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Pages d’un Cahier de Souvenirs
Stuart Merrill

Revue Le Masque Tome II, n°9 & 10
1912





Pages d’un Cahier de Souvenirs







PAUL VERLAINE



Il était facile d’aborder Paul Verlaine. Jamais grand homme ne montra moins de morgue, quoique vers la fin de ses jours il ne détestât pas de poser un peu « pour embêter Moréas ».

Celui-ci, à l’époque où je fis la connaissance de Verlaine, en était à l’étude des poètes de la Pléiade. Car on sait que venu très tard en France, il se fit consciencieusement une éducation littéraire. Pendant longtemps il épouvanta les gens en leur demandant à brûle-pourpoint : « Que pensez-vous de Gace-Brulé ? » Le châtelain de Coucy, passe encore, mais Gace-Brulé ! J’acquis vite la certitude qu’il ne connaissait de Gace-Brulé que ce qui en est cité dans l’Anthologie de Bartsch, et je me sentis moins ébloui par son érudition. Donc, en suivant le cours des âges, il en était arrivé à la Péilade, et faisait retentir les cafés du Quartier Latin de ces mots qui servaient d’exorde à tous ses discours : « Moi et Ronsard… » Cela exaspérait un peu cet autre grand enfant qu’était Verlaine, lequel, s’appliquant à imiter Moréas, passait un peu de salive sur son doigt médian, en lissait l’extrême pointe de sa moustache, rajustait des manchettes, hélas ! imaginaires, et toni-truait : « Moi et Moréas… » Plus tard, moins amène, il devait le qualifier dans ses Épigrammes d’un terme en trois lettres qui constitue une injure gratuite au sexe à qui nous devons notre naissance et nos illusions.

Verlaine venait parfois retrouver Moréas chez un marchand de vins dont l’établissement, La Côte d’Or, faisait le coin de la rue Racine et de la rue de Médicis, en face de l’Odéon et du Palais du Luxembourg. De l’entresol, qui servait de restaurant, on voyait passer les célébrités.

Nous vîmes même un jour Sarcey s’introduire dans certain édicule auquel Vespasien n’aurait pas trouvé d’odeur. Ce ne fut pas chose facile à cause de sa corpulence. Il en sortit avec non moins de peine, la gidouille (comme disait Jarry) repoussée vers les reins par l’étroite issue. Un ban tumultueux accueillit la délivrance de Notre Oncle, qui, très myope, ne parvint pas à découvrir d’où partait cette intempestive ovation.

Verlaine venait donc parfois partager avec nous notre miroton et notre demi-setier. Nous, c’étaient, outre Moréas, Raymond de la Tailhède, le grand lyrique qui se tait depuis trop longtemps, Ernest Raynaud, qui a si noblement évoqué l’œuvre de son maître dans l’Assomption de Paul Verlaine, Maurice du Plessys, trépidant, sarcastique et pince-sans-rire, Gauguin, qui arrrivait des Antilles et s’apprêtait à partir pour Tahiti, Charles Morice, dont la Littérature de tout à l’heure venait de faire grand bruit, Edouard Dubus, délicieux esprit qui devait s’abîmer dans tous les paradis artificiels, Adolphe Retté, qui ne songeait guère alors à la religion, Louis Le Cardonnel, qui ne cessait d’y penser, et combien d’autres, dont quelques-uns se sont suicidés, dont certains ont eu des morts affreuses. Néanmoins, les plus à plaindre, parmi nous, sont ceux qui renoncèrent avant l’heure à l’Art et à la Poésie.

Le Pèlerin passionné parut, et il fut décidé que Moréas irait, en grande pompe et cérémonie, en offrir un exemplaire de luxe à Stéphane Mallarmé. Nous frétâmes donc plusieurs fiacres et nous nous en fûmes, un beau mardi, chez Mallarmé, rue de Rome. Verlaine, vieux faune malin, s’y trouvait déjà embusqué. Il disputait alors à Moréas le sceptre du Quartier Latin. Pour tout dire, il était puérilement jaloux de ce klephte à l’œil noir qui ne disait rien qui vaille à son cœur de vieux bougre de patriote. Mallarmé reçut Moréas et sa bande avec son habituelle courtoisie. Quant à Verlaine, hérissant le poil, il ne cessa de cribler Moréas de traits empoisonnés. Celui-ci, qui manquait totalement d’esprit mais avait beaucoup de finesse, subit l’assaut sans riposte. Il mérita, ce soir-là, toutes nos sympathies, car Verlaine abusa réellement de son bagout de vieux gamin de Paris. Lorsqu’il consentait à lâcher Moréas, comme un chat lâche une souris pour y mieux revenir des crocs et des griffes, il savait se hausser à l’éloquence. On parla de Shakespeare. Je me rappelle cette phrase : « Shakespeare, hein ! ne dirait-on pas un géant aveugle qui abat des arbres dans une forêt… une forêt très sombre… la forêt d’Ardenne ? »

Quand l’heure vint de prendre congé de Mallarmé, je précédais immédiatement Verlaine, et j’entendis l’adorable vieux gosse demander : « Hein ! Stéphane, ai-je assez bien parlé, ce soir ? Les ai-je assez épatés, les petits ? »

On allait le plus souvent voir Verlaine au Café François 1er, boulevard Saint-Michel[1], où il tenait ses assises à l’heure de l’absinthe. J’avoue que je n’y allais guère, ne me sentant pas une excessive tendresse pour les jeunes gens qui s’abreuvaient aux frais du maître les jours où celui-ci avait « récupéré des ors », comme il disait d’un air fier. Autour de la bande papillonnait Bibi la Purée, cet incroyable voyou qui promenait sa silhouette louis-onzième de Montmartre au Quartier Latin. Il servait à Verlaine de factotum, de Mercure galant, voire de déménageur à la cloche de bois ; et, comme il avait des lettres, il se montrait glorieux de l’indulgente amitié du grand homme. À l’enterrement de Verlaine, le comte Robert de Montesquiou renifla sur la présence de Bibi à la place d’honneur, juste derrière le corbillard. On l’en délogea. Mais le pauvre claquefaim y avait plus droit que n’importe lequel d’entre nous.

Je me souviens d’une charmante conversation que j’eus un jour avec Verlaine, dans le coin du Café François 1er où le photographe de Nos Contemporains chez eux l’a saisi, affalé devant son absinthe. Il racontait une visite qu’il avait faite à la Grande Chartreuse, et me décrivait les moines : « Des frocs comme des blocs, et, dessus, de tout petits crânes ronds, comme dans les tableaux de Le Sueur. » Et il rapprochait l’un de l’autre ses deux poings fermés en répétant : « De tout petits crânes, comme dans les tableaux de Le Sueur. »

Il avait visité la Grande Chartreuse une année où ses douleurs rhumatismales l’avaient forcé à faire une cure à Aix-les-Bains. Il y fut soigné par le docteur Cazalis (Jean Lahor), qui, après bien des années, me parlait avec épouvante de son client. D’abord Verlaine ne consentait à recevoir Cazalis qu’au café, et celui-ci, médecin mondain, fut obligé de fréquenter les pires bistros de la petite, de la trop petite ville. Puis Verlaine se laissa mener une ou deux fois, pour des peccadilles, au poste de police, où le respectable Cazalis dut aller le réclamer. Enfin, par gaminerie, il manifestait une admiration excessive, publique et scandaleuse, pour certain Ganymède en marbre qui orne le jardin public d’Aix-les-Bains. Je crois que, sans risquer de passer pour un immonde bourgeois, il est permis de compatir aux tribulations de l’excellent homme que fut Jean Lahor.

Je me souviens d’une soirée assez amusante passée en compagnie de Verlaine et d’Edmund Gosse, le grand poète, romancier et critique anglais. Celui-ci avait le vif désir de faire la connaissance de Verlaine. Son physique l’intéressait autant que son moral. Verlaine avait déjà fait des conférences en Angleterre, où son crâne vaste, bosselé et socratique, bien en lumière sous les ampoules électriques, avait beaucoup impressionné un public qui ne comprenait mie à sa parole. Nous cherchâmes donc Verlaine dans ses repaires habituels du Quartier Latin. Nous le trouvâmes enfin, en compagnie de l’affreuse Eugénie Krantz, chez un marchand de vins de la place Saint-Michel. Il portait un cache-nez qui lui montait jusqu’à la bouche et un grand chapeau de feutre mou qu’il avait rabattu sur son front. Edmund Gosse ne pouvait donc voir de sa physionomie que le nez et les yeux.

Verlaine se montra plein de dignité, malgré les rhums à l’eau qu’il avait déjà absorbés. Il tenta même de parler anglais. Or je le soupçonne d’avoir su encore moins d’anglais que le bon Mallarmé. Quoiqu’il en fût, la seule phrase qu’il parvint à sortir, et qu’il répéta à satiété, fut : « Shakespeare, he is a man ! » Et encore avait-il un bizarre accent écossais. J’eus une furieuse envie de répondre à la manière incohérente des lexiques de conversation : « And Racine, he is not a woman ! »

Gosse, qui est un charmeur, amadoua vite le vieux faune, mais de temps en temps il me soufflait : « Je n’ai pas vu son crâne ! Je veux voir son crâne ! » Aussi, à chaque fois que Verlaine revenait à Shakespeare, j’insinuais : « N’est-ce pas, maître, chapeau bas devant lui ! » et j’appuyais du geste mon invite. Mais il n’en rabattait que davantage son vieux chapeau sur les sourcils et Gosse dut partir sans avoir vu le crâne de Verlaine.

Je viens de parler des conférences de Verlaine en Angleterre. Son odyssée vaut la peine d’être racontée. Robert Sherard, le biographe bien connu d’Oscar Wilde, et Arthur Symons, le poète londonien, avaient été chargés, l’un de recevoir Verlaine à Charing Cross, l’autre de l’expédier de Paris. Sherard donc, après avoir fait dîner Verlaine sans excès de boisson, l’installa dans le rapide de nuit Paris-Calais en le recommandant comme un enfant au chef de train. Puis il alla se coucher, la conscience tranquille, après avoir annoncé par télégramme à Symons le départ de Verlaine. La mauvaise chance voulut qu’une tempête effroyable sévît cette nuit-là sur la Manche. La malle ne put partir. Verlaine passa donc sa nuit au buffet de Calais, mais bien sagement, sans faire de bêtises. Symons, qui l’attendait à Londres au petit jour, dormit comme il put dans les salles de Charing Cross. Enfin Verlaine parut, sale, verdâtre, mal remis du mal de mer. Son hôte l’accueillit comme un enfant prodigue, et s’il ne tua pas un veau gras en son honneur dans son petit appartement de Fountain Court, il le réconforta comme il put, puis lui demanda s’il avait apporté un habit dans sa valise. Un habit ! Le pauvre Lélian avait tout juste quelques objets de première nécessité. Symons courut donc de droite et de gauche, empruntant ici un habit, là une chemise, ailleurs des escarpins, et Verlaine, quand il parut le soir même sur l’estrade, eut l’apparence d’un respectable clergyman. Ce n’était pas ce qu’attendait le public, alléché par les journaux qui avaient annoncé une conférence par Paul Verlaine, « le poète-forçat ».

Parmi mes souvenirs, en voici un plus mélancolique. C’était un soir où nous nous étions attardés, quelques camarades et moi, dans le caveau du Soleil d’Or, après une des fameuses soirées de la Plume. Le boulevard Saint-Michel était désert. Nous allions notre chemin, assez silencieusement, lorsque nous entendîmes le tapotement lourd et las d’une canne sur l’asphalte. Un homme en macfarlane nous précédait, boitant péniblement. C’était Verlaine. Nous l’entourâmes, nous lui fîmes fête et nous l’invitâmes à souper avec nous. Mais cette nuit-là il était sous l’influence saturnienne, et ce ne fut pas sans peine que nous le forçâmes à accepter notre invitation. Il demeura maussade pendant tout le repas. À la fin l’un de nous lui demanda, assez maladroitement, de nous réciter quelque chose. Il s’exécuta, comme pour payer son écot, et nous dit la Chanson de Gaspar Hauser :


Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes.
Ils ne m’ont pas trouvé malin.


Vers infiniment empoignants par eux-mêmes. Mais comment rendre la triste voix éraillée, l’attitude abandonnée, le pauvre regard éperdu du récitant ? Pas le moindre soupçon de cabotinage. Les vers furent dits avec une simplicité presque puérile. Mais toute la misère morale et physique de l’homme larmoyait, geignait, grondait dans cette voix qui emplissait de sa lamentation la salle presque vide du café d’Harcourt.

Un matin glacial de 1896, mon ami Henri Degron pénétra chez moi, en criant : « Verlaine est mort ! » Il venait de son domicile. Je me précipitai à mon tour à la maison mortuaire. Le fidèle ami de Verlaine, A.-F. Cazals, m’introduisit dans la chambre du mort. Il était inimaginablement beau. Un sourire de béatitude errait encore sur ses lèvres. La tête était un peu penchée sur l’épaule gauche, comme dans un paisible sommeil. Le pauvre vieux faune était bien trépassé : l’âme seule du saint irradiait de ce cadavre. Depuis longtemps j’avais désappris de prier. Mais je me penchai sur Verlaine mort et je lui baisai le front.






WALT WHITMAN


À LÉON BAZALCETTE.


J’ai rencontré Walt Whitman à New-York, quatre ou cinq années avant sa mort. Il y était venu, selon sa touchante coutume, le jour de l’anniversaire de l’assassinat d’Abraham Lincoln, faire une conférence sur le grand président qui avait payé de sa vie sa vigilante défense du « gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ».

Je pris trois billets pour la conférence et j’allai quérir deux amis, Jonathan Sturges, le premier traducteur de Maupassant en anglais, et Clarence Mac Ilvaine, qui est aujourd’hui un des directeurs de la fameuse maison d’édition Harper et Frères.

Nous étions à cet âge heureux (et que pour ma part je n’ai pas dépassé) où le respect littéraire prend toute la force d’une émotion religieuse. L’affiche portait que la conférence aurait lieu de très bonne heure l’après-midi ; on avait voulu ainsi ménager les forces du vieux Walt, « Old Walt », comme l’appelaient ses familiers. Je n’oublierai jamais notre longue attente dans cet immense théâtre glacial, à peine éclairé, sentant le moisi, ni ce public clairsemé de dévots dont les chuchotements rendaient plus sensibles le silence intérieur et le brouhaha assourdi du dehors.

Dehors ! Sous le pétillement du soleil, nous nous doutions que les hommes éphémères couraient à leurs affaires, que les câbles du téléphone et du télégraphe follement vibraient, que les rois de la finance et de l’industrie, tapis au fond de leurs bureaux, troublaient ou apaisaient la vie du monde. Nous entendions, dominant le bruit de la foule, les sonneries impatientes des tramways, le trépidant tonnerre du métropolitain roulant sur sa charpente de fer, et, au loin, l’immense mugissement des paquebots qui brassaient les eaux limoneuses de l’Hudson et de l’East River. Vains bruits ! Ridicule agitation ! Soucis d’un jour ! Nous savions que dans ce théâtre froid, silencieux et obscur, nous allions entendre une pauvre voix faible et chevrotante de vieillard, une voix que la foule n’entendait pas parce qu’elle ne prenait pas la peine de l’écouter, la voix du prophète qui marche au-devant de sa race et au delà de son époque. Nous allions, en un mot, entendre le verbe qui plie à son rythme l’histoire de l’avenir, le Chant lyrique de la sainte Démocratie.

Walt Whitman ! Le voici, à moitié paralysé, pouvant à peine marcher, s’appuyant de la main droite sur une canne et pesant du coude gauche sur le bras du poète Stedman. Avec l’aide de son ami il s’installa dans un grand fauteuil, devant des papiers dont il se servait à peine, se laissant aller au cours d’une lente improvisation. Et combien ce fut émouvant ! Il raconta la mort de Lincoln tout naïvement, tout simplement, comme si l’événement avait eu lieu la veille. Pas un mouvement oratoire, pas un haussement de voix. J’y fus, telle chose m’advint. Et ce récit fut aussi empoignant que les rapports des messagers dans les tragédies d’Eschyle. Rien ne m’a mieux prouvé que l’éloquence ne consiste que dans l’émotion et la sincérité de l’orateur.

À la fin de la conférence, quelqu’un demanda que Walt récitât Captain, my Captain, l’ode dédiée par lui à la mémoire de Lincoln. La pauvre voix du vieillard s’éleva de nouveau, un peu avant le crépuscule, sanglotant plutôt qu’elle ne psalmodiait les vers funèbres. J’étais en présence du sublime et je ne pus que pleurer en écoutant ce thrène que Francis Vielé-Griffin a si admirablement traduit en français.

Lorsque la voix mourut dans un bruit d’applaudissements, qui me parurent attentatoires au deuil du poète, Stedman s’avança sur la scène et nous annonça que Walt Whitman serait heureux de recevoir, le soir même, ses amis connus et inconnus à l’hôtel où il était descendu et dont j’oublie le nom.

Timides malgré l’invitation, mes deux amis et moi cherchâmes un prétexte pour présenter, mêlés à la petite foule des fidèles, nos hommages au Maître. Je me souvins à propos que je venais de recevoir de Paris quelques numéros de La Vogue, dont l’un contenait une traduction des Enfans [2] d’Adam par Jules Laforgue. Je courus chez moi, et, muni du précieux opuscule, je m’en fus avec mes amis chez Walt Whitman.

On nous introduisit dans un grand salon déjà sombre où le poète, assis, recevait les visiteurs dont Stedman lui transmettait les noms. Attendant notre tour, je pus longuement le contempler de près. Je crois que jamais aussi beau vieillard n’a paru parmi les hommes. Certes, Tennyson, Longfellow, Tolstoï furent beaux, mais d’une beauté plutôt spirituelle que plastique, tandis que chez Walt Whitman l’harmonie du corps était égale à celle de l’âme. Le visage était de proportions parfaites : le front arrondi en dôme rappelait celui de Shakespeare ; sous la noble arcade sourcilière, les yeux, candides et bleus comme ceux d’un petit enfant, pétillaient de malice et de bonté ; les lèvres, pleines, rouges et charnues, dessinaient un arc d’une charmante finesse. Ce visage, dont la douceur tempérait la majesté, s’encadrait d’une chevelure et d’une barbe encore abondantes malgré l’extrême vieillesse du poète. Le teint rappelait exactement celui d’un jeune garçon blond un peu animé par la course. Les épaules étaient robustes, le cou rond et bien dégagé, les attaches fines. Jamais je n’ai vu homme aussi frais, aussi net, aussi immaculé. Une jeune femme l’eût aimé d’amour, tant ce vieillard, aurait-elle dit, était appétissant. Il semblait nourri des sucs les plus purs de la terre, et je me plais à imaginer que sa chair devait fleurer le soleil et l’écume marine. Il portait, ce jour-là, un veston de velours noir, un grand col rabattu de toile non empesée et de belles manchettes de dentelles. Car il était fort coquet à sa façon.

Lorsque mon tour vint de lui être présenté, je lui tendis, en bredouillant, mon numéro de La Vogue. Je ne sais comment je parvins à lui faire comprendre qu’il s’agissait de la traduction d’un de ses poèmes par un jeune poète français, Jules Laforgue. Un soudain éclair dans son regard, un sourire lui détendant le visage, un joli sursaut de son attention lassée me prouvèrent que mon offrande lui faisait plaisir.

— Ah ! comme je suis heureux qu’on me traduise en français ! s’écria-t-il.

Et je me rappelai le poème magnifique qu’après l’année terrible il avait dédié à la France. Il me demanda des renseignements sur Jules Laforgue, dont il aurait d’ailleurs peu compris le génie.

— Et quels poèmes de moi a-t-il traduits ? demanda-t-il.

— Les Enfans d’Adam, répondis-je.

C’est dans cette partie du recueil des Feuilles d’Herbe que se trouvent les passages qui choquèrent le plus la pudibonderie américaine, et qui firent ranger le chef-d’œuvre de Walt Whitman, par je ne sais quel postmaster ivre de vertu, parmi les écrits obscènes dont l’envoi par la poste expose l’expéditeur aux pires sévices de la loi.

Walt Whitman eut un sourire à moitié content, à moitié espiègle, en me répondant :

— J’étais certain qu’un Français tomberait sur ce passage.

Le jour baissait. Le vieillard se sentait las. Nous n’abusâmes pas de sa patience. Et nous partîmes sans bruit, émus par son accueil de bon patriarche.

La rue. Les lampes électriques. Le tapage de la foule. Les gestes inutiles. Les vaines paroles…


Stuart MERRILL.
  1. Ce café a diiparu ponr faire place à la gare de Sceaux.
  2. Sic.