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Le ministre Jurieu fut un des plus ardents prophètes. Il commença par se mettre au-dessus d’un Cotterus[1], de je ne sais quelle Christine[2], d’un Justus Velsius[3], d’un Drabitius[4], qu’il regarde comme gens inspirés de Dieu. Ensuite il se mit presque à côté de l’auteur de l’Apocalypse et de saint Paul ; ses partisans, ou plutôt ses ennemis, firent frapper une médaille en Hollande avec cet exergue : Jurius propheta. Il promit la délivrance du peuple de Dieu pendant huit années. Son école de prophétie s’était établie dans les montagnes du Dauphiné, du Vivarais et des Cévennes, pays tout propre aux prédictions, peuplé d’ignorants et de cervelles chaudes, échauffées par la chaleur du climat, et plus encore par leurs prédicants.

La première école de prophétie fut établie dans une verrerie, sur une montagne du Dauphiné appelée Peira ; un vieil huguenot, nommé de Serre, y annonça la ruine de Babylone, et le rétablissement de Jérusalem. Il montrait aux enfants les paroles de l’Écriture, qui disent : « Quand trois ou quatre sont assemblés en mon nom, mon esprit est parmi eux[5] ; et avec un grain de foi on transportera des montagnes[6]. » Ensuite il recevait l’esprit : on le lui conférait en lui soufflant dans la bouche, parce qu’il est dit dans Saint Matthieu que Jésus souffla sur ses disciples avant sa mort : il était hors de lui-même ; il avait des convulsions ; il changeait de voix ; il restait immobile, égaré, les cheveux hérissés, selon l’ancien usage de toutes les nations, et selon ces règles de démence transmises de siècle en siècle. Les enfants recevaient ainsi le don de prophétie ; et s’ils ne transportaient pas des montagnes, c’est qu’ils avaient assez de foi pour recevoir l’esprit, et pas assez pour faire des miracles : ainsi ils redoublaient de ferveur pour obtenir ce dernier don.

Tandis que les Cévennes étaient ainsi l’école de l’enthousiasme, des ministres, qu’on appelait apôtres, revenaient en secret prêcher les peuples.

Claude Brousson, d’une famille de Nîmes considérée, homme

  1. Christophe Kotter, ou Cotterus, corroyeur et prophète, mort en 1647.
  2. Christine Poniatowia, fille d’un moine polonais converti au calvinisme, morte en 1644.
  3. Justus Velsius, ou Welsens, né à la Haye, reçu docteur en médecine à Louvain en 1641.
  4. Nicolas Drabicius, né en Moravie, et décapité à Presbourg en 1671.
  5. Ubi enim sunt duo vel tres congregati in nomine meo, ibi sum in medio eorum. Matthieu, xviii, 20.
  6. Si habueritis fidem, sicut granum sinapis, dicetis monti huic : Transi hinc illuc ; et transibit. Matthieu, xvii, 19.