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Page:Wagner - Une capitulation, Leduc.djvu/11

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UNE CAPITULATION


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Paris, en Octobre 1870

Le décor est une représentation exacte de la place de l’Hôtel de Ville. L’Autel de la République, érigé au centre, est décoré de bonnets rouges. De l’Hôtel de Ville, il ne reste que le rez-de-chaussée et l’escalier antique, qui, dans le fond, forme le balcon du monument et encadre la scène des deux côtés. À l’arrière-plan on remarque les tours de Notre-Dame et le Panthéon — tandis qu’au premier plan, à droite et à gauche, figurent les deux colossales statues de Metz et de Strasbourg. On voit devant l’autel de la République une ouverture orientée face aux spectateurs, et qui ressemble au trou du souffleur.

Au moment où le rideau se lève, l’aube blanchit et on perçoit des roulements de tambour : c’est la diane.

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Victor Hugo, passant sa tête par l’ouverture ménagée devant l’autel et se hissant sur la scène à l’aide des coudes.

Enfin, je te respire, air de la ville sainte !
Je viens pour te sauver, car tel est mon destin !
Paris, ô mon Paris, me voici, sois sans crainte !
Bientôt je te dirai comment cela m’advint.

Il s’éponge le front d’un geste las.
   Eh quoi ! Deviendrai-je classique tout à coup ? Ces vers ont une allure qui n’a rien de romantique. Voyons, où en étais-je ? Ah ! oui Les Misérables ! Ce qui m’arrive est vraiment prodigieux. Penser que je viens de vivre et d’éprouver tout ce que j’ai écrit dans cet impérissable chef-d’œuvre, n’est-ce pas surprenant ? J’arrive ici, non pas après avoir franchi les lignes prussiennes, mais après avoir parcouru tes souterrains, ô Paris, ville magique, qui me fournit l’occasion de si magnifiques pages sur tes égouts et tes cloaques. Comment ai-je pu découvrir ce chemin ? Comment ai-je réussi à me faufiler aussi miraculeusement à travers tes entrailles ? mon génie ! mon inspiration ! C’est à vous que je dois ce merveilleux instinct qui conduit toujours si puissamment et si heureusement ma main. J’ai prononcé le mot magique, j’ai poussé la porte mystérieuse qui s’est ouverte toute grande… et je suis apparu. Victor, mon ami, te voici place de Grève. Ne sens-tu pas battre ton cœur au souvenir de la fin tragique que ta bien-aimée Esmeralda endura à cet endroit même ? Ô Paris ! Ô France ! Cette fabuleuse aventure me fournira matière à cent-vingt volumes d’une œuvre prodigieuse que j’écrirai plus tard. Pour l’instant, n’oublions pas notre mission. Elle et moi sommes sacrés !
Regardant autour de lui avec une certaine surprise.
   Mais… est-ce l’effet du jour naissant ? Je ne reconnais pas très bien ces lieux. Ce monument, au-dessus de ma tête, n’a rien de commun avec la guillotine ? Pourtant, mon instinct ne me trompe jamais, j’ai foi en lui. Je suis place de Grève… à moins que cet édifice ne soit l’Hôtel de Ville… mais l’Hôtel de Ville était plus élevé… Vraiment, si je n’étais Victor Hugo, j’avouerais que je n’y comprends rien.