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mais il a des grâces, des talents, de la douceur, et c’est lui qui était à la tête de cinq bataillons devant qui toute votre armée prit la poudre d’escampette le 5 novembre, journée qui a changé la destinée de l’Allemagne. Je reconnais bien mes chers compatriotes à l’enthousiasme où ils sont à présent pour le roi de Prusse, qu’ils regardaient comme Mandrin[1] il y a cinq ou six mois. Les Parisiens passent leur temps à élever des statues et à les briser ; ils se divertissent à siffler et à battre des mains ; et, avec bien moins d’esprit que les Athéniens, ils en ont tous les défauts, et sont encore plus excessifs.

Je m’affermis tous les jours dans l’opinion qu’il ne faut pas perdre un demi-quart d’heure de sommeil pour leur plaire. La persécution excitée contre l’Encyclopédie achève de me rendre mon lac délicieux ; je goûte le plaisir d’être mieux logé que les trois quarts de vos importants, et d’être entièrement libre. Si j’avais été à la tête de l’Encyclopédie, je serais venu où je suis ; jugez si j’y dois rester.

La littérature est un brigandage ; le théâtre est une arène où on est livré aux bêtes ; et une médaille[2] pour deux succès, qui d’ordinaire sont deux exemples de mauvais goût, n’est qu’une sottise de plus. Les fous de la cour portaient autrefois des médailles ; c’est apparemment celles-là qu’on donnera.

Nos médailles sont ici d’excellents soupers ; nous n’avons point de cabales : on regarde comme très-grande faveur d’être admis à nos spectacles. Les habits sont magnifiques, nos acteurs ne sont pas mauvais. Mme Denis est devenue supérieure dans les rôles de mère ; je ne suis pas mauvais pour les vieux fous ; nous ne pouvons commencer que dans quinze jours, parce que nous avons eu des malades : voilà l’état des choses. Je suis très-touché de l’état de Mme d’Argental ; il faut qu’elle vienne à Épidaure consulter Esculape. Mme d’Épinai a obtenu des nerfs. Mme de Muy a été guérie, ma nièce Fontaine a été tirée de la mort. Il faut aller à Lyon voir son oncle ; de là, dans une terre qui est à M. de Mondorge ou à son frère ; et, de cette terre, aux Délices.

Je vous prie de dire à M. le chevalier de Chauvelin[3] que je lui souhaite quelque étisie, quelque marasme, quelque atrophie, afin qu’il prenne son chemin par Genève, quand il retournera à Turin.

  1. Voyez la lettre 3256.
  2. Voyez la lettre 3535.
  3. Ambassadeur près le roi de Sardaigne. — Il portait le titre de marquis lorsque Voltaire lui adressa une lettre le 4 novembre 1759.