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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/84

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Ils ont quitté l’étable où, blottis dans un coin,
Ils reposaient la nuit sur la litière fraîche,
Remâchant, l’œil mi-clos, la paille, le sainfoin
Et le trèfle odorant qui parfumait leur crèche.

Une écume visqueuse argente leurs naseaux,
Et ce n’est pas le froid, mais les hommes qu’ils craignent ;
Car ceux-ci sont pour eux de féroces bourreaux
Trouant leurs flancs velus de piqûres qui saignent.

Renâclant sous l’effort, à travers les guérets,
Où la ronce s’agrippe à leurs jambes cagneuses,
Ils marchent d’un pas lourd, le cœur plein de regrets,
Dans la morne torpeur des campagnes brumeuses.

Et, tout le long du jour, fourbus, exténués,
Et le corps grelottant sous la cinglante averse,
Sur les sillons gluants de roches obstrués
Ils traînent sans broncher la charrue ou la herse.
Maintenant le vent frais caresse les buissons,
Tandis qu’au firmament s’éteignent les étoiles,
Et sur la glèbe grise où courent des frissons
Le nocturne brouillard laisse traîner ses voiles.
A l’horizon lointain, derrière le coteau,
Le soleil apparaît avec sa face pâle,
Et se cache frileux, sous un épais rideau
De nuages teintés de turquoise et d’opale.
Tout s’éveille autour d’eux ; sur un saule ébranché
Une mésange bleue a salué l’aurore,
Et voici le bouvier, sur l’araire penché,
Qui leur chante un refrain langoureux et sonore.
Sa rustique chanson évoque le printemps
Et les sources d’argent gazouillant sous les mousses,
Les aulnes inclinés sur le bord des étangs
Et baignant dans les eaux leurs verdoyantes pousses.
Et les grands bœufs pensifs tressaillent à sa voix,
Ralentissant encor leur indolente allure,
Comme s’ils entendaient monter du fond des bois
Le doux chuchotement des nids sous la ramure.
Il leur semble revoir les vallons et les prés,
Et les seigles menus aux frissonnantes houles ;