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Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome9.djvu/340

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Qui sous ses pas fait retentir la terre,
Quand la Discorde, et Bellone, et le Sort,
Arment son bras, ministre de la mort.

La présidente avait une ouverture
Dans son logis auprè d’une masure,
Et par ce trou contemplait son amant,
Ce casque d’or, ce panache ondoyant,
Ce bras armé, ces vives étincelles
Qui s’élançaient du rond de ses prunelles,
Ce port altier, cet air d’un demi-dieu.
La présidente en était tout en feu,
Hors de ses sens, de honte dépouillée.
Telle autrefois, d’une loge grillée,
Madame Audou[1], dont l’Amour prit le cœur,
Lorgnait Baron, cet immortel acteur ;
D’un œil ardent dévorait sa figure,
Son beau maintien, ses geste, sa parure ;
Mêlait tout bas sa voix à ses accents,
Et recevait l’amour par tous les sens.

Chez la Louvet vous savez que le diable
Était entré sans se rendre importun ;
Et que le diable et l’Amour, c’est tout un.
L’archange noir, de mal insatiable,
Prit la cornette et les traits de Suzon
Qui dès longtemps servait dans la maison ;
Fille entendue, active, nécessaire,

  1. On sent bien qu’ici le nom de Mme Audou est substitué au nom d’une grande dame de la cour qui, en effet, avait eu de la passion pour Baron le comédien. (Note de Voltaire, 1773.) — C’est probablement Mlle de La Force que Voltaire veut désigner ici. Il était trop au courant de la chronique scandaleuse de la cour de Louis XIV pour ignorer l’anecdote suivante, dont le récit, extrait d’un recueil manuscrit fermé par M. de Brienne, a été communiqué par M. Van Praet à M. Walckenaer. « La célèbre Mlle de La Force, parmi toutes ses galanteries, connues de tout le monde, en a eu une avec Baron le père, qui fit beaucoup de bruit. Un jour, après avoir passé la nuit avec elle, il était sorti de grand matin pour éviter le scandale ; mais, ayant oublié de lui dire quelque chose qui était très-pressé, il retourna chez elle à son lever, et comme il était fort familier, il entra dans la chambre où elle était, encore au lit, sans se faire annoncer. La demoiselle se crut obligée de se fâcher, parce qu’elle avait auprès d’elle deux prudes qui auraient pu s’en scandaliser ; en sorte que, prenant un ton sérieux, elle demanda brusquement à Baron de quel droit il se donnait les airs d’entrer si familièrement chez elle, et dans sa chambre. Baron, piqué de la réprimande, répondit froidement : « Je vous demande excuse ; c’est que je venais chercher mon bonnet de nuit que j’avais oublié ici ce matin. » Voyez Histoire de la vie et des ouvrages de J. de La Fontaine ; Paris, 1820, in-8°, page 475. (R.)