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CORRESPONDANCE.

tifier qu’ici personne ne vous accuse ; mais je voudrais que la postérité ne perdit aucune de vos pensées : car combien de siècles s’écouleront avant qu’un génie s’élève, qui joigne à tant de goût tant de connaissances ! Je plaide une belle cause, et je parle à un homme si éloquent que, s’il jette un coup d’œil sur ce sujet, il saisira d’abord tous les arguments que je pourrais lui présenter. Qu’il continue donc encore à étendre sa réputation, à instruire, à éclairer, à consoler[1], à persifler, à pincer (selon que la matière l’exige) le public, les cagots, et les mauvais auteurs ! Qu’il jouisse d’une santé inaltérable, et qu’il n’oublie point le solitaire semnon habitué à Sans-Souci !

Fédéric.
8410. — DE M. D’ALEMBERT.
À Paris, ce 18 novembre.

Je ne sais, mon cher maître, par quelle fatalité je n’ai reçu que depuis deux jours votre lettre du 19 d’octobre, et le paquet qui y était joint. J’ai lu le beau Discours d’Anne Du Bourg[2], qui ne corrigera point les fanatiques, mais qui du moins rendra le fanatisme odieux ; les Pourquoi[3], auxquels on ne répondra point, parce qu’il n’y a point de bonne réponse à y faire que de réformer les Welches, qui resteront Welches encore longtemps ; et la Méprise d’Arras[4], qui me paraît bien modestement appelée méprise, et qui n’empêchera point que les successeurs de ces assassins, aussi fanatiques, plus ignorants et plus vils, ne fassent souvent des méprises pareilles, sans compter tout ce qui nous attend d’ailleurs. Quand je vois tout ce qui se passe dans ce bas monde, je voudrais aller tirer le Père éternel par la barbe, et lui dire, comme dans une vieille farce de la Passion[5] : Père éternel, quelle vergogne ? etc. Je suis navré et découragé. Je finirai, et je crois bientôt, par ne plus prendre aucun intérêt à toutes les sottises qui se disent, et à toutes les atrocités qui s’exercent de Pétersbourg à Lisbonne, et par trouver que tout ira bien quand j’aurai bien digéré et bien dormi. Je vous en souhaite autant, mon cher ami. Je fais du genre humain deux parts, l’opprimante et l’opprimée ; je hais l’une et je méprise l’autre. Que ne suis-je au coin de votre feu pour épancher mon cœur dans le vôtre ! je suis bien sûr que nous serions d’accord sur tous les points.

Il y a ici un abbé du Vernet, bon diable, zélé pour la bonne cause, et votre admirateur enthousiaste depuis longtemps, qui se propose d’élever à votre gloire, non pas une statue, comme Pigalle, mais un monument littéraire, et qui vous a écrit pour cet objet. Il dit que vous l’invitez d’aller à

  1. « À conseiller… » (Édit. de Berlin.)
  2. Tome XXVIII, page 469.
  3. L’article Pourquoi des Questions sur l’Encyclopédie, qui toutefois ne parut qu’en 1772 dans le neuvième volume ; voyez tome XX, page 261.
  4. Tome XXVIII, page 425.
  5. Voyez tome XXIV, page 214.