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La superstition alla si loin qu’un conseiller du parlement, nommé Carré, et surnommé Montgeron[1], eut la démence de présenter au roi, en 1736, un recueil de tous ces prodiges, muni d’un nombre considérable d’attestations. Cet homme insensé, organe et victime d’insensés, dit, dans son Mémoire au roi[2], « qu’il faut croire aux témoins qui se font égorger pour soutenir leurs témoignages[3] ». Si son livre subsistait un jour, et que les autres fussent perdus, la postérité croirait que notre siècle a été un temps de barbarie.

Ces extravagances ont été en France les derniers soupirs d’une secte qui, n’étant plus soutenue par des Arnauld, des Pascal et des Nicole, et n’ayant plus que des convulsionnaires, est tombée dans l’avilissement : on n’entendrait plus parler de ces querelles qui déshonorent la religion et font tort à la religion s’il ne se trouvait de temps en temps quelques esprits remuants qui cherchent, dans ces cendres éteintes, quelques restes de feu dont ils essayent de faire un incendie. Si jamais ils y réussissent, la dispute du molinisme et du jansénisme ne sera plus l’objet des troubles. Ce qui est devenu ridicule ne peut plus être dangereux. La querelle changera de nature. Les hommes ne manquent pas de prétextes pour se nuire quand ils n’en ont plus de cause.

La religion peut encore aiguiser les poignards. Il y a toujours, dans la nation, un peuple qui n’a nul commerce avec les honnêtes gens, qui n’est pas du siècle, qui est inaccessible aux progrès de la raison, et sur qui l’atrocité du fanatisme conserve son empire comme certaines maladies qui n’attaquent que la plus vile populace.

Les jésuites semblèrent entraînés dans la chute du jansénisme ; leurs armes, émoussées, n’avaient plus d’adversaires à combattre : ils perdirent à la cour le crédit dont Le Tellier avait abusé ; leur Journal de Trévoux ne leur concilia ni l’estime ni l’amitié des gens de lettres. Les évêques sur lesquels ils avaient dominé les confondirent avec les autres religieux ; et ceux-ci, ayant été abaissés par eux, les rabaissèrent à leur tour. Les parlements leur firent sentir plus d’une fois ce qu’ils pensaient d’eux en condamnant quelques-uns de leurs écrits qu’on aurait pu oublier. L’Université, qui commençait alors à faire de bonnes études dans la litté-

  1. Voyez Histoire du Parlement, chapitre lxv.
  2. La Vérité des miracles opérés par l’intercession du diacre Pâris. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Convulsions.
  3. C’est la pensée de Pascal ; voyez son texte et la remarque de Voltaire, dans les Mélanges, à la date de 1728.