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JEANNE

Mais ces choses-là, cela se continue.

GASTON

Christine est la plus charmante et la plus honnête des femmes, digne de tous les respects et de toutes les admirations, et en ce moment, je suis navré de savoir que ses soupçons viennent de se confirmer, qu’elle a vu entrer chez vous cet homme qu’elle aimait tant et que soixante jours ont lassé d’elle ! Tout son bonheur, ses espoirs, ses rêves de jeune mariée s’écroulent ; c’est à crier de douleur. Cette enfant, dont je sais la sensibilité, la douceur, la grâce délicate, Albert ne l’a pas devinée encore, mais le jour où elle se montrera, où elle sortira d’elle-même, il n’aura pas assez de sa voix, de ses yeux, de ses deux mains, de ses deux genoux pour implorer son pardon !

JEANNE

Que voilà de feu, pour un simple ami d’enfance !

GASTON (crescendo)

Eh bien, oui, je l’aime, mais de piété et de dévouement, cette âme qui n’a rien fait pour s’embarrasser d’un corps. Je l’aime et je la défends, la pauvre petite qui va souffrir à cause d’une…

JEANNE

Dites courtisane, c’est plus Régence ; horizontale me déplaît.

GASTON

Vous avez fait tout ce que vous avez pu pour ensorceler Albert ; l’aimiez-vous ? non, pas un instant, mais vous vouliez vous octroyer ce gentilhomme, par plaisir, par distraction, et lui croquer le bonheur comme un fruit rare, n’est-ce pas ?

JEANNE

Nous y sommes ! Eh bien, oui, là, c’est vrai. Je me venge. On m’a chassée du monde, de leur monde, comme ils disent, sous prétexte que mon mari ne descendait pas de Louis XV. Ils en descendent, eux, par une échelle plus ou moins généalogique. Je me venge, pour rire, pour me distraire, comme vous dites. (Avec emphase). Je suis la femme fatale, comme dans les romans de Montépin. Je grignote dans les blasons et j’y laisse des marques. Albert ? il souffrira comme les autres. Je suis toujours belle, il souffrira ; je