccommoder quelque appartement, ou les y mettent si à l’étroit par le nombre de soldats qu’ils y logent, que presque tous sont obligés d’abandonner cette ville malheureuse, et ils le font d’autant plus volontiers que les Anglais ne veulent rien vendre que pour de l’argent monnayé, et l’on sait que la monnaie du pays n’est que du papier. Les prêtres du Séminaire, les chanoines, les Jésuites, sont dispersés dans le peu de pays qui n’est pas encore sous la domination Anglaise ; les particuliers de la ville sont sans bois pour leur hivernement, sans pain, sans farine, sans viande, et ne vivent que du peu de biscuit et de lard que le soldat Anglais leur vend de sa ration. Telle est l’extrémité où sont réduits les meilleurs bourgeois. »

« Les campagnes ne fournissent point de ressources et sont peut-être aussi à plaindre que la ville même. Toute la côte de Beaupré et l’Île d’Orléans ont été détruites avant la fin du siège ; les granges, les maisons des habitants, les presbytères ont été incendiés ; les bestiaux qui restaient, enlevés ; ceux qui avaient été transportés au-dessus de Québec ont presque tous été pris pour la subsistance de notre armée ; de sorte que le pauvre habitant qui retourne sur sa terre avec sa femme et ses enfants, sera obligé de se cabaner à la façon des sauvages. Leur récolte qu’ils n’ont pu faire qu’en en donnant la moitié, sera exposée aux injures de l’air, ainsi que leurs animaux ; les caches qu’on avait faites dans les bois, ont été découvertes par l’ennemi, et par là l’habitant est sans hardes, sans meubles, sans charrue et sans outils pour travailler la terre et couper les bois. Les églises, au nombre de dix, ont été conservées ; mais les fenêtres, les portes, les autels, les statues, les tabernacles ont été brisés. La mission des sauvages Abénakis de Saint François a été entièrement détruite par un parti d’Anglais et de Sauvages ; ils y ont volé tous les ornements et les vases sacrés, ont jeté par terre les hosties consacrées, ont égorgé une trentaine de personnes, dont plus de vingt femmes et enfants. »

« De l’autre côté de la rivière, au sud, il y a environ trente-six lieues de pays établi qui ont été à peu près également ravagées et qui comptent dix-neuf paroisses dont le plus grand nombre a été détruit. Ces quartiers n’ont aucune denrée à vendre et ne seront pas rétablis d’ici à plus de vingt ans dans leur ancien état… L’année prochaine il sera difficile d’ensemencer parcequ’il n’y a pas de labour de fait. J’atteste que, dans cette description de nos malheurs, il n’y a rien d’exagéré, et je supplie nos Seigneurs les Évêques et les personnes charitables de faire quelques efforts en notre faveur. Le 5 novembre 1759. »

« Le vénérable, Évêque, dit l’Abbé Ferland, ne vécut pas longtemps après la prise de Québec ; miné par ses travaux continuels et par le chagrin de voir sa ville épiscopale aux mains des ennemis de sa patrie, il mourut, le 6 juin 1700, à Montréal où il s’était retiré après la défaite de l’armée française devant Québec, » et où il fut enterré, le 10 du même mois.

La paroisse de Charlesbourg n’eut pas le malheur d’être ravagée par l’ennemi, comme la côte de Beaupré, la côte du Sud, l’Île d’Orléans et la Baie Saint-Paul, mais elle fut exposée au pillage des régiments français et des soldats de la milice canadienne qui campaient entre Québec, et le Sault Montmorency.

Ces soldats et ces miliciens, poussés à bout par la misère et les privations de tout genre causées par la mauvaise administration et les malversations de l’Intendant Bigot et de ses amis, commettaient eux-mêmes des déprédations odieuses dont une femme de Charlesbourg eut la hardiesse d’aller se plaindre à Montcalm lui-même.

Voici à ce propos ce qu’on lit dans les documents publiés par O’Callaghan, (vol. 10, p. 1044) : « Les Canadiens qui, avec leur valeur, leur adresse et leur docilité bien dirigées, sont capables de tout, tombèrent insensiblement dans l’apathie et M. de Montcalm, de son côté, était assez peu citoyen pour s’autoriser en quelque sorte de cela pour permettre à ses troupes d’abandonner toute espèce de discipline ; le soldat finit par méconnaître l’officier qui, lui-même, devint insubordonné ; il s’en suivit toute espèce de désordres ; il n’y eut plus de régularité ni d’exactitude dans le service ; on ne peut s’imaginer les dévastations commises par les troupes dans les districts ruraux où campait l’armée ; on lit des plaintes ; le général répondit que tout dépendait des soldats et ces derniers, informés de la chose, se mirent à parcourir le pays, à deux ou trois lieues à la ronde. C’est à cette occasion qu’une femme, un jour d’alarme, reprochait à M. de Montcalm la liberté avec laquelle il laissait ses soldats faire le pillage du bétail, des volailles, des jardins, des plantations de tabac, et même du blé, et lui dit aux quartiers de M. de Vaudreuil en présence de vingt officiers, qu’il aurait 500 soldats de moins à opposer aux forces de l’ennemi, dont on attendait une attaque à tout moment, s’il ne se hâtait pas de faire battre la générale à Charlesbourg, environ 2 lieues dans l’intérieur, où ils étaient activement au pillage, même de l’intérieur des maisons. »

« Les officiers de l’armée régulière, pour se justifier des désordres commis par les soldats, répondirent à toutes les plaintes qu’on leur fit, que les soldats mouraient de faim. » Ce document ne doit être admis que sous bénéfice d’inventaire.

Comme historien ou, si l’on veut, comme chroniqueur de Charlesbourg, il ne nous est pas permis de parler de Montcalm sans dire un mot d’un ancien habitant de cette paroisse qui eut, pendant quelques années, des rapports avec lui et dont le nom, tiré des cachots de l’oubli par nos deux infatigables archéologues, Jacques Viger et Faribault, vient d’être illustré devant la Société Royale par un autre archéologue distingué, l’abbé Tanguay. Nous voulons parler de Joseph Barbeau qui fut, pendant trois ans, le cocher, ou plutôt le piqueur, du Marquis de Montcalm qui l’avait pris en estime particulière et auquel il avait confié le soin de ses chevaux sur les plaines d’Abraham. Il était né à Charlesbourg de Joseph Barbeau et de Marie Joseph Loisel, le 7 octobre 1741, s’était marié à Terrebonne, le 21 août 1709, et est mort à Sainte Thérèse, en 1828, à l’âge de 88 ans, 10 mois et 18 jours, après 59 ans de mariage.

La « Gazette de Québec » du 2 octobre 1828 a publié de lui la notice suivante : « Décédé à Ste Thérèse un nommé Joseph Barbeau… qui avait été cocher, pendant trois ans, du Général le Marquis de Montcalm qu’il avait accompagné avec des chevaux de selle au champ de bataille, sur les plaines d’Abraham. Il était né à Charlesbourg, près de Québec… »

L’abbé Tanguay, après avoir fait remarquer que Barbeau, pendant les trois années qu’il fut au service de Montcalm, a dû l’accompagner à Chouaguen, au Fort George et à Carillon, fait les réflexions suivantes que nous aimons à reproduire ici : « À ce titre sa mémoire doit, aux yeux des Canadiens, rester enveloppée dans un rayon de la gloire de son maître.

« On dirait que c’est pour conserver cette gloire dans tout son éclat, pour éviter en quelque sorte de la ternir au contact des vainqueurs, que Joseph Barbeau se retira bien loin de Québec, aux extrémités, on peut dire, des habitations françaises, là où rien ne pouvait plus lui rappeler le souvenir douloureux du drame des pleines d’Abraham.


LE CHÂTEAU-BIGOT.


Nous avons dit quelque chose des malversations de l’Intendant Bigot : c’est le temps et l’à-propos de parler de la résidence à Charlesbourg de cet homme dont le nom, cloué pour toujours au pilori de l’histoire des dernières années de la domination française, est inséparable du récit des malheurs de cette époque qu’on lui attribue en grande partie et avec raison. Cette antique demeure, dont il ne reste plus que des ruines, a été bâtie suivant quelques-uns, (car l’histoire ne nous apprend ni par qui, ni en quel temps cette bâtisse a été faite) il y a plus de deux cents ans par le premier Intendant Talon et a été connue sous les noms d’Hermitage, de Maison de la Montagne, de Beaumanoir et surtout de Château-Bigot que lui a légué l’Intendant Bigot en le rendant tristement célèbre par le séjour qu’il y a fait. « S’il est dans les environs de Québec, dit Marmette, un site dont le seul nom fasse lever dans l’imagination toute une volée de souvenirs légendaires, c’est certainement Beaumanoir ou le Château-Bigot. » La publication dans ces dernières années des légendes du Chien d’Or, de Kirby, de l’Intendant Bigot, de Marmette, du Château de Beaumanoir, de Rousseau… est venu raviver le souvenir de cette mystérieuse demeure et lui donner un nouvel intérêt.

Nous sommes heureux de pouvoir faire ici plusieurs citations extraites d’une intéressante Conférence inédite, lue à Charlesbourg, au mois d’août 1884, par M. Phil. Jolicœur, sur le Château-Bigot.

« Il existe, dit-il, en commençant sa Conférence, au pied de la montagne, dans un site tout-à-fait isolé sous les bois, une mâsure antique, connue à cent lieues à la ronde et qui a bien fait parler d’elle… Beaucoup d’étrangers, en promenade à Québec, ne manquent point de pousser une pointe vers Charlesbourg pour voir le Château-Bigot que d’autres appellent tantôt Beaumanoir, tantôt Hermitage et que les anciens de la paroisse appelaient Maison de la Montagne. Ce qui attire les étrangers vers ce lieu, c’est le mystère dont il est environné, ce sont les légendes et les contes auxquels il a donné lieu et parce qu’il a excité la verve de plus d’un romancier… »

Ce terrain faisait d’abord partie du Fief de la Trinité et avait été originairement concédé (entre 1640 et 1650) à M. Denis, de La Rochelle, en France. Cette seigneurie fut ensuite vendue à Mgr de Laval. Lorsque plus tard l’Intendant Talon voulut former sa Seigneurie des Islets (ce sont les deux petites presqu’îles près de l’Hôpital-Général) que lui avaient accordée Louis XIV et Colbert, et à laquelle il donna le nom de Baronie d’Orsainville[7], comprenant de plus les trois villes de Bourg-Royal, Bourg-la-Reine et Bourg-Talon[8], il y joignit certaines parties du Fief de la Trinité et, entre autres, le terrain sur lequel a été bâti le Château-Bigot.

Dès son arrivée dans le pays, en 1665, l’Intendant Talon avait formé à Charlesbourg, probablement sur le terrain du Château-Bigot, un établissement, car le recensement de 1667 lait connaître qu’il y avait alors dans la paroisse « Une habitation appartenant à M. Talon, Intendant, où il y avait 30 brebis, 30 arp. de terre en valeur. » Et l’abbé Ferland dit que, dans ce temps, Talon « forma, près de Québec, trois villages qui font aujourd’hui partie de la paroisse de Charlesbourg et y établit une partie des soldats de Carignan qu’on avait licenciés. » Il est probable que Talon ne résidait point dans cette habitation lors du recensement qu’il fit faire lui-même en 1667 et qu’il ne bâtit le château dont il s’agit, (si toutefois il l’a bâti), et qu’il aurait destiné à être son manoir seigneurial, qu’après son retour de France, en 1669, c’est-à-dire entre cette année et celle de son départ en 1672.

Mais est-ce bien Talon qui a fait bâtir le Château Bigot ? ou est-ce Bigot lui-même ? Voilà une question à laquelle nos archéologues n’ont pu jusqu’à présent donner une réponse satisfaisante.

Quant à nous, nous croyons devoir nous ranger à l’opinion du Grand Vicaire Jérôme Demers citée par l’abbé Ferland, dans une lettre du 21 juin 1861, et sur laquelle M. James M. Le Moine, ce chercheur émérite qui travaille toujours, et avec succès, à faire connaître Québec et ses environs aux étrangers et à nos compatriotes parlant l’anglais, a attiré notre attention.

« J’ai entendu autrefois, dit M. l’abbé Ferland dans cette lettre, dire à Messire Demers que Talon commença à bâtir son manoir au lieu même où sont les ruines ; que plus tard ce manoir, vendu avec les terres, fut réparé et agrandi.

L’opinion de M. Demers, ce puits de science, comme l’a appelé un de nos meilleurs écrivains, est toujours d’un grand poids ; et puis il a vécu dans un temps où il a dû connaître plusieurs des amis de Bigot. D’ailleurs, il est facile de croire avec lui que Talon, ce modèle des Intendants, n’a fait que commencer à bâtir son manoir et que, dans ces premiers temps de la colonie, il n’a pu avoir l’idée de faire une bâtisse avec des proportions telles que celles qu’avait le Château-Bigot et qu’il se sera contenté d’une modeste habitation, dans un lieu de si difficile accès alors.

Et puis il est facile aussi de croire encore avec M. Demers que Bigot qui ne regardait pas d’aussi près aux dépenses extravagantes et au gaspillage, a réparé et agrandi cette bâtisse de manière à la transformer tellement qu’on a pu dire que ce château a été construit par Bigot.

Quoi qu’il en soit, les romanciers aiment à faire remonter à Talon l’origine de cette Maison de la Montagne, car plus une chose est ancienne plus elle se prête à la fiction et à la poésie.

« Il s’y retirait en silence, dit l’auteur du Chien d’Or, quand il était fatigué des importunités de ses amis et des persécutions de ses adversaires, ou dégoûté de la froide indifférence de la Cour pour ses admirables plans de colonisation. » Le Chien d’Or est un roman, sans doute, mais c’est un roman historique, et ce que dit l’auteur est au moins vraisemblable. Dans tous les cas, nous souscrivons volontiers au tribut d’éloge que l’auteur paie au premier et au plus célèbre des Intendants du Roi en Canada.

« Nous ne savons guère, dit M. Jolicœur, ce qui se passa à la Maison de la Montagne jusqu’à l’année 1748, époque à laquelle François Bigot, treizième et dernier Intendant du roi de France, arriva à Québec… Il avait été Intendant à la Louisiane d’abord, puis à Louisbourg où il avait révolté les gens par sa rapacité et sa convoitise. C’était un homme de petite taille, mais bien fait, d’un port agréable, d’une grande bravoure, actif, aimant le faste, les plaisirs et surtout le jeu. Pour trouver les moyens de satisfaire ses passions il était sans scrupule. Le salaire qu’on lui accordait était peu élevé, mais il savait se dédommager en manipulant les deniers du roi. Dans les dernières années de la domination française nos ancêtres passèrent par des temps de malheurs et d’épreuves. Presque toujours sous les armes, ils négligeaient la culture de leurs terres, aussi les choses nécessaires à la vie étaient-elles rares. En 1756 la misère était tellement grande à Québec que les habitants en étaient réduits à quatre onces de pain par jour et à une livre de viande, soit, de bœuf, soit de cheval, ou bien de morue sèche. Encore tout le monde n’en avait point, et il n’était pas rare de voir des gens s’affaisser sur la route exténués de faim. La France avait bien envoyé des secours, mais malheureusement la distribution en était confiée à Bigot. Au lieu de se prodiguer pour soulager la misère du peuple, ce monstre spéculait avec ses confrères sur les provisions du roi. De plus il faisait acheter sous main le peu de blé qu’on récoltait et le revendait à gros profits. La tradition a conservé la mémoire de son fameux magasin qu’il tenait près du Palais et que le peuple, dans son langage pittoresque, avait baptisé du nom de La Friponne. L’histoire flétrit les noms de Deschenaux, Cadet, Corpron, Varin, Pénissant, Maurin, Estèbe, de Noyan et Péan, les complices et les compagnons de plaisir de Bigot. Il se donnait au Palais de l’Intendant des bals magnifiques et, pendant que les convives s’égayaient autour d’une table chargée de mots et de bons vins, on voyait rôder, dans le voisinage, des pauvres qui criaient la faim. On jouait des sommes folles et les soldats ne recevaient point leur solde et étaient à peine nourris et habillés, tandis que les officiers étaient obligés d’emprunter pour vivre. C’est en vain que le Marquis de Montcalm adressait en France les plaintes les plus énergiques, on ne l’écoutait pas. Bigot était protégé par Madame de Pompadour[9]. »

« Quelque temps après son arrivée à Québec, Bigot avait acheté la propriété de la Montagne. La maison en pierre, à deux étages, avait cinquante-cinq pieds de front sur trente-cinq de profondeur ; elle était construite solidement ; les murs, comme on peut le voir encore[10], avaient quatre pieds d’épaisseur ; au milieu était un mur de refend ; les deux étages étaient percés chacun de six fenêtres ; la porte était au milieu de la façade du sud ; une longue galerie faisait le tour de la maison ; au pignon nord-ouest s’élevait une tourelle au bas de laquelle était un caveau voûté qui communiquait avec la cave. Ce devait être un lieu de sûreté pour placer la belle vaisselle en l’absence du maître, ou, peut-être, était-ce le cellier où l’on encavait les vins ou les provisions. »

« Bigot fit restaurer la maison, l’embellit pour en faire un lieu de plaisance ; il fit planter des arbres, des lilas, des pommiers, des pruniers, des groselliers ; fit tracer des allées ; de plus il fit percer à travers le bois un chemin commode. À cette époque une bonne partie de Charlesbourg était encore couverte d’une épaisse forêt, habitée par des animaux sauvages de plus d’une espèce. Très souvent Bigot partait de Québec avec quelques compagnons ; ou faisait la chasse toute la journée et, quand on était bien fatigué, on se rendait à la Montagne. Après avoir copieusement soupé et savouré les meilleurs vins, on se livrait à des jeux et souvent au jeu de l’argent. De temps à autre Bigot invitait la société de la ville et le Gouverneur s’y rendait quelquefois. Alors on voyait monter de beaux carrosses remplis de dames, tandis que les hommes chevauchaient à côté. Nos grands pères ont dû plus d’une fois voir passer sur la Côte du Roi de brillantes cavalcades se dirigeant vers le Bourg Royal. »[11]

« Mais cela devait être de courte durée. En 1759, c’est-à-dire, onze ans plus tard, les Anglais s’emparaient du pays. En dilapidant les deniers du roi, en privant les troupes des secours nécessaires, Bigot peut être accusé justement d’avoir contribué pour une grande part à nos revers. Il retourna en France avec ses compagnons, tous chargés de richesses mal acquises ; mais là la justice les attendait. Ils furent enfermés à la Bastille et, après avoir subi leur procès, furent condamnés à restituer, à payer l’amende et quelques-uns à être bannis du royaume. Il fut prouvé au procès que Bigot avait volé au pays la bagatelle de 400 mille louis. »

« Les derniers habitants du Château Bigot furent quelques familles de Québec qui vinrent y chercher refuge pendant que l’armée anglaise, campée à la Pointe Lévis, bombardait la ville et la réduisait en cendres. »

Après la conquête le gouvernement anglais s’empara de cette propriété et la vendit plus tard à la famille Stewart dont un des membres a fait connaître dans une lettre que plusieurs y passèrent une partie de l’hiver de 1775 à 1776, pendant qu’Arnold assiégeait Québec. C’est peut-être la dernière fois que cette demeure fut habitée. La propriété se détériora petit à petit, faute d’entretien, et n’est plus aujourd’hui qu’une ruine complète. « Elle était encore intacte au commencement du siècle, dit encore M. Jolicœur, quand les bons vivants de Québec s’y rendaient en pique-nique et y passaient une joyeuse journée. Peu à peu la maison fut laissée solitaire, ou plutôt peuplée par les fantômes. Alors commence la légende. Suivant la chronique du village il y avait un trésor dans le caveau ; suivant d’autres la maison était hantée par des esprits… »[12]

M. Jolicœur termine sa conférence par une belle réflexion et un juste tribut de louange payé au mérite d’un homme dont la paroisse de Charlesbourg aime à garder un bon souvenir, le Chevalier Muire, fondateur de la chapelle et du couvent de Notre-Dame des Laurentides, dans le village de Saint-Pierre ; nous en parlerons plus tard.

« Disons en terminant, dit donc M. Jolicœur, que les orgies et les iniquités dont le Château-Bigot a été le théâtre demandaient une expiation. C’est pour cela que les bons anges de la paroisse ont inspiré à un citoyen éminent et doué de fortune, le dessein de fonder un couvent sur les hauteurs de Saint-Pierre et d’y appeler les bonnes sœurs du Bon-Pasteur. »

Le 26 juin 1780 le Château-Bigot fut vendu par son propriétaire, Charles Stewart, avocat, aux sieurs John Lees, Simon Frazer et William Wilson, marchands, de Québec, qui cédèrent cette propriété, le 12 août 1805, à Charles Stewart qui la revendit de nouveau à William Crawford, qui enfin l’a vendue à M. Léger Brousseau, le propriétaire, actuel (1887).

  1. On avait envoyé en 1741 200 livres en France pour de l’or pour dorer le tabernacle et, en 1741 et 1742 on paya 277 livres et 15 sols aux Ursulines pour la même fin.
  2. Extrait des registres contenant les ordonnances des Intendants, vol, 12-B. Folio 17.
  3. Dans cette même année 1749 on chanta deux messes pour obtenir la délivrance de deux fléaux : la première, « pour inviter le ciel à purger les insectes qui offensaient le bled, » (sic) et la seconde, « chantée pendant les maladies répandues dans cette paroisse. »
  4. Le 23 novembre 1754, on enterra Pierre Chauveau, « premier capitaine des compagnies du dit Charlesbourg, » mort le 21.
  5. On conserve précieusement, dans la famille la canne de jonc avec laquelle il commandait son bataillon et la décoration en cuivre qu’il portait comme officier et sur laquelle on voit le trou de la balle qui l’a frappé.
  6. Une seule maison restait debout à la Basse-Ville dit l’annaliste des Ursulines.
  7. Mgr de Saint-Vallier donna à l’Hôpital-Général le Fief d’Orsainville, le 8 janvier 1678.
  8. Le Bourg Talon est probablement ce qui est appelé Fief Grand Pré ou Fief Bégon sur le plan de Charlesbourg de 1754 et sur lequel Fief sont les restes du Château-Bigot.
  9. Montcalm écrivait entre autres choses au Maréchal Belle-Isle, en 1758 : « On fait d’immenses accaparements de toutes choses que l’on vend ensuite à cent cinquante pour cent de bénéfice pour Bigot et ses adhérents. » Et dans une autre lettre : « Bigot ne paraît occupé que de faire une grande fortune pour lui et ses adhérents et complaisants. »

    Pris au nom du roi chez les habitants un bœuf se payait environ $12 et était revendu jusqu’à près de $300. « Le roi peut prendre tout ce que nous avons, disaient avec résignation les habitants, pourvu que le Canada soit sauvé. » (Ferland 2e vol. p. 551 et 558).

  10. Nous avons visité nous-même le Château-Bigot en 1840. Il y avait encore alors une partie de la couverture sur les murs et on voyait encore des restes des plantations du jardin et du verger.
  11. Tout ce que dit ici M. Jolicœur est bien vraisemblable, seulement il est probable que les équipages devaient ordinairement monter à Charlesbourg par la route qui va de la Canardière à Bourg-Royal.
  12. Voir les romans : « Le Chien d’Or, » de Kirby ; « Le Château de Beaumanoir, » par Rousseau ; « L’Intendant Bigot, » par Marmotte ; « Caroline, » par Amédée Papineau ; « Maple Leaves, » par Lemoine.