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CONSEILS À UN JOURNALISTE.

I. Parce que jamais le manuscrit n’a été vu ni connu chez ses héritiers, ni chez les ministres qui lui succédèrent.

II. Parce qu’il fut imprimé trente ans après sa mort, sans avoir été annoncé auparavant.

III. Parce que l’éditeur n’ose pas seulement dire de qui il tient le manuscrit, ce qu’il est devenu, en quelle main il l’a déposé.

IV. Parce qu’il est d’un style très-différent des autres ouvrages du cardinal de Richelieu.

V. Parce qu’on lui fait signer son nom d’une façon dont il ne se servait pas.

VI. Parce que dans l’ouvrage il y a beaucoup d’expressions et d’idées peu convenables à un grand ministre qui parle à un grand roi. Il n’y a pas d’apparence qu’un homme aussi poli que le cardinal de Richelieu eût appelé la dame d’honneur de la reine la Du Fargis, comme s’il eût parlé d’une femme publique. Est-il vraisemblable que le ministre d’un roi de quarante ans lui fasse des leçons plus propres à un jeune dauphin qu’on élève qu’à un monarque âgé de qui l’on dépend ?

Dans le premier chapitre il prouve qu’il faut être chaste. Est-ce un discours bienséant dans la bouche d’un ministre qui avait eu publiquement plus de maîtresses que son maître, et qui n’était pas soupçonné d’être aussi retenu avec elles[1] ? Dans le second chapitre, il avance cette nouvelle proposition, que la raison doit être la règle de la conduite. Dans un autre il dit que l’Espagne, en donnant un million par an aux protestants, rendait les Indes, qui fournissaient cet argent, tributaires de l’enfer : expression plus digne d’un mauvais orateur que d’un ministre sage tel que ce cardinal. Dans un autre, il appelle le duc de Mantoue, ce pauvre prince. Enfin est-il vraisemblable qu’il eût rapporté au roi des bons mots de Bautru, et cent minuties pareilles, dans un testament politique ?

VII. Comment celui qui a fait parler le cardinal de Richelieu peut-il lui faire dire, dans les premières pages, que dès qu’il fut appelé au conseil il promit au roi d’abaisser ses ennemis, les huguenots, et les grands du royaume ? Ne devait-on pas se souvenir que le cardinal de Richelieu, remis dans le conseil par les bontés de la reine mère, n’y fut que le second pendant plus d’un an, et qu’il était alors bien loin d’avoir de l’ascendant sur l’esprit du roi, et d’être premier ministre ?

  1. Le commencement de l’alinéa n’est pas dans le Mercure.