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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t1.djvu/485

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LES CLEFS

S’animant au contact rapide de nos doigts,
Et dociles, ouvrant, fermant à notre choix
Telle frêle cassette ou tel lourd secrétaire,
Les clefs, ces petits riens brillants, ont leur mystère.

Elles gardent pour nous, dans les calmes tiroirs,
Ainsi qu’en des tombeaux silencieux et noirs,
Tous nos chers souvenirs, gais ou mélancoliques :
Lettres des disparus, portraits, saintes reliques
Qui ravivent, au fond d’un cœur souvent lassé,
La vision lointaine et claire du passé.
Elles savent, ces clefs mignonnes et légères,
Contre les vains regards et les mains étrangères
Protéger ces trésors sans valeur, mais sans prix ;
Et plus tard, quand la mort brusque nous aura pris,
Ceux qui nous ont aimés pourront longtemps encore,
Malgré l’heure qui ronge et l’oubli qui dévore,
Grâce à ces fines clefs au reflet d’un gris bleu,
En quelque coin secret nous retrouver un peu…
Sous la lampe éclairant ma paisible veillée,
J’en vois une, très simple, un tantinet rouillée :
C’est celle d’un bureau qui vient des grands-parents,
Pauvre et simple bureau sans cuivres fulgurants,
Sans ornements, sans style, aux formes écrasées,
N’ayant rien des splendeurs dont s’ornent nos musées.
Mais, depuis deux cents ans bientôt, ceux de mon sang
Tour à tour ont frôlé ce vieux meuble en passant ;
Leur regard caressait sa courbe familière ;
Ils y traçaient, penchés, la page régulière,
Et, pour ouvrir le lourd tiroir silencieux,
Se servaient de la clef que j’ai là, sous les yeux.

Aussi, quand je te prends, petite clef modeste,
J’ai cette illusion fugitive qu’il reste
Dans le scintillement de ton métal poli
Le reflet d’un passé pour toujours aboli,
Et ma main croit sentir sur toi comme enlacées
Les tiédeurs de ces mains que la mort a glacées.

(Les Visions sincères.)