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INCANTATION

O Nuit magicienne, ô douce, ô solitaire,
Le Paysage avec sa flûte de roseau
T’accueille ; et tes pieds nus posés sur le coteau
Font tressaillir le cœur fatigué de la terre.

Laissant fuir de ses doigts sa guirlande de fleurs,
Voici qu’en tes bras frais s’endort le Soir qui rêve.
L’Ame, veule au soleil, frissonne, se soulève,
Et tord sa chevelure à la source des Pleurs.

Les paysans rentrant par les plaines tranquilles
Prennent au crépuscule un accent éternel ;
Et la Tristesse passe, en respirant le ciel
Vaguement lumineux dans les eaux immobiles.

Derniers bruits des chemins pleins d’ombre. Fin du jour…
O Nuit, l’âme des fleurs nuptiales t’épie.
Le bétail est couché ; la glèbe est assoupie ;
Et la servante a clos les portes de la cour.

Sur ton sein resplendit la lune magnétique.
La nymphe qu’elle attire ondule dans les joncs ;
Et tout ce qu’en nos cœurs sanglotants nous songeons
Honte, comme la mer, vers sa face mystique.

L’heure est harmonieuse et grave sous les cieux ;
L’ombre, étendue au loin, solennise les lignes ;
Et l’homme, s’éveillant au mystère des signes,
Sent monter lentement la prière à ses yeux…

Là-bas, la Ville au loin presse ses toits sans nombre ;
Seuls, de la multitude anonyme émergés,
Les monuments, debout ainsi que des bergers,
Veillent pour témoigner de son àme dans l’ombre.

L’abime étoilé s’ouvre à l’ardeur de penser,
Et l’esprit, visité de rumeurs inconnues,
S’étonne, et frémissant écoute au fond des nues,
Comme un grand fleuve noir, l’éternité passer.