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roi aime fort les Watteau, les Lancret et les Pater. J’ai vu chez lui de tout cela mais je soupçonne quatre petits Watteau qu’il a dans son cabinet d’être d’excellentes copies. Je me souviens, entre autres, d’une espèce de noce de village où il y avait un vieillard en cheveux blancs très-remarquable. Ne connaissez-vous point ce tableau ? Tout fourmille en Allemagne de copies qu’on fait passer pour des originaux. Les princes sont trompés, et trompent quelquefois.

Quand le roi sera de retour à Berlin, je pourrai lui procurer quelques morceaux de votre cabinet, où il ne sera pas trompé ; mais à présent, il a d’autres choses en tête. Il m’a offert honneurs, fortune, agréments mais j’ai tout refusé pour revoir mes anciens amis.

Je vous embrasse tendrement, mon cher ami.


1401. — À M. DE MAUPERTUIS.
À Bruxelles, ce 19 de janvier.

M. Algarotti est comte[1] ; mais vous, vous êtes marquis du cercle polaire, et vous avez à vous en propre un degré du méridien en France, et un en Laponie. Pour votre nom, il a une bonne partie du globe. Je vous trouve réellement un très-grand seigneur. Souvenez-vous de moi dans votre gloire.

Vous avez perdu, pour un temps, le plus aimable roi de ce monde mais vous êtes entouré de reines, de margraves, de princesses, et de princes, qui composent une cour capable de faire oublier tout le reste. Je n’oublierai jamais cette cour ; et je vous avoue que je ne m’attendais pas qu’il fallût aller à quatre cents lieues de Paris pour trouver la véritable politesse,

Ne voyez-vous pas souvent M. de Keyserlingk et M. de Pöllnitz[2] ? Je vous prie de leur parler quelquefois de moi. Nous avons reçu des lettres de M. de Keyserlingk, qui nous apprennent le retour de sa santé. Peut-être est-il continuellement en Silésie n’irez-vous point là aussi ? Vous y seriez déjà, si la Silésie était un peu plus au nord.

  1. Algarotti, fils d’un riche marchand de Venise, venait d’être fait comte du royaume de Prusse par Frédéric II.
  2. Charles-Louis, baron de Pöllnitz, aventurier allemand que Voltaire cite dans ses Mémoires. Il fut grand-maître des cérémonies à la cour de Frédéric, qui l’admit dans sa familiarité. La première édition des Memoires de Pöllnitz, né en 1692, mort en 1775, parut en 1734. (Cl.)