Paroisse de Charlesbourg/00

Imprimerie générale A. Côté et Cie (p. iii-xxi).

DÉDICACE

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À mes co-paroissiens de Charlesbourg,


Voulant utiliser les loisirs de l’aimable solitude que j’habite, sur les bords de l’historique petite rivière Saint-Charles et en regard de la belle paroisse de Charlesbourg, je me suis rendu bien volontiers à la demande que m’a faite votre digne curé actuel, M. Hoffman, en prenant possession de son nouveau poste, le 4 novembre dernier, 1886, d’écrire l’histoire de cette ancienne et importante paroisse qui m’a vu naître, dans laquelle se sont écoulés les jours heureux de mon enfance et où reposent ceux que j’ai le plus estimés et le plus aimés dans ma vie.

Une considération cependant m’a fait hésiter quelque temps à entreprendre ce travail, et surtout à le mettre devant le public, c’est la persuasion où je suis qu’il me manque ce qui est nécessaire pour faire aimer la lecture d’un ouvrage historique comme celui que je vous présente, c’est-à-dire, la facilité de joindre ensemble l’utile et l’agréable : deux choses sans lesquelles un livre fait rarement fortune.

Mais je me suis dit : c’est pour mes co-paroissiens surtout que je vais écrire cette histoire intime de ma paroisse natale et je suis bien persuadé qu’ils la recevront avec plaisir, parce qu’ils feront attention plutôt aux choses qui y sont racontées qu’à la manière dont elles sont écrites.

Je me suis donc mis à l’œuvre, et j’avoue que ce travail a été pour moi d’un grand charme. J’ai aimé à rechercher les traditions, à parcourir les mémoires dans lesquels je pouvais espérer trouver quelques renseignements sur les premiers temps de la paroisse, à déchiffrer de vieux manuscrits que le temps, qui détruit tout, n’a pas assez respectés, à prendre des informations, par lettres ou de vive voix, pour vérifier une date ou pour éclaircir un fait douteux… ; et plus j’avançais plus je prenais intérêt à ce travail.

Et puis je me suis dit encore : mes co-paroissiens, ceux surtout qui sont un peu avancés en âge, doivent aimer, comme moi, à connaître ce qui s’est passé avant eux dans cette paroisse de Charlesbourg qui leur est si chère ; car c’est une curiosité bien naturelle de chercher à savoir ce qui a été fait avant nous dans les lieux que nous habitons, et cette curiosité croît avec l’âge et le temps.

Comme l’a dit un poëte :

Il est un âge dans la vie
Où chaque rêve doit finir ;
Un âge où l’âme recueillie
A besoin de se souvenir.

Oui, il y a un âge où on aime à parler du temps passé ; à parler des personnes qu’on a connues autrefois, et plus on avance dans le chemin de la vie plus on aime à jeter un regard en arrière sur la route parcourue. Plus les amis et les parents, et plus aussi tous ceux qui nous ont accompagné dans le pélerinage de la vie deviennent rares, plus nous nous attachons à eux, plus nous aimons à les voir, à les rencontrer, à leur parler des lieux qu’on a habités ensemble et des personnes qu’on a connues, et à leur adresser quelquefois ces mots remplis souvent d’une grande mélancolie : T’en souviens-tu ?

On aime aussi à revoir les lieux témoins des plaisirs innocents de notre enfance ; on aime à se rappeler les divers édifices qu’on ne voit plus et dont la disparition ou la destruction nous rappellent que nous aussi, comme eux et comme ceux qui les ont possédés, nous disparaîtrons un jour. On aime enfin le passé, le temps passé, on tâche de s’y rattacher d’autant plus fortement qu’on s’aperçoit davantage que le temps présent nous échappe, et qu’on peut moins raisonnablement compter sur le temps à venir.

C’est surtout lorsque les cheveux blanchissants nous avertissent qu’on va bientôt entrer dans la classe des sexagénaires, ou que déjà on appartient à cette classe respectable, que les souvenirs ont un charme particulier qu’on aime à communiquer aux autres. Et lorsque, pendant presque toute sa vie, on a été éloigné des lieux témoins des jeux de son enfance, oh ! alors les souvenirs de la maison paternelle, de la famille et des amis voisins, de la paroisse natale enfin, reviennent souvent, plus souvent et plus agréables que les autres souvenirs.

J’aime à me rappeler l’honnêteté proverbiale dans les marchés et les transactions de plusieurs bonnes familles, qui étaient des modèles sous ce rapport ; j’aime à me rappeler la piété de ces bons congréganistes que l’on voyait se rendre avec exactitude à l’église, au second coup de la messe, pour assister à la récitation de l’Office de la sainte Vierge dans sa pieuse chapelle. L’instruction n’était pas répandue alors comme elle l’est aujourd’hui, et un bon nombre de congréganistes disaient leur chapelet, pendant que le préfet, les deux assistants et les deux lecteurs, à peu près les seuls, récitaient l’office.

Pendant l’office de la sainte Vierge, et en attendant le dernier coup, nos mères ou nos vieilles grand’mères se réunissaient dans quelques maisons amies du Trait-Carré, chez les Dlles Nicolet, à la maison d’école, chez la tante Thérèse, sœur du curé M. Bedard. Quelle respectabilité dans ces vieilles au costume ancien ! Il me semble les voir encore ces bonnes mères de familles, avec leurs mouchoirs bien pliés sur leurs Formulaires de prières, se diriger à pas lents vers l’église où elles entraient avec tout le respect dû à ce lieu saint.

Et nous, petits bons hommes d’alors, nous utilisions le temps avant la messe et avant le catéchisme qui précédait les vêpres, aussitôt que la neige était disparue, en jouant à la toupie qui souvent faisait des dragues, ou aux sous, ne manquant point de crier bas-reine lorsque celui qui virait les sous paraissait avoir triché. Souvent des grands garçons, voir même des pères de familles, se faisaient enfants avec nous pour prendre part à ces jeux en grande vogue alors.

Que de joyeux amusements, que de réjouissances innocentes et aussi que de belles pratiques de religion dans ces bonnes familles de Charlesbourg, aux mœurs patriarcales, où tout était marqué au coin de l’amour du devoir et de la religion ! Et puis la grosse gerbe, le foulage de l’étoffe à bras et cadencé par des chansons de marche ou de rame, la mi-carême qui nous amenait tous les ans, le soir à la tombée de la nuit, la mystérieuse bonne femme Pierre Beaulieu à laquelle nos bonnes mères faisaient connaître d’avance nos petites malices et nos espiègleries, et qu’elle nous reprochait en nous disant que son petit doigt lui avait tout fait connaître. On lui faisait force bonnes promesses, elle nous donnait quelques bonbons et à l’année prochaine.

Voilà ce que j’aime à me rappeler, et aujourd’hui ce que j’aime à entendre dire, c’est que la paroisse de Charlesbourg renferme encore un grand nombre de ces familles chrétiennes où les bonnes traditions du temps passé se conservent avec soin.

Une des bonnes traditions du pays, et de la paroisse de Charlesbourg en particulier, est la manière convenable et chrétienne avec laquelle on célébrait le premier jour de l’année ; Le jour de l’an, comme on dit presque toujours.

Qu’il me soit permis de reproduire ici, en partie, le récit que j’ai fait, dans une histoire intime de la famille, de la manière dont ces beaux jours se passaient à la vieille maison paternelle, connue longtemps sous le nom de maison Jobin-Trudelle, et je finirai par là cette espèce de préface :

Dès le jour de Noël, et même bien avant ce jour, on parlait du jour de l’an et on goûtait d’avance au plaisir et surtout aux étrennes qu’on attendait. La veille on comptait les heures et les minutes, puis on cherchait à connaître si les étrennes étaient arrivées. Ces étrennes consistaient en paquets remplis de raisins, d’amandes, de dragées…… qu’on apportait en secret de la ville et qu’on préparait le soir après le coucher de la jeunesse.

« Enfin l’heure du réveil du jour de l’an arrivait. Il n’était pas nécessaire ce matin là de prononcer deux fois notre nom pour nous éveiller. On se levait dans un demi silence commandé par les aînés qui aidaient à faire la toilette des plus petits. Mon père et ma mère se tenaient dans leur cabinet, comme dans un sanctuaire, où l’on devait entrer avec joie mais en même temps avec respect. Quant tout était prêt la procession se mettait en marche, les plus vieux en tête, pour aller demander la bénédiction. Cette bénédiction étant donnée avec les souhaits généraux et particuliers, venait la cérémonie des étrennes. Les paquets de bonbons étaient placés dans une petite armoire de ce cabinet. « Je ne sais pas, disait notre père, si le petit Enfant-Jésus vous a apporté des étrennes cette année, vous n’avez pas toujours été bons, obéissants… voyons pourtant… tiens en voilà. » Ça ne manquait jamais d’y être. Quel heureux mélange de bonté paternelle et d’aimable correction toujours inspiré par la religion ! Et la joie, un peu bruyante, commençait, chacun tenant son paquet et le confrontant avec celui d’un autre. Puis, suivant nos bons parents, nous allions tous ensemble saluer le vieil oncle et la vieille tante qui nous faisaient avec bonté les souhaits ordinaires. Heureux commencements d’une journée de bonheur ; mais ce n’était pas encore le plus beau. Pendant ce temps le fidèle engagé, qui avait sa part aux souhaits, préparait la voiture qui devait nous conduire chez le grand père maternel, le capitaine Jacques Jobin. Tout le monde était bientôt prêt, car, dès la veille, les habillements de voyage, avaient été disposés pour tous ceux qui n’avaient pas fait leur première communion.

« De grand matin aussi chez le grand père Jobin tout était préparé pour recevoir les parents ; déjà même quelque fois l’oncle Charles Jobin et la tante Thérèse, avec les cousins et les cousines, étaient arrivés avant nous, avaient demandé la bénédiction et s’étaient souhaité la bonne année. Comme c’était beau et solennel cette entrée de la famille chez le grand père Jobin ! Il me semble voir encore ce vénérable vieillard assis dans la grande bergère (c’est bien là le nom qui convient au siège d’un chef de famille — berger) au fond de la grande chambre. C’était bien là le type des bons vieillards canadiens d’autrefois. Un bonnet rouge avec rebord blanc couvrait sa tête vénérable, aux beaux cheveux blanchis par les années et descendant sur ses épaules. Il portait des pantalons d’étoffe grise du pays avec mitasses aussi d’étoffe du pays et grandes jarretières de laine fléchée. Une bougrine, aussi d’étoffe et en forme de surtout, une veste ou gilet de couleur noire, un col ou diqué blanc avec cravate noire et, quand il marchait, une canne avec pomme d’argent à la main. Tel était son costume ordinaire. Il me semble que pour se le représenter il faut remonter au patriarche Jacob.

« On entrait : la famille saluait les arrivants et les recevait dans un demi silence, car il fallait d’abord aller rendre ses devoirs au patriarche. Mon père et ma mère s’avançaient les premiers, suivis de la jeunesse par ordre d’âge. Quel respect filial ! ma mère surtout s’approchait de son vénérable père avec autant de respect que lorsqu’elle allait communier. Puis se mettant à genoux : « Voulez-vous me donner votre bénédiction, s’il vous plaît, Papa. » Et le grand père se levant et ôtant de la main gauche son bonnet : « Oui, mon enfant, je te la donne au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, » en faisant le signe de la croix sur elle, comme sur tous ceux qui lui demandaient sa bénédiction. Puis se levant et présentant la main : « Comment allez-vous, Papa, cette année ? » « Bien, et toi, mon enfant ? Allons, je te souhaite une bonne année, une parfaite santé, la bénédiction de Dieu dans ce monde et le Paradis à la fin de nos jours, de bien aimer le bon Dieu. » Et à chaque souhait on se donnait le baiser de paix. Merci, disait celui qui venait de recevoir ces souhaits : De bien aimer le bon Dieu se disait sur un ton plus haut et sans donner le baiser de paix. Comme tout cela était digne d’une famille chrétienne ! On en rit quelquefois à présent, et cependant que peut-on dire et faire de mieux ?

« Les oncles et les tantes se faisaient les mêmes souhaits, mais sur un ton plus familier et plus fraternel. Ensuite ces mêmes souhaits étaient répétés à la jeunesse joyeuse qui se les passait entre elle. Alors c’était vraiment jovial.

« Cela fait, on prenait le déjeuner auquel présidait le grand père. Les oncles et les tantes et tous ceux qui avaient fait leur première communion étaient à la grande table. À côté était la petite table ; c’était là que régnait la joie la plus bruyante.

« Venait ensuite la cérémonie de la distribution des étrennes ; pour nous c’était le plus important de la fête. Le grand père s’asseyait dans sa bergère et on lui apportait un grand plat de fer blanc rempli des sacs désirés. Nous nous mettions en file et il nous distribuait ces sacs avec joie et bonheur. Il semblait rajeunir et revivre dans cette nombreuse famille de petits enfants.

« Aussitôt de retour à la maison on commençait à faire l’inventaire des paquets et l’échange des bonbons — raisins pour amendes — boulzagues pour pinpermannes… Les grands de la terre échangent de grandes propriétés et mêmes des provinces, mais nous, heureux alors d’un bonheur sans mélange, nous n’aurions pas voulu changer notre petite fortune sucrée pour tous les biens du monde d’un autre ordre.

« Pendant ce temps-là le grand oncle et la grande tante allaient à leur tour saluer le grand père dont l’âge commandait cet acte de respect au grand oncle, son frère puîné. Puis les voitures partaient pour la messe. Après vêpres, ou le lendemain, le grand père venait voir son frère, l’oncle Baptiste et la famille. Quand il entrait dans la maison, appuyé sur sa canne à pomme d’argent, tout le monde se levait et saluait avec respect.

« Le soir il y avait grosse réunion de parents et gros souper ; mais c’était le lendemain du jour de l’an surtout que la joie et le vrai bonheur recommençaient pour nous, car il s’agissait alors d’aller faire visite à l’oncle Charles et à la tante Thérèse, aux parrains et aux marraines, si cela pouvait se faire, et de recevoir leurs étrennes. Les plus petits étaient alors placés dans de petits traîneaux que conduisaient les plus grands. On allait d’abord chez la bonne tante Thérèse qui nous recevait en riant de tout son cœur. C’était bien drôle, en effet, de voir entrer dans la maison cette petite file de neveux et de nièces dont les plus jeunes, enveloppés dans des couvertes, des cloques… pouvaient à peine marcher. Après la cérémonie de la bonne année et des étrennes, on partait avec un renfort de cousins et de cousines pour aller chez l’oncle Charles Jobin. De là le régiment, augmenté, revenait avec nous à la maison, les plus grands traînant les plus petits, et il paraît que c’était vraiment amusant de voir cette longue suite d’enfants habillés d’emprunt entrer et aller tour à tour répéter la formule sacramentelle : « Comment ça va, mon oncle, ou ma tante, c’t’année ? » On se déshabillait, on jouait et quand il en était temps, chacun s’en allait content. Petit à petit, le paquet d’étrennes diminuait et en même temps diminuait aussi la somme de bonheur que nous avions eu au jour de l’an. Que de rêves de bonheur disparaissent ainsi dans la vie, comme nos dragées et nos raisons du jour de l’an ! »

Chs Trudelle, Ptre.

Hôpital du Sacré-Cœur de Québec, 1er octobre 1887.