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maximes plus approchantes de la république de Platon que de la manière dont il faut gouverner les hommes. Le roi, après la conversation, dit qu’il avait entretenu le plus bel esprit et le plus chimérique de son royaume.

Le duc de Bourgogne fut instruit de ces paroles du roi. Il les redit quelque temps après à M. de Malezieu qui lui enseignait la géométrie. C’est ce que je tiens de M. de Malezieu, et ce que le cardinal de Fleury m’a confirmé.

Depuis cette conversation, le roi crut aisément que Fénelon était aussi romanesque en fait de religion qu’en politique.

Il est très-certain que le roi était personnellement piqué contre l’archevêque de Cambrai. Godel des Marais, évêque de Chartres, qui gouvernait Mme de Maintenon et Saint-Cyr avec le despotisme d’un directeur, envenima le cœur du roi. Ce monarque fit son affaire principale de toute cette dispute ridicule, dans laquelle il n’entendait rien. Il était sans doute très-aisé de la laisser tomber, puisqu’en si peu de temps elle est tombée d’elle-même ; mais elle faisait tant de bruit à la cour qu’il craignit une cabale encore plus qu’une hérésie. Voilà la véritable origine de la persécution excitée contre Fénelon.

[1] Le roi ordonna au cardinal de Bouillon, alors son ambassadeur à Rome, par ses lettres du mois d’auguste (que nous nommons si mal à propos aoust) 1697, de poursuivre la condamnation d’un homme qu’on voulait absolument faire passer pour un hérétique. Il écrivit de sa propre main au pape Innocent XII pour le presser de décider.

La congrégation du saint office nomma, pour instruire le procès, un dominicain, un jésuite, un bénédictin, deux cordeliers, un feuillant, et un augustin. C’est ce qu’on appelle à Rome les consulteurs. Les cardinaux et les prélats laissent d’ordinaire à ces moines l’étude de la théologie pour se livrer à la politique, à l’intrigue, ou aux douceurs de l’oisiveté[2].

Les consulteurs examinèrent, pendant trente-sept conférences, trente-sept propositions, les jugèrent erronées à la pluralité des voix ; et le pape, à la tête d’une congrégation de cardinaux, les condamna par un bref qui fut publié et affiché dans Rome, le 13 mars 1699.

L’évêque de Meaux triompha ; mais l’archevêque de Cambrai

  1. Cet alinéa et le précédent sont de 1768. (B.)
  2. Le nonce Roverti disait : « Bisogna infarinarsi di teologia e fare un fondo di politica. » (Note de Voltaire.)