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Page:Wagner - Art et Politique, 1re partie, 1868.djvu/21

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Peut être n’y a-t-il sur les trônes de l’Europe que son neveu qui puisse répondre à cette question avec une véritable sagesse : il connaît et craint l’adolescent allemand.

En quoi donc consista la grande ingratitude dont les princes payèrent les exploits libérateurs de l’esprit allemand ? — Ils étaient débarrassés du despote français ; mais ils replacèrent la civilisation française sur le trône, pour se laisser gouverner par elle seule, après comme avant. On avait voulu seulement restituer le pouvoir aux petils-fils de Louis XIV ; il semblait que, pour le reste, il se fut agi simplement de se faire représenter de nouveau le ballet et l’opéra.

Ils n’ajoutèrent qu’une chose à leur rentrée en possession : la crainte de l’esprit allemand. L’adolescent qui les avait sauvés dut porter la peine d’avoir montré une puissance qu’on ne lui soupçonnait pas. On trouverait difficilement dans l’histoire un plus triste malentendu que celui-ci, qui se poursuivit désormais pendant tout un demi-siècle entre le peuple et les princes ; et pourtant, ce malentendu est tout ce qu’on peut invoquer comme piteuse excuse de l’ingratitude commise. L’esprit allemand avait été autrefois dédaigné par inertie et par corruption du goût seulement; ti présent qu’il avait fait connaître son énergie sur le champ de bataille, on le confondit avec l’esprit dompté de la révolution française ; car tout devait être regardé sous le jour et selon le goût français. L’adolescent qui avait dépouillé l’uniforme et s’était borné à prendre l’ancien habit allemand au lieu du frac français, passa bientôt pour un Jacobin qui, dans les universités, ne s’adonnait à rien moins qu’à l’étude du régicide universel, et l’on finit par confier aux tribunaux criminels le soin de mettre un