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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t1.djvu/296

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La nuit est belle, avec sa blancheur virginale.
Viens ! Sortons tous les deux de la ville banale !
Viens, et, nous enivrant de l’air mystique et pur,
Nous nous croirons portés sur des ailes d’azur
Vers la splendeur rêvée en des sphères lointaines ;
Viens, et nous sentirons en ces heures sereines,
Sous la pâle lumière et la tiède chaleur,
Nos deux âmes d’amour s’ouvrir comme une fleur !
Viens, nous allons marcher au hasard, par les plaines
Où la lune a couché des ombres incertaines ;
Viens, nous écouterons les nocturnes grillons
Pousser leurs cris aigus dans le creux des sillons,
Et le pipai plaintif, et doux, et monotone,
Gémir son chant, ainsi qu’une guzla bretonne.
Et tous les deux, muets, calmes, rêveurs, heureux,
Egarés par les champs, loin des chemins poudreux,
Les pieds dans les gazons, l’œil dans le ciel d’opale,
Nous attendrons l’éveil de l’aube matinale.

(Voix perdues.)

ESTO VIR

Oui, j’étais un rêveur jadis, je le confesse.
Mon cœur, plein d’une immense et naïve tendresse,
Dans l’infini croyait ouïr de douces voix,
Et je chantais les fleurs, les oiseaux et les bois.
— Puis l’amour vint meurtrir mon âme de son aile,
Et mes vers, maudissant une amante infidèle,
Larmoyant sans douleur, et pleurant sans raison
Sur ces pauvres amours morts d’une trahison,
Se plongeaient dans tes eaux, noire Mélancolie !
De ces chagrins menteurs ma joue était pâlie.
Ignorant pour mourir tout ce qu’il faut souffrir,
Je faisais, à treize ans, le serment d’en mourir.

J’ai chanté les baisers, j’ai dit avec emphase
Les longs serments d’amour, et l’ineffable extase,
Et ces instants bénis qui nous font croire à Dieu,
Puis les déchirements, les sanglots de l’adieu,
Le calvaire sanglant d’une âme abandonnée