Ouvrir le menu principal

Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t1.djvu/108

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


poète, dont la vie restait bien difficile. Cependant toute une école s’était groupée autour de lui : Léon Dierx, José-Maria de Heredia, Catulle Mendès, Sully Prudhomme, François Coppée, Henry Cazalis, Georges Lafenestre, Anatole France, Emmanuel des Essarts, Albert Mérat, Léon Valade, Xavier de Ricard, André Lemoyne, Paul Verlaine, Villiers de L’Isle-Adam, Stéphane Mallarmé, Armand Silvestre, l’Hellène Louis Ménard, d’Hervilly, etc. C’étaient les Parnassiens, qui, vers 1866, avaient commencé de se réunir chez M. Catulle Mendès, chez les parents de M. Xavier de Ricard, chez l’éditeur Lemerre. Ils se trouvaient chaque semaine chez Banville et surtout chez Leconte de Lisle, où l’on voyait aussi Théodore de Banville, le doux Asselineau et l’éditeur Lemerre. À cette époque, le poète demeurait au quartier des Invalides. « On grimpait chez lui, nous dit M. Xavier de Ricard, à la file indienne, par un étroit escalier. C’était le maître lui-même, généralement, qui ouvrait, emplissant la porte de sa massive carrure, son monocle à l’œil, et tempérant d’un sourire de bienvenue la menace d’ironie, toujours vibrante à ses lèvres tendues en arc sur leurs deux commissures. Deux pièces, petites et d’un modeste ameublement, étaient livrées aux poètes. Dans la première se tenait d’ordinaire Mme Leconte de Lisle, d’aimable accueil et qui, gracieuse, un peu frêle, blottie en une attitude presque nostalgique de créole en ce coin de canapé où elle se plaisait, avait l’air distrait, sinon effarouché, d’un oiseau des îles, qui voudrait qu’on le laissât rêver aux fleurs et aux fruits de là-bas… Comment se passaient les soirées ? On y récitait et on y disait beaucoup de vers. Naturellement, chaque poète avait hâte — bien qu’il ne le fit souvent qu’en tremblant un peu — de soumettre son dernier poème au maître, et aussi aux camarades, et ce n’est pas sans angoisse que, tout en récitant ou tout en lisant, il observait de temps en temps, à la dérobée, le terrible monocle et les lèvres, plus terribles encore, du grandjuge. Villiers de L’Isle-Adam y jouait et mimait souvent quelque nouvel épisode de sa lantastique épopée de Tribulat Bonhomet, ou quelques scènes d’une de ses souveraines évocations dramatiques, Elen ou Axël… Mais les « soirées de grands galas », celles où tout le monde se pressait dans les deux salons du poète, — c’étaient celles pour lesquelles il avait annoncé la lecture de quelque poètae qu’il venait de terminer ou quelque fragment d’un poème en train. C’est ainsi que nous entendîmes le Lévrier de Magnus, le Kaïn et quelques vers de ses États du Diable, laissés inachevés… » (Petits Mémoires d’un Parnassien.)

Cependant la situation du poète restait très précaire. Aucun des poètes d’alors ne connaissait la « grosse vente », et Leconte de Lisle, fuyant la popularité, avait mis son orgueil à pratiquer le conseil de Théophile Gautier :