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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t1.djvu/79

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C’est le laid qui devient le beau ;
C’est le fumier frère des roses !

C’est l’Idéal dans le réel ;
C’est la Vérité qui s’insurge ;
C’est insolent comme Panurge,
Et c’est charmant comme Ariel !

C’est Rosalinde qni s’enivre !
C’est la rue et c’est le château ;
Ah ! Téniers dispute à Watteau
L’Illustration de ton livre.

Derrière la strophe où tu ris
De mêler l’ortie aux pervenches,
On voit, en écartant les branches,
Régnier embrasser Lycoris.

C’est tous les jurons de l’auberge
Et toutes les chansons des bois.
Un funambule par endroits
Danse sur un fil de la Vierge.

Bottom, à vingt ânes pareil,
Tend son dos à Puck qui le monte,
Et Scapin bâtonne Géronte
Avec un rayon de soleil 1

Théodore de Banville a possédé à un très haut degré le sentiment de la beauté extérieure. Il est exclusivement poète ; « pour lui la prose semble ne pas exister ; chaque phrase qu’il écrit est un vers ». Il se délecte au « divin jeu des rimes ». « Il célèbre la gloire et la beauté des choses dans des rythmes magnifiques et joyeux. » Et toujours il plane, il ne touche, il n’effleure « que la surface brillante de l’univers, comme un dieu innocent et ignorant de ce qui est au-dessous, ou plutôt comme un être paradoxal et fantasque, un porte-lauriers pour de bon qui se promène dans la vie comme dans un rêve magnifique et à qui la réalité, même contemporaine, n’apparaît qu’à travers des souvenirs de mythologie, des voiles éclatants et transparents qui la colorent et l’agrandissent. Sa poésie est somptueuse et bienfaisante. » (Jules Lemaitre.)

Banville exerça une puissante attraction sur beaucoup des jeunes poètes parnassiens, qui reconnurent bientôt qu’il avait « pour âme la poésie même », et qui saluèrent en ce glorieux prince de lettres un maître dont le génie féerique et fantaisiste, « lyrique invinciblement, lyrique partout et toujours et presque malgré lui », transformait en beauté, en amour et en joie tout ce qu’il touchait.