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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/267

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LA GRANDE PLAINTE

Nous avons travaillé sous l’ombre des usines,
la force de nos corps coula dans nos sueurs,
nos rêves ont gémi dans le chant des machines,
nos dos se sont courbés sous le faix des labeurs ;

nous avons aiguisé des faulx, tordu des barres
et fait jaillir la forme ù grands coups de marteaux ;
de grandes roues de fer ont mangé nos cerveaux,
et notre cœur a trépassé devant les flammes ;

nous avons, entre les murs blancs des ateliers,
fait frissonner le bois en copeaux de lumière,
cloué des lits pour le sommeil des nouveau-nés
et le repos des os mortels dans la poussière ;

nous sommes descendus sous la terre profonde
chercher le minerai mystérieux et pur,
et nous avons bâti des ponts, des tours, des murs,
des temples, des vaisseaux et des arcs de triomphe ;

et nous avons aussi promené notre effort
sur les sombres sillons, parmi les champs immenses,
nous avons labouré devant les granges d’or,
rêvé, les nuits d’hiver, aux lenteurs des semences,

scruté les matins gris au fond des cieux voilés
le voyage inconnu que font les pluies nouvelles,
nous avons fait monter de la terre éternelle
le blé divin, le pain dont vit l’humanité…

— Du pain ! nous avons faim ’.les pauvres gens se plaignent
et leur cri fait du bruit comme une mer, le soir.
Ces enfants du malheur s’appellent et s’étreignent,
voyez, voyez, là-bas, marcher leur troupeau noir.

Nous sommes les vaincus, les souffrants qui gémissent ;
un souffle fraternel a joint nos humbles cœurs.
La misère a joué dans un grand clairon triste…
Nous marchons après elle à de nouveaux labeurs.

O cité, c’est vers toi que sont crispés nos poings ;
tes rues s’ouvrent le soir comme de noires bouches,