Parlemens et Parlementarisme

Parlemens et Parlementarisme
Revue des Deux Mondes4e période, tome 160 (p. 565-585).
PARLEMENS
ET
PARLEMENTARISME


I

Depuis que le parlementarisme est devenu l’un de nos principaux sujets de querelles et qu’il n’est pour ainsi dire personne qui ne se batte à l’occasion pour ou contre, ceux-ci l’attaquent comme une superstition, ceux-là le défendent comme une religion, tous le traitent comme quelque chose d’un peu sacré et mystérieux. Il n’y faut cependant point tant d’affaires. — Le parlementarisme n’est ni un fait éternel, ni un fait universel. On le délimite et on le localise aisément dans le temps et dans l’espace : il a son histoire et sa géographie.

Dans le temps, — quoi que de très savans hommes puissent dire des anciennes assemblées populaires, et quelque effort d’érudition ingénieuse qu’on tente pour rattacher, — par une chaîne à laquelle d’ailleurs il manque bien certaines mailles, — le plus vieux des parlemens, le Parlement anglais, au Witenagemot saxon, en dépit de toutes les constructions et reconstructions, le sûr est que, là où il atteint l’âge le plus vénérable, en Angleterre même, d’où il s’est répandu sur le monde, le parlementarisme, au sens précis du mot, n’a guère plus de deux siècles d’existence. Il n’a qu’un siècle à peine aux États-Unis d’Amérique, qui sont sa première colonie, et dans l’Europe continentale, entre un siècle et un demi-siècle seulement.

Dans l’espace, — sauf l’imitation américaine et les imitations coloniales, presque toutes en des colonies anglaises ; le Cap, l’Australie, etc., — et je pense qu’il est bien permis d’excepter aussi le Japon, — on peut dire qu’il s’arrête net vers le 25e ou le 30e degré de longitude Est. Si l’on tirait une ligne correspondante à l’un ou l’autre de ces degrés, tout ou à peu près tout ce qui serait à l’Ouest est pays de parlementarisme, de gouvernement parlementaire ; plus ou moins, et le plus ou le moins serait assez exactement indiqué par la latitude. Au de la du 25e ou du 30e degré, il ne reste que la Russie et la Turquie. Encore que la Turquie ait été un jour dotée d’une constitution et qu’une Chambre ait été élue, l’expérience y fut courte et négativement décisive ; quant à la Russie, il ne semble pas qu’elle se dispose à entrer dans le système constitutionnel ; ni la Russie ni la Turquie ne sont des puissances parlementaires, des terres de parlementarisme, mais, en fait, ce sont plutôt, ou ce sont autant des puissances asiatiques que des puissances européennes ; et, dans tous les cas, ce sont des puissances orientales. Ici, il n’est peut-être pas obligatoire de se rappeler le dicton autrichien qui veut que l’Orient commence tout près de Vienne, à Wiener-Neustadt ; et, sans omettre ni le Parlement roumain, ni la Chambre grecque, ni la Skoupchtina serbe, ni le Sobranié bulgare, nous voilà déjà, sur ce point comme sur l’autre, géographiquement comme historiquement, et dans l’espace comme dans le temps, en droit d’affirmer : le parlementarisme, loin d’être un fait éternel et universel, est, au contraire, un phénomène récent, européen et occidental.

Maintenant, que ce phénomène se soit produit dans un temps et dans un espace circonscrits, cela ne prouve pas du tout que le gouvernement parlementaire, n’étant ni éternel ni universel, ne puisse convenir à l’Occident européen du XIXe ou du XXe siècle ; cela prouverait tout aussi bien, et mieux encore peut-être, que, justement parce qu’il n’est ni éternel ni universel, justement parce qu’il n’est apparu et ne s’est établi qu’à des dates récentes dans la seule Europe occidentale, il y a des chances pour qu’il soit la forme de gouvernement qui convenait et qui convient à cette portion d’espace en cette portion de temps. D’autre part, pourtant, comment ne pas entendre le concert de récriminations qui de tous côtés s’élève contre lui ? comment, surtout, ne pas voir de tous côtés ce malaise, ce trouble, ce désordre qui l’accusent plus hautement et plus sûrement que ces récriminations mêmes ? Et, quiconque ne refuse pas de voir et d’entendre, comment n’en pas conclure, non point, sans doute, tout d’un coup et absolument, que le parlementarisme est une forme de gouvernement à jamais impossible ou de toute façon impraticable, mais au moins que, comme il est naturel et comme il était probable, il n’a pas, dès sa première application, trouvé son assiette définitive ?

Mais après, que conclure de cette conclusion ? Que cette base solide, il ne la trouvera pas ? que cet équilibre, il ne le réalisera point ? que cette adaptation, cette adéquation des moyens à la fin, il lui est interdit de l’opérer ? et que, par conséquent, c’est une forme à rejeter comme vaine et inutilisable ? Soit, à la condition que l’on en ait une autre toute prête et qui soit incontestablement supérieure, qui n’ait ni ces inconvéniens, ni de pires, qui s’inscrive bien à sa place dans l’espace et dans le temps, c’est-à-dire qui soit bien moderne, bien européenne, bien occidentale. Mais si, cotte autre forme meilleure et qui sauve tout ce qui doit être sauvé, on ne l’a pas ou on ne la voit pas, pourquoi ne pas se demander si ces reproches et ces critiques, c’est bien le parlementarisme qui les mérite ; s’il ne pourrait les éviter ; j’entends : si ses vices sont bien de l’essence même du régime parlementaire, ou si par hasard ils tiendraient à ce que nous n’en connaissons qu’une ébauche grossière, une contrefaçon ou une caricature ? Et alors, pourquoi ne pas chercher à donner au parlementarisme ce qui lui manque, à l’alléger de ce qu’il a de trop, et ainsi à en tirer ce qu’il peut rendre ?

Pour l’entreprendre, d’ailleurs, avec quelque espoir d’y réussir, il faut procéder prudemment, en commençant par les définitions et les distinctions nécessaires, puisqu’en effet, si petit que soit le coin que couvre le parlementarisme dans le temps et dans l’espace, là dedans aussi et rien qu’en ce petit coin, il y a une vérité d’en deçà des Pyrénées et une erreur d’au delà, une vérité d’hier et une erreur d’aujourd’hui ; il y a des genres et il y a des cas : il y a parlementarisme et parlementarisme.


II

D’abord, les définitions, et d’abord, qu’est-ce que le parlementarisme ? On se trompe communément, lorsque communément on fait résider dans le parlement seul le parlementarisme tout entier, lorsque, par exemple, si les Chambres sont mauvaises et font de déplorable besogne ou ne font rien, on crie à la faillite, on dénonce l’impuissance, non pas de ce parlement, non pas même des parlemens en général, mais du parlementarisme. Et néanmoins on se trompe sans se tromper : puisqu’il reste ceci de vrai que, dans la pratique du parlementarisme, telle qu’elle s’est établie à la longue chez nous, c’est en réalité le parlement qui gouverne, et qu’en réalité le gouvernement s’y confond presque avec le parlement. Mais ce qui n’est pas vrai, c’est que ce soit là, dans sa règle et dans sa loi, le parlementarisme : ce n’en est qu’une corruption par exagération.

Dans sa règle et dans sa loi, originairement et essentiellement, le parlementarisme est un système de gouvernement par séparation, par relation et par équilibre, — on disait autrefois des pouvoirs publics, — j’aimerais mieux dire : des organes et des fonctions de la vie politique d’une nation. Dans sa règle et dans sa loi, le parlementarisme est un système de gouvernement à soupapes et à contrepoids, agencé pour empêcher qu’aucun de ses organes ne déborde sa fonction, ou, — afin de ne pas mêler dans la comparaison deux séries d’images, — qu’aucune de ses mécaniques se meuve hors de son plan.

Originairement et essentiellement, il est fait pour éviter qu’il y ait quelque part dans l’Etat un summum jus et que par suite il puisse y avoir une summa injuria. Originairement et essentiellement, il consiste dans le vote du budget par les Chambres, dans la surveillance de son emploi, dans le contrôle par ce qu’on appelle le législatif de ce qu’on appelle l’exécutif ; et dans l’accord, en vue de la législation, du chef de l’État et des membres du parlement, également investis du droit d’initiative, armés les uns du droit de discussion, d’amendement, d’adoption ou de rejet, l’autre du droit de promulgation, comportant, en une certaine mesure et sous certaines conditions, le droit de veto. Le contact se prend entre l’exécutif et le législatif, entre le chef de l’État et les Chambres, dans le parlementarisme, les rapports s’établissent et se poursuivent par l’intermédiaire obligé des ministres. — Mais c’est tout de suite qu’il convient de marquer les distinctions.

S’il y a parlementarisme et parlementarisme, originairement et essentiellement il y a le parlementarisme anglais, qui est plus que le prototype, qui est comme le protoplasme de tout autre. Le moins qu’on en doive dire est que toute autre constitution n’est qu’une traduction ou une transcription de la constitution anglaise. Vers la fin du siècle dernier, la constitution anglaise « était devenue, non par métaphore, mais à la lettre, un objet d’envie pour le monde entier, et de toute part le monde s’était mis à la copier. » C’était les années où Voltaire régnait, et l’on ne pouvait aller le voir sans qu’il entreprît de vous en exposer les beautés, — nous le savons par le prince de Ligne. « Il aimoit alors la constitution angloise. Je me souviens que je lui dis : « Monsieur de Voltaire, ajoutez-y comme son soutien l’Océan, sans lequel elle ne dureroit pas. — L’Océan, me dit-il, vous allez me faire faire bien des réflexions là-dessus ! »

Que « le monde entier, » en copiant cette constitution, n’ait peut-être pas eu la sagesse de Voltaire et peut-être n’ait pas fait assez de réflexions là-dessus ; que, dans la suite, on n’ait peut-être point assez pris garde que « le succès de la constitution britannique pendant deux siècles était dû à l’influence de conditions toutes spéciales » et « le succès de la constitution américaine pendant un siècle, à l’action de circonstances encore plus particulières, mais vraisemblablement de nature à ne plus se représenter ; » « qu’en somme, un seul peuple, composé d’Anglais, ait su mettre en pratique, avec un rare bonheur, une adaptation de ce modèle ; » et que, partout ailleurs, on n’ait peut-être point tenu assez de compte des différences de race et de milieu ; que l’on ne se soit pas assez dit que ce qui était excellent en Angleterre et en 1770 pouvait ne l’être point en France et en 1830, ou en Allemagne et en 1848 ; c’est possible : c’est une question, et c’est une grande question, — nous la retrouverons, — mais, pour l’instant, ce n’est pas la question. Le fait demeure que toutes les constitutions de l’Europe dérivent plus ou moins directement de la constitution anglaise et, que, même quand elles s’en écartent, c’est sur elle encore et toujours qu’on a voulu les modeler.

Or, comment la constitution anglaise assure-t-elle et arrange-t-elle ces rapports qui, par l’intermédiaire obligé des ministres, doivent s’établir entre le chef de l’État et les Chambres, entre l’exécutif et le législatif ? Quatre organes y participent essentiellement au gouvernement parlementaire : ce sont la Couronne, le Cabinet, la Chambre des lords et la Chambre des communes ; le Cabinet est ici le trait d’union. Selon l’histoire comme selon l’étymologie, les ministres qui le composent sont avant tout les « serviteurs de Sa Majesté ; » leur premier titre est : « conseillers du roi ; » et le Cabinet est en premier lieu une émanation ou un comité du Conseil privé. En théorie, le souverain est pleinement et parfaitement libre dans le choix de ses conseillers, c’est-à-dire dans le choix des membres du Cabinet ; mais, en pratique, il les choisit parmi les membres des deux Chambres et suivant les indications fournies par l’état numérique, par la force respective et relative des partis.

En même temps donc qu’il est auprès du parlement le représentant du roi, le chef du Cabinet est aussi auprès du roi le représentant du parlement ; et en même temps donc qu’il est « le premier serviteur de Sa Majesté, » le premier ministre, en un certain sens, est aussi le premier serviteur de la majorité parlementaire — je suis leur chef, il faut bien que je les suive ! — mais, par là, par cette double qualité, persona duplex, il est soumis d’une part à la volonté du roi, d’autre part aux volontés du parlement. Soumis de part et d’autre à ces volontés, qui peuvent être concordantes, mais qui peuvent être divergentes, en sa double qualité de personne double, le chef du Cabinet porte devant un double maître ou un double juge, dans le parlementarisme pur, une double responsabilité. Il doit des comptes au roi, et des comptes au parlement. Il ne dure et ne se maintient que par la confiance du roi et par l’appui du parlement. Il a besoin de plaire au roi et de ne pas déplaire au parlement. S’il cesse de plaire au parlement, si le train-train des élections partielles déplace sa majorité parfois infime, ou si elle lui glisse des mains, si elle se dérobe sous lui, il tombe. En Angleterre, il est vrai, le nombre de ces chutes n’a point été scandaleux, et le parlementarisme n’y a pas trop usé ou dévoré les hommes ; — jetés à terre, ils se sont relevés ; tandis que ceux de gauche sortaient par la porte de gauche, ceux de droite rentraient par la porte de droite ; ceux-ci descendaient et ceux-là remontaient avec la régularité d’un mouvement de pendule, marquant ainsi le rythme qui convient à ce gouvernement d’équilibre ; et au total, à partir de Pitt, — 1783, — la Grande-Bretagne n’a guère connu qu’une vingtaine de premiers ministres. Mais cette modération des appétits parlementaires et cette faible consommation d’hommes d’Etat tiennent, on le répète, à des circonstances toutes spéciales, et notamment à celles-ci : que jusqu’à présent les partis, longtemps même réduits à deux, ont toujours été assez peu nombreux, assez disciplinés pour qu’il y eût dans les Chambres une majorité suffisante, compacte, exercée, une majorité certaine obéissant à un chef certain ; et que, — salutaire conjonction de deux destinées mortelles qui protège et prolonge les deux vies, — une dissolution étant la suite ordinaire d’un renversement, de la sorte, une Chambre qui tue un cabinet se suicide.

C’est proprement le gouvernement parlementaire : c’est lui, originairement et essentiellement ; le chef de l’État choisit le chef de l’un des partis, qui forme avec d’autres ministres un cabinet homogène, délibérant, préparant et accomplissant en commun des actes qui entraînent une commune responsabilité, à la fois devant le Roi et devant la Chambre ; car ce chef du Cabinet, qu’il a choisi, le chef de l’État peut le révoquer, et ce chef départi, qu’elle a accepté, la Chambre peut le désavouer. Mais, de ce gouvernement, il était inévitable que toutes les imitations ne fussent pas très fidèles ; qu’il se déformât en se reproduisant ; que sur tel ou tel point le type s’affaiblît ; que tel ou tel de ses caractères s’atténuât peut-être jusqu’à s’effacer ; et que, dans des conditions qui n’étaient pas les mêmes ici et là, et qui nulle part n’étaient les mêmes qu’en Angleterre, les ministres ne fussent plus, en théorie ou en pratique, en droit ou en fait, ici que les hommes du chef de l’État, et là que les hommes du parlement ; inévitable qu’il y eût, par exemple, un simili-parlementarisme prussien et un simili-parlementarisme français, qui ne fussent ni l’un ni l’autre le parlementarisme anglais, et qui, ne l’étant pas, ni l’un ni l’autre ne fussent réellement le parlementarisme.

En Prusse, les ministres ne sont que les hommes du roi. « Le roi règne et gouverne, dirige la politique, choisit ses ministres et les congédie ; au-dessous de lui, pas de conseil homogène et solidaire. » Point de vie ministérielle, ni de mort ministérielle collective ; point d’être ministériel collectif ; point de cabinet. « Chaque ministre, en rapport direct avec le roi, administre en toute liberté son département ; le premier ministre peut adresser à ses collègues des conseils ou des prières, il n’a aucun ordre à leur donner ; le roi est le véritable ministre président, le seul qui ait le pouvoir de prescrire à tous et à chacun... Interprètes de la pensée personnelle du roi, les ministres ne relèvent que de lui ; dès qu’ils ont sa confiance, celle des Chambres leur est inutile ; elles n’ont pas prise sur leurs personnes, et il n’entre dans leur compétence politique ni de les désigner ni de les renvoyer ; elles n’ont à se prononcer que sur leurs actes[1]. » Encore leur sentence, quand elles prononcent, manque-t-elle absolument de sanction. Les ministres n’ont à se préoccuper ni de ce qui leur plaît ou leur déplaît, mais seulement de ce qui plaît ou déplaît au roi. « Qu’est-ce qui m’enchaîne encore à cette place, s’écriait un jour Bismarck, sinon le sentiment du fidèle serviteur, le devoir de représenter le roi et de défendre les droits royaux ?... Si je n’étais au service du roi, et si le roi, gracieusement, daignait aujourd’hui me relever de mes fonctions, je prendrais congé de vous, messieurs, avec plaisir et sans retour ! » Mais il n’y avait que le roi qui pût délier de son service son fidèle serviteur, le parlement n’y pouvait rien, et rien n’empêchait le ministre, qui était là, d’y rester, tant que le roi ne l’abandonnerait pas, de regarder d’un œil indifférent, les bras croisés et le sourire aux lèvres, pleuvoir l’inoffensive grêle des bulletins pour ou contre. Et c’est en quoi le parlementarisme prussien n’est qu’un parlementarisme faussé, qu’une moitié du parlementarisme.

Mais voici maintenant en quoi le parlementarisme français, dans ses pratiques courantes, n’est, lui aussi, qu’un parlementarisme faussé en sens contraire, et comme l’autre moitié seulement du parlementarisme. Il n’y aurait peut-être nulle témérité à soutenir qu’il est, sinon dans le texte, du moins dans l’esprit de notre constitution, que le Président de la République, ainsi que le roi en Angleterre et en Prusse, nomme et révoque ses ministres, lesquels, solidairement unis en un cabinet qu’une fiction parfois un peu forte autorise à considérer comme homogène, seraient responsables tout ensemble devant les Chambres et devant lui.

Cela, oui, ce serait le parlementarisme, et oui, cela, c’est sans doute la constitution de 1875, mais, par malheur, ce n’est elle que sur le papier. Il y a beaux jours que, n’étant pas appliquée, en réalité elle n’existe plus ; et n’est-il pas piquant de penser que le plus grand éloge qu’on ose faire d’elle, c’est de remarquer qu’elle n’est pas appliquée, mais que, cependant, bien ou mal, les choses vont quand même, ce qui semble une raison suffisante pour se dire constitutionnel en se permettant tout contre la constitution et pour la proclamer d’autant plus intangible que soi-même on y touche jusqu’à la violer ? Il y a beaux jours que le Président de la République ne croit plus pouvoir jamais, dans aucune occasion ni pour aucun motif, révoquer ses ministres, ou, si l’on y veut des manières plus douces, les prier de lui faire parvenir leurs lettres de démission. En revanche, il commence à y avoir beaux jours aussi qu’il s’est fondé dans le parlement des comités de vigilance pour surveiller la façon dont le Président exerce la seule prérogative que lui eût jusque alors laissée la perte effective du droit de renvoyer son cabinet : celle, tout au moins, de le choisir. De celle-là comme de l’autre, c’en est fait, quoi que dise la parole menteuse ; déjà les meneurs de certains groupes parlementaires se vantent de lui donner tout fabriqués de leur main ses ministères, si bien que le parlement les lui impose, le parlement les lui abat comme un jeu de quilles ou les visse au pouvoir contre vents et marées ; il n’a, lui, au spectacle, que son fauteuil doré.

Voilà le Président de la République annihilé et supprimé de fait. Réduit à la représentation pure, à la pompe et à l’ostentation, à ce que l’on nomme dans l’école « les fonctions de majesté, » si, comme c’est le droit du chef d’une démocratie, il n’est de son naturel et par ses goûts ni fastueux ni majestueux, le voilà donc réduit à rien ; et il ne lui reste plus que ses yeux pour pleurer. Mais voilà du même coup le parlementarisme français rejeté très loin du vrai régime parlementaire, parce que le vrai régime parlementaire est originairement et essentiellement un régime d’équilibre, et que, comme le parlementarisme prussien rompt cet équilibre en supprimant la responsabilité des ministres devant le parlement, il le rompt, lui, en supprimant leur responsabilité devant le chef de l’Etat. En Angleterre, la reine délègue le pouvoir ; en Prusse, le roi le retient ; en France, le Président le lâche. En Angleterre, la reine règne et ne gouverne pas ; en Prusse, le roi règne et gouverne ; en France, le Président ne règne ni ne gouverne.

Ainsi, sur deux applications à la politique continentale du système anglais de gouvernement, les deux ne sont que des déformations et des corruptions de ce système, quoique les causes en soient opposées et les conséquences inégales. S’il fallait chercher les raisons de cet échec, que l’on perdrait son temps et sa peine à vouloir dissimuler, on ne tarderait pas à voir qu’elles peuvent toutes s’exprimer en une formule unique : qui est que le système anglais de gouvernement, transporté hors de l’Angleterre, s’y est trouvé exporté de son milieu, déporté hors de ses conditions et de ses circonstances. Faisant effort pour s’accommoder à ces milieux différens, à ces nouvelles conditions et à ces circonstances nouvelles, il a subi en Prusse une déviation prussienne, en France une déviation française. Et comme, en Belgique, aux Pays-Bas, en Autriche-Hongrie, en Italie, en Espagne, il a rencontré un milieu belge, néerlandais, austro-hongrois, italien, espagnol, qui n’étaient pas plus français ou prussien qu’ils n’étaient anglais, il a subi encore autant de déviations qu’il a changé de milieux.

Il a donc varié de pays en pays, et suivant la géographie. Mais, en outre, dans un même pays et d’époque en époque, il a varié suivant l’histoire. Il va sans dire qu’en France seulement, il n’est pas le même sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet, sous le second Empire et sous la troisième République. Et enfin, comme on distingue suivant la géographie et l’histoire, on pourrait distinguer suivant les institutions, car il est clair que, comme il n’est pas le même de pays en pays ni d’époque en époque, le parlementarisme, non plus, ne sera pas le même dans une république centralisée que dans une république fédérale, ni sous un monarque très fort que sous un chef d’Etat très faible. — Le parlementarisme est un rapport entre facteurs variables, et qui varie comme ses facteurs mêmes.


III

Cependant, n’y a-t-il pas un principe ou des principes fixes ? et, puisque certaines conditions et certaines circonstances semblent constituer le milieu naturel du parlementarisme, quelles sont ces conditions et ces circonstances ? Qu’on veuille bien se rappeler sa définition : Le parlementarisme est un système de gouvernement par séparation, par relation et par équilibre des organes de la vie politique de la nation ; il a pour but d’empêcher qu’aucun de ses organes, excédant sa fonction, inhibe les fonctions des autres ; originairement et essentiellement, il consiste, non pas, dans toute la rigueur des termes, en ce que l’exécutif exécute et le législatif légifère (car le législatif contrôle à juste titre l’action ou la direction, et à juste titre l’exécutif coopère à la législation), mais en ce que le chef de l’Etat forme, librement et proprio motu, pour gouverner, un cabinet ou conseil des ministres dont il désigne au moins le président et dont il agrée les membres, qui sont solidairement responsables devant lui comme devant les Chambres. Autrement dit : le parlementarisme consiste essentiellement dans l’accord pour la politique et la législation entre l’exécutif et le législatif, entre le chef de l’État et le parlement, établi et maintenu par l’intermédiaire obligatoire d’un cabinet nommé par le chef de l’État, responsable, non seulement en droit, mais en fait, autrement que par une clause « de style, » devant lui et devant le parlement.

De cette définition du parlementarisme découlent tout droit ses conditions, qui regardent soit le chef de l’État, soit le ministère, soit le parlement. Ab Jove, le chef de l’État. Il faut de toute évidence qu’ayant à choisir ses ministres, — pesez le mot : ses ministres, — par le fait même que ce sont ses ministres, qu’il est par eux et qu’il n’est que par eux, il soit entièrement libre dans son choix. Non moins évidemment il faut que les ministres, responsables à la fois devant le chef de l’État et devant les Chambres, personnellement de leurs actes personnels et collectivement de la conduite collective du Cabinet, soient pleinement libres dans leur délibération et dans leur action. Non moins évidemment encore, il faut que les Chambres, ayant à contrôler l’exécutif et à collaborer pour la plus grande part à la confection des lois, soient libres dans leur examen, leurs critiques, leurs discussions et leurs décisions. Pour que le chef de l’État soit libre, il faut qu’il puisse non seulement faire son ministère en pleine liberté, mais qu’en pleine liberté aussi il puisse au besoin s’en défaire. Pour que les ministres soient libres, il faut que leur responsabilité ne soit pas mise en jeu, devant le chef de l’État ou devant le Parlement, à tout propos, sous le moindre prétexte, ou même sans aucun prétexte. Et pour que les Chambres soient libres, il faut que l’exercice de leurs droits et prérogatives, de contrôle ou de législation, ne soit entravé, arrêté ou suspendu ni par l’intimidation, ni par l’astuce, ni par la faveur ; que vis-à-vis du chef de l’État et de ses ministres, vis-à-vis du gouvernement, avec tout ce que représente et ce dont dispose le gouvernement, elles soient et demeurent placées dans une position de pleine liberté.

Or, cela n’est possible, je dis que le parlementarisme n’est possible, que si chacun de ses organes est assez fort, et si aucun d’eux n’est trop fort. Quand le chef de l’Etat est trop fort, les ministres ne sont que « les serviteurs de Sa Majesté » et les Chambres désarmées, que des Chambres d’enregistrement. Quand le Cabinet est trop fort, le chef de l’État est paralysé et les Chambres, frappées d’ataxie ou domestiquées. Quand, au contraire, les Chambres sont trop fortes, le chef de l’État n’est plus qu’une machine à signer des décrets, les ministres ne sont plus que des distributeurs automatiques de fonctions, de pensions et de décorations. Ou bien le chef de l’État n’est pas assez fort : et c’est la dictature anonyme, multiple et multiforme, d’une assemblée ou de la fraction dominante d’une assemblée, la Convention avec un ou plusieurs comités de Salut public. Le ministère n’est pas assez fort : et c’est ou le gouvernement direct par le chef de l’Etat, — le despotisme, — ou le gouvernement indirect par les Chambres, — l’anarchie. — Le parlement n’est pas assez fort : et c’est alors le caprice, le bon plaisir, l’arbitraire tyrannique.

Le chef de l’État trop fort, les ministres et le parlement pas assez : c’est la déformation prussienne du parlementarisme ; le chef de l’Etat et les ministres pas assez forts, le parlement beaucoup trop : n’en était-ce point hier encore la déformation française ? Le chef de l’Etat de moins en moins fort, le parlement et les ministres trop, ou les ministres trop et le parlement lui-même plus assez : n’en serait-ce pas, pour un avenir prochain, une autre déformation à prévoir ? Ainsi s’accomplirait le cycle du despotisme à la tyrannie par l’anarchie : la Convention, le Directoire, et après ? Telle est, en tout cas, la première condition du parlementarisme : que chacun des organes de la vie nationale ait assez de force, et qu’aucun de ces organes n’en ait trop ; la première de ses conditions politiques, et l’on serait tenté de dire de ses conditions intrinsèques, car il a, d’autre part, ses conditions extrinsèques ou sociales.

On a déjà noté que la forme même du gouvernement a une importance considérable pour la pratique du parlementarisme. En Angleterre, la Couronne a peu à peu délégué ou laissé transférer au Cabinet presque tous ses pouvoirs positifs ; mais elle a gardé, sinon accru, tout son pouvoir « imposant, » tout son pouvoir « par ascendant ; » — ce qui est beaucoup. — L’exercice de certains droits ou prérogatives du chef de l’État, et, pour n’en citer qu’un, du droit de dissolution, exige, en effet, qu’il soit entouré d’un grand prestige : s’il veut, un jour de conflit, que le pays soit juge entre lui et le parlement, il faut au moins que le pays le connaisse. Dans la monarchie, la question ne se pose pas : le roi est toujours le roi ; mais, dans la république, elle se pose : le Président n’est jamais que ce qu’est l’homme. C’est ce que les Américains ont bien vu, lorsque, se réglant sur la constitution anglaise du temps des Georges, ils ont rendu en « pouvoirs positifs » à leur Président ce qu’il avait de moins que les rois en « pouvoir imposant ; » et c’est ce qu’ailleurs on a moins bien vu.

Dans la république donc, la force du chef électif de l’État dépend étroitement du mode de son élection, et il en est ainsi de tous les organes de la vie nationale qui tirent de l’élection leur force et leur existence même. Si le Président de la République est élu par les corps élus, il sera ce que seront ces corps élus, qui seront ce que sera le corps électoral. Et les ministres, eux aussi, étant tirés des corps élus, seront ce que sera, en dernière analyse, le corps électoral. Mais le corps électoral sera ce que le feront toutes les influences qui agissent sur lui ; et il y en a de bonnes, mais il y en a de mauvaises. Il sera ce à quoi l’école l’aura préparé, ce que la presse lui suggérera, ce que les comités, l’administration et l’argent lui permettront d’être.

Le régime parlementaire suppose et appelle, — on n’ose pas dire une classe, toute idée de classe étant, ici et aujourd’hui, déplacée, — disons un personnel de gouvernement et de parlement, à tous les degrés instruit, compétent, indépendant, désintéressé, capable de supporter la contradiction, tolérant et qui « ne hurle pas à l’énoncé de propositions antipathiques. » En cela, il est vrai, — bien entendu jusqu’à un certain point, — que, originairement et essentiellement, le parlementarisme est un régime aristocratique ou bourgeois. De fait, c’est un régime taillé sur le patron de la monarchique et aristocratique Angleterre. Ce qui ne signifie point qu’il ne puisse pas être adapté à une république démocratique, mais ce qui signifie qu’il faut l’y adapter, et qu’on ne saurait l’y appliquer tel quel.

Comme le parlementarisme est un rapport variable entre facteurs variables, une position d’équilibre entre les divers organes de la vie politique de la nation, ainsi il peut être et il doit être un rapport, une position d’équilibre entre l’état social du pays et les institutions qui le régissent. Partout oh ce rapport ne se dégage pas, partout où cet équilibre est rompu, ou bien la tête entraîne les pieds, ou bien les pieds emportent la tête : le parlementarisme est faussé ; il n’y a pas de parlementarisme.


IV

Or, il est à croire que ce rapport ne se dégage manifestement nulle part, que nulle part cet équilibre ne s’est établi, dans l’Europe continentale, puisqu’en effet, que nous considérions ici ou là ce qu’on nous présente sous le nom de parlementarisme, nous assistons à un étrange spectacle. Qui ne se rappelle les scènes scandaleuses du Reichsrath autrichien, changé depuis quatre ans en arène par les querelles des nationalités ? l’obstruction opiniâtre à la loi Heinze, dans le Reichstag allemand ? les violences qui ont échauffé, à la Chambre belge des représentans, jusqu’à des discussions de leur nature plutôt académiques ? la résistance forcenée au décret-loi sur la sûreté publique à la Chambre des députés italienne ? les provocations et défis singuliers portés dans les Cortès espagnoles, à la suite des malheurs de Cuba et des Philippines ? Chez nous enfin, qui n’est édifié sur les mérites et les vertus de nos Chambres ?

Les accessoires classiques du régime, la sonnette, le verre d’eau, ne lui suffisent plus : il veut maintenant des sifflets à roulette, des trompettes d’enfant, des crécelles, bientôt des gourdins et des revolvers. Vu sans illusion et tout nu dans les Parlemens d’aujourd’hui, — à la distance et sous l’angle où le voient les foules, pour qui le parlement est tout le parlementarisme, — le parlementarisme n’est pas beau. On dirait que c’est entre tous les peuples comme une émulation à justifier la parole de Bismarck : « Je tuerai le parlementarisme par les parlemens ! » Et, selon les climats et les tempéramens, la maladie du parlementarisme s’envenime bien de telle ou telle complication locale, se révèle par tel ou tel symptôme particulier : comme il y a un parlementarisme prussien et un parlementarisme français, il y a une maladie prussienne et une maladie française du parlementarisme ; mais, comme aussi il y a, sous la différence des formes, un fond de parlementarisme partout le même, il y a, partout la même dans l’Europe continentale, une corruption du parlementarisme, qui procède des mêmes causes, se reconnaît aux mêmes signes, suit la même marche, et engendre les mêmes effets.

Partout dans l’Europe continentale, le parlementarisme se corrompt : 1° en ses sources ; 2° en son fonctionnement ; 3° en ses produits. Il se corrompt d’abord dans ses sources ou ses origines, car partout il repose en tout ou en partie sur l’élection ; mais partout il arrive que l’élection soit ou accaparée par les comités, ou captée par l’ingérence administrative, ou viciée par l’injure et la surenchère, ou falsifiée par la fraude, ou empoisonnée par l’argent, ou du moins creusée et vidée par l’abstention. Pour l’avouer, les diverses langues ont des expressions diverses : et ce qui pourrait s’appeler en France la toute-puissance des comités s’appelle en Espagne le caciquisme, — et caciquismo, — et aux Etats-Unis, le règne des wire-pullers, des « tireurs de ficelles, » le simple électeur étant considéré ici comme un chiffre, là comme un esclave, et là comme une marionnette. Quand, par delà les monts, on nous parle, en matière électorale, de « renverser la marmite, » — volcar et puchero, — sans être de purs Castillans, nous entendons ce qu’on veut nous dire ; et les Italiens, et d’autres, l’entendent aussi bien que nous. C’est donc un mal commun à toute l’Europe parlementaire. S’il est des degrés dans ce mal, ces peuples-là paraissent en souffrir le plus qui ont le suffrage le plus général et qui l’ont depuis le plus longtemps : car, pour ne pas se payer de vaines formules, dans le fait, livré à lui-même et laissé à l’état inorganique, le suffrage universel ne se forme pas, il se déforme ; il ne s’éduque pas, il se corrompt à l’user ; et comment n’en serait-il pas ainsi, puisqu’il y a plus d’agens et de moyens de corruption que d’agens et de moyens d’éducation, et puisque, des agens d’éducation eux-mêmes, il en est qui dégénèrent et se tournent en agens de corruption ?

Mais, pour ne dire qu’à nous seuls des vérités désagréables, par l’une ou l’autre de ces raisons, ou par ces raisons réunies, par crainte des comités, par terreur de l’injure et horreur de la surenchère, par dégoût de la fraude, par dédain — ou respect — de l’argent, par crainte de l’abstention, de l’échec et du ridicule, tout ce qui est classé et posé, tout ce qui a une situation, une carrière, tout ce qui peut vivre autrement et qui veut vivre honorablement, — sauf des exceptions qui, pour devenir de plus en plus rares, n’en sont que plus éclatantes et plus dignes d’être mentionnées, — tout ce qui dans le pays vaut quelque chose s’écarte peu à peu des candidatures, et déserte la vie publique. Cette réserve méprisante a pour résultat immédiat l’abaissement de la valeur du personnel parlementaire ; puis l’abaissement de la valeur du personnel gouvernemental qui en est tiré ; puis l’abaissement de la valeur du personnel administratif, de tous les ordres et de tous les rangs, qui est formé de sa clientèle ; puis l’abaissement de la législation, de la politique, conçue, ou peu s’en faut, comme une exploitation de l’État par des syndicats d’intérêts privés ; puis enfin, l’abaissement lointain, l’affaissement lent et continu de la nation parmi les nations.

Au dehors, les Chambres apparaissent comme un lieu plein de tumulte où « la moitié des gens réputés les plus habiles du pays se donnent toutes les peines du monde pour empêcher l’autre moitié de gouverner, » en attendant qu’elle lui arrache le pouvoir. L’habitude se prend, pour l’acteur et le spectateur, de considérer la politique « comme un jeu très intéressant, comme une interminable partie de cricket entre les jaunes et les bleus. » Et, en vérité, c’est bien cela. La partie est d’autant plus animée qu’il y va d’un enjeu de valeur matérielle fort appréciable : tous les emplois de l’Etat et toutes ses grâces. De même qu’il n’est député si obscur qui ne fasse comprendre au ministère ce que pèse une voix dans un scrutin à l’heure du péril (c’est là le véritable objet des groupes, en multipliant zéro un certain nombre de fois, de créer une influence), de même il n’est si mince gentillesse du ministère, qui ne soit monnaie d’achat, remboursable en fidélité au comptant ou à terme. La feuille des bénéfices est devenue tout un livre : pour les uns, il s’agit de le garder quand même, pour les autres de s’en emparer. Qui l’a en mains, et qui en détache les feuilles, mettant au bas sa signature, qui les laisse à son gré s’envoler vers telle ou telle poche, dispose à son gré des choses et des hommes ; on le ménage pour qu’il accorde ; on le caresse pour qu’il fasse caresser : séducteur et séduit, corrompu et corrupteur, produit du parlement qu’à son tour il frappe ou refrappe à son effigie, en cette grande débauche dont le Trésor fait les frais, c’est lui, le grand entremetteur :


Galeotto fù il libro, e chi lo scrisse.


Et, de flatterie en sourire, nous retombons dans « le favoritisme » le moins déguisé, que suit de tout près, — la preuve n’en est que trop acquise, — l’« affarisme » le moins décent. Mais, tandis que de cette façon, par la recommandation et l’hommage, — par une série circulaire d’hommages du candidat au comité, du comité au chef de groupe, du chef de groupe au ministre, puis, en retour, du ministre au chef de groupe, du chef de groupe au député, et du député au gros électeur, — se reforme, exactement comme l’autre s’était formée, une féodalité ; tandis que les gens du clan opèrent leur petit partage, le reste, — c’est-à-dire le pays, neuf millions de citoyens sur dix, — regarde, s’impatiente, et ne voit rien venir. Lorsque la route poudroie, c’est le percepteur avec sa sacoche ou l’afficheur avec son pot à colle. Le premier emporte ses beaux écus, le second lui rapporte de belles phrases ; et, comme c’est là, pour lui, tout le parlementarisme, il soupçonne une énorme mystification. Il ne se sent pas plus aisé, il ne se sent pas plus libre, il ne se sent pas plus fier ; il a l’impression vague de soutenir sur ses épaules un monde qui lui est étranger : des partis qui se servent et qui ne le servent pas : principes, projets, promesses, professions de foi, proclamations et protestations, tout cela, tout cela, bavardage, ballons de baudruche, bulles de savon, air artistement travaillé ! Toujours de la politique parlée ; jamais autre chose que des bouches soufflant du vent aux quatre coins de la tribune ! Pourquoi dès lors ne se prêterait-il pas à en croire ceux qui lui disent que ce régime est entièrement bâti en porte-à-faux sur le mensonge ? Et comment ne le chargerait-il pas de tous les vices, incurables sinon par le fer et le feu ?

Mais pourtant, à remonter froidement de cas en cas et de cause en cause, ces vices certains sont tous réductibles à un vice fondamental, qui ne réside pas dans le parlementarisme même, mais dans les corruptions du parlementarisme, lesquelles sont également toutes réductibles à une corruption première : le mauvais choix du personnel parlementaire, d’où est tiré, jusqu’au sommet, le personnel gouvernemental, et par qui est fourni en quelque sorte à forfait, dans sa clientèle, le personnel judiciaire, administratif, etc. De là, de ce mauvais choix du personnel parlementaire, l’impuissance, l’agitation, l’instabilité ou la servilité, la stérilité, la nullité parlementaires ; de là, la décadence et le discrédit du parlementarisme. Si donc on veut, et si donc il faut sauver le parlementarisme, qu’on ne peut sauver qu’en le relevant, c’est le personnel parlementaire qu’il faut relever. Et si l’on veut relever le personnel parlementaire, s’il le faut, c’est sur le corps électoral qu’il faut agir. — Autant dire que la réforme parlementaire urgente et profonde, c’est sans doute la réforme morale et légale du suffrage universel.


V

Car, après tout, et quand on a tout dit, sans faire grâce au parlementarisme d’aucun de ses défauts, ni d’aucun de ses péchés, il faut conclure, — et ce n’est pas si facile ! — parce qu’il n’y a de solutions simples que les solutions radicales, et qu’ici une solution radicale ne serait point une solution. Si c’en était une, le raisonnement serait bref et catégorique. Puisque le parlementarisme semble n’avoir réussi nulle part dans l’Europe continentale, depuis une centaine d’années qu’on l’y a importé, et puisque, loin de s’y acclimater, il y va au contraire de mal en pis, restituons à l’Angleterre le présent funeste qu’elle nous a fait, et supprimons le parlementarisme. Mais venons-en alors, ou revenons-en à quoi ? Au bon tyran ? Objet rare qu’un bon tyran, et, même bon, il y a toujours à craindre que la tyrannie ne le gâte et qu’il ne devienne mauvais ! Puis désigné comment ? S’imposera-t-il, et sera-ce le Prince ? Sortira-t-il d’un plébiscite, et sera-ce César ? Mais, si c’est le Prince, quelle garantie qu’il soit bon ? Et si c’est César, quelle garantie qu’il soit le meilleur ? Le peuple, assemblé dans ses comices, qui se trompe en myope sur ses députés, ne se trompera-t-il pas en presbyte sur son maître ? Là où l’hérédité subsiste, cette dernière difficulté disparaît, et l’homme est tout trouvé ; mais l’autre difficulté demeure : sera-t-il bon ? le restera-t-il ? et s’il est mauvais ? Par lassitude du parlementarisme, tout remettre à un dictateur, l’instituer souverain en pleine et absolue souveraineté, ce serait retourner à une forme barbare, qui peut être africaine ou asiatique, et dont l’Orient tant bien que mal s’accommode encore, mais qui sûrement ne saurait convenir à l’Occident européen du XXe siècle. Cette première solution n’étant donc ni moderne, ni européenne, ni occidentale, ce n’est pas une solution.

La deuxième consisterait à chercher le remède dans l’extrême opposé, et, puisque le parlementarisme a échoué, de se passer du parlementarisme, sans se réfugier dans la dictature, en se jetant dans la démocratie directe. Le peuple, périodiquement et presque quotidiennement réuni, conduirait lui-même ses affaires, lui-même élirait tous ses magistrats, et ferait lui-même sa politique et sa législation. Il suffit d’énoncer cette proposition pour l’écarter, et, à en écrire seulement les termes, les objections jaillissent en quelque sorte sous la plume. Une, d’abord, qui dispense des autres : ce serait pratiquement impossible. C’était possible dans les républiques anciennes, qui n’étaient guère que de petites républiques urbaines avec une banlieue ; c’est possible en quelques cantons suisses, qui ne sont guère que de petites républiques de pâtres et de montagnards ; c’est impossible dans un grand État très centralisé, dans un grand État très civilisé, qui a une vie politique et économique, une vie nationale et une vie internationale intenses, qui est une société largement développée, complètement épanouie. Par dégoût d’une politique incohérente et d’une législation médiocre, rendre aux cohues tumultuaires du peuple la législation et la politique, ne serait-ce pas véritablement, comme le personnage de la chanson, se noyer pour n’être pas mouillé ? Par lassitude du parlementarisme, tout abandonner à la démocratie directe, ne serait-ce pas revenir à une forme primitive et embryonnaire, laquelle non plus ne saurait convenir à notre Occident du XXe siècle, et qui, elle non plus, ne lui convenant pas, n’est donc point une solution ?

Mais voyons ; et, une dernière fois, reprenons point par point en partant des définitions. Le parlementarisme est un fait moderne, européen et occidental : signe apparent que c’est le régime qui conviendrait à nos pays en notre temps. C’est un régime d’équilibre entre les pouvoirs publics, qui suppose réalisées certaines conditions politiques et sociales, dont la plus indispensable est que, de ces pouvoirs, aucun ne soit trop fort, aucun ne soit pas assez fort. Et voici à présent la constatation des faits. Nulle part dans l’Europe continentale le parlementarisme-type ne paraît s’être acclimaté ; partout il a subi des déformations, et partout il a, au résumé, abouti à des désillusions. Ici l’exécutif est trop fort, et là il ne l’est pas assez : ou bien c’est le législatif ; mais partout, que l’exécutif soit d’ailleurs trop fort, ou pas assez, les Chambres font trop souvent scandale. Cause commune de ce mal commun : la médiocrité du personnel parlementaire, ayant elle-même pour cause l’imperfection des modes de suffrage. De ces définitions et de ces constatations doit sortir la conclusion ; il n’y a plus qu’à les serrer pour l’en tirer.

En ce qui concerne la France, la conclusion sera : Si, d’une part, le parlementarisme est le régime qui nous conviendrait, mais si, d’autre part, les pouvoirs publics n’ayant pas chez nous trouvé leur équilibre, ce n’est pas le parlementarisme que nous avons et ce n’en est qu’une contrefaçon indigne, pour le connaître et l’instituer enfin, il faut établir ou rétablir entre les pouvoirs l’équilibre rompu. Si cette rupture d’équilibre vient de ce que l’exécutif s’est atrophié, tandis que le législatif s’hypertrophiait, il faut retrancher du législatif ses usurpations, et rendre de la vie et de la force à l’exécutif. Si nos Chambres, — ou l’une de nos Chambres, — accomplissant inconsciemment la menace du Chancelier, sont en train de « tuer le parlementarisme par les parlemens, » il faut, non les tuer elles-mêmes, mais les mettre hors d’état de nuire et en état de servir. Si c’est, enfin, la médiocrité du personnel parlementaire qui fait obstacle au parlementarisme, et si cette médiocrité dérive d’un mode défectueux du suffrage, il faut, pour améliorer le personnel, améliorer avant tout le mode de suffrage.

C’est par là qu’il faut commencer ; il faut aller tout de suite à la racine. La cause des causes du mal étant dans le suffrage universel inorganique, c’est là qu’il faut couper l’effet, en organisant le suffrage universel. Pour mettre le parlement hors d’état de nuire et en état de servir, il faut, dans le parlementarisme, limiter la place et le rôle du parlement. Pour rendre de la force et de la vie à l’exécutif, il faut donner en pouvoirs positifs au président de la République ce qui peut lui manquer en pouvoirs « imposans, » ce que la simplicité républicaine enlève au chef de l’Etat en « majesté. « Pour que l’exécutif reprenne au législatif ce que le législatif lui a indûment et irrégulièrement ôté, il faut refaire entre eux la distinction, la séparation, placer en dehors du législatif le fondement et l’origine même de l’exécutif.

Tel est le programme, quels sont les moyens ? L’organisation du suffrage universel est la maîtresse pièce du système : c’en est aussi la plus lourde à remuer ; non pas que les moyens manquent, — l’embarras serait plutôt dans leur nombre et leur variété, — ni que les cadres soient à chercher très loin, mais il y a lieu de se garder avec un soin jaloux de tout ce qui aurait même une apparence de ressusciter dans le suffrage des inégalités, et des classes, ou des castes, ou des ordres dans la nation. Quant aux moyens de limiter le rôle du parlement, il en est de trois espèces. Le parlementarisme, au sens vulgaire du mot, peut être limité : despotiquement, comme sous l’Empire, par l’abolition des prérogatives traditionnelles, ou par l’absence de sanction aux blâmes et aux remontrances de la Chambre ; populairement, comme en Suisse, par le referendum ; juridiquement, comme aux États-Unis, par une Cour suprême. Inutile de dire que c’est ce dernier moyen qui, dans une démocratie organisée, devrait avoir la préférence, mais sans qu’il fût interdit de voir s’il ne serait pas possible de le combiner avec le second : un frein en haut, un frein en bas, la marche du parlementarisme n’en serait que plus mesurée et plus assurée. Le moyen que le Président de la République reprenne les pouvoirs positifs dont il est d’une utilité incontestable qu’il soit investi serait qu’il pût exercer dans la réalité, comme ils sont inscrits dans le texte, son droit de choisir librement et de congédier librement ses ministres, son droit, s’il le juge nécessaire, d’en appeler au pays, de dissoudre la Chambre des députés ; mais ce moyen, qu’il n’a à demander à personne, il n’a qu’à vouloir pour l’avoir, et il n’a pour vouloir qu’à avoir assez d’autorité. Or, le moyen qu’il ait assez d’autorité, comme le moyen de placer en dehors du législatif le fondement de l’exécutif, serait de retirer aux Chambres l’élection du Président de la République, et, s’il est sage de craindre les entraînemens et les erreurs du plébiscite, de la confier à un collège spécial, dont la composition n’est sans doute pas introuvable. Un autre moyen de refaire, dans la mesure où elle est désirable, la séparation des deux pouvoirs politiques, et le moyen en même temps de ne pas franchir cette mesure, serait, en rendant la responsabilité ministérielle moins illusoire devant le chef de l’Etat et moins diffuse devant le parlement, de restreindre cette responsabilité à un seul ministre dirigeant ou à un tout petit nombre de ministres politiques, les autres étant surtout les chefs des grandes administrations, et comme tels, pour éviter avec les compétitions les compromissions et profiter des compétences, pris parmi les spécialistes, dans les administrations mêmes.

Cela fait, par l’organisation du suffrage universel, l’équilibre serait rétabli entre l’état social du pays et son régime politique ; par les autres réformes, l’équilibre serait rétabli entre les différens pouvoirs publics ; et par toutes ces réformes ensemble, sur cette base solide, avec une assiette ferme et stable, serait fondé le parlementarisme, qui précisément réside dans cet équilibre ; le parlementarisme conforme à nos conditions politiques et sociales, le parlementarisme dans sa loi et dans sa règle. Et cela fait, nous aurions fait ce que nous pouvons et nous-devons faire, qui est, aux points de l’espace et du temps où nous sommes placés dans l’évolution des institutions d’État, — non pas du tout de détruire, — mais, au contraire, de construire le parlementarisme.


CHARLES BENOIST.

  1. Ces fortes expressions sont de M. Emile Ollivier. Voyez dans la Revue du 13 juin : Le roi Guillaume de Prusse.