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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/20

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Et Lucien Mühlfeld concluait : « Le charme de Cyrano reste incomparable. Ici le poète touche à la perfection du genre, héroïsme léger, émotions imaginaires et si authentiques pourtant, rires fusant sur des larmes, grandiloquence précieuse, ou farce qui masque par une fantaisie qui est une pudeur, des silences proches du sanglot. Scéniquement, Cyrano est jugé et s’avère un tour de force réalisé on dirait sans effort. Il n’est point de pièce plus harmonieuse ni plus ovale où, de la préciosité poétique au lyrisme dramatique, l’émotion se gradue si expertement. Mais, en vérité, l’adresse est le moindre mérite de Cyrano. Bien davantage j’aime que, malgré la transposition héroï-comique, un caractère s’y développe qui est de souveraine noblesse et de noblesse morale. Cyrano, c’est l’amant, c’est le preux, c’est l’homme qui se donne et qui se prodigue. Cent vers pris, ça et là, dans ce drame feraient les versets d’un évangile de beauté. »

A Cyrano de Bergerac succédait l’Aiglon, représenté le 10 mars 1900 au théâtre Sarah-Bernhardt et qui fut un nouveau succès triomphal, « Il n’y a pas aujourd’hui, écrivait M. Max Nordau, de dramaturge possédant comme M. Rostand, même à un degré fort éloigné du sien, la qualité fondamentale de l’auteur dramatique : la faculté de transformer l’abstrait en concret, de lui donner un corps, de le faire pénétrer par les yeux et par les oreilles dans l’esprit du spectateur. Son art de l’incarnation, de la matérialisation, est incomparable. Qu’on pense au : « Je déchire, » au paquet de bibelots à l’effigie du Roi de Rome, au petit chapeau, etc. Ce fétichisme théâtral est poussé, dans l’Aiglon, jusqu’au sublime et contribue efficacement au triomphe du poète. »

Mais les beaux jours ont parfois de cruels lendemains. Au sortir de la première représentation de l’Aiglon, M. Rostand tombait gravement malade, et pendant plusieurs mois l’on dut craindre pour sa vie. Dès qu’il fut hors de danger, le soin de sa santé l’obligea de quitter pour longtemps Paris et tout travail. On ne le revit à Paris que quelques jours, au moment de son élection à l’Académie française, où il fut appelé, le 30 mai 1901, à occuper le siège de Henri de Bornier. Le 26 février 1901, à l’occasion du centenaire de Victor Hugo, il publiait dans le Gaulois un important poème, dont le succès fut retentissant : Un Soir à Hernani. Le 4 juin 1903 enfin eut lieu la réception de M. Edmond Rostand à l’Académie française.

Décoré de la Légion d’honneur le soir même de Cyrano, M. Rostand a reçu, le 14 juillet 1900, la rosette d’officier.

(P. Esteve.)