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lettre à un duc et pair ou ou réel ou imaginaire il soutint que les propositions de Jansénius, condamnées, n’étaient pas dans Jansénius, mais qu’elles se trouvaient dans saint Augustin, et dans plusieurs pères. Il ajouta que « saint Pierre était un juste à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, avait manqué ».

Il est vrai que saint Augustin et saint Jean Chrysostôme avaient dit la même chose ; mais les conjonctures, qui changent tout, rendirent Arnauld coupable. On disait qu’il fallait mettre de l’eau dans le vin des saints pères : car ce qui est un objet si sérieux pour les uns est toujours pour les autres un sujet de plaisanterie. La faculté s’assembla ; le chancelier Séguier y vint même de la part du roi. Arnauld fut condamné, et exclus de la Sorbonne, en 1654[1]. La présence du chancelier parmi des théologiens eut un air de despotisme qui déplut au public ; et le soin qu’on eut de garnir la salle d’une foule de docteurs, moines mendiants, qui n’étaient pas accoutumés de s’y trouver en si grand nombre, fit dire à Pascal, dans ses Provinciales, « qu’il était plus aisé de trouver des moines que des raisons ».

La plupart de ces moines n’admettaient point le congruisme, la science moyenne, la grâce versatile de Molina ; mais ils soutenaient une grâce suffisante à laquelle la volonté peut consentir, et ne consent jamais ; une grâce efficace à laquelle on peut résister, et à laquelle on ne résiste pas ; et ils expliquaient cela clairement en disant qu’on pouvait résister à cette grâce dans le sens divisé, et non pas dans le sens composé.

Si ces choses sublimes ne sont pas trop d’accord avec la raison humaine, le sentiment d’Arnauld et des jansénistes semblait trop d’accord avec le pur calvinisme. C’était précisément le fond de la querelle des gomaristes et des arminiens[2]. Elle divisa la Hollande comme le jansénisme divisa la France ; mais elle devint en Hollande une faction politique plus qu’une dispute de gens oisifs ; elle fit couler sur un échafaud le sang du pensionnaire Barnevelt : violence atroce que les Hollandais détestent aujourd’hui, après avoir ouvert les yeux sur l’absurdité de ces disputes, sur l’horreur de la persécution, et sur l’heureuse nécessité de la tolérance, ressource des sages qui gouvernent, contre l’enthousiasme passager de ceux qui argumentent. Cette dispute ne produisit en France que des mandements, des bulles, des lettres de cachet, et des

  1. Censuré en 1656, et ensuite exclu. (Cl.)
  2. Sur Armin et Gomar, voyez tome XIII, page 118 ; et une des notes du Traité sur la Tolérance.