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je les avais simplement adoptées !… Enfin sous le regard de cet œil qui m’observait, je me sentis incapable de tracer un trait de plus. Incapable ? Mais je l’avais toujours été ! « Je n’avais jamais rien su. » Seulement, avec mes modèles et mon public, un empâtement un peu voyant suffisait pour cacher la chose. Je les aveuglais à coups de couleur… Eh ! je m’aperçus que le regard du mort traversait cette couleur menteuse, pénétrait jusqu’aux dessous les plus cachés de mon œuvre.

Quand on parle une langue étrangère, même avec facilité, on dit la moitié du temps, non pas ce que l’on veut, mais ce que l’on peut ! Et c’est ainsi que je peignais ; en présence de ce mort qui me regardait, ce qu’on appelait ma « technique » s’effondrait comme un château de cartes. Il ne se moquait pas de moi, vous comprenez, ce pauvre Stroud, seulement il était là à m’observer, et sur ses lèvres, à travers sa barbe grise, je crus lire la question : « Savez-vous bien où vous allez en arriver ? »

Si j’avais pu peindre cette question sur son visage, le portrait eût été un chef-d’œuvre. Puisque j’en étais incapable, il ne me restait qu’à le reconnaître, et cette grâce me fut donnée. Mais à cette minute, mon cher Rickham, que n’aurais-je donné pour avoir Stroud devant moi