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traité cet homme, de mœurs si innocentes, comme s’il eût parlé à la Brinvilliers et à la Voisin. Ses contes ne sont que ceux du Pogge, de l’Arioste, et de la reine de Navarre. Si la volupté est dangereuse, ce ne sont pas des plaisanteries qui inspirent cette volupté. On pourrait appliquer à La Fontaine son admirable fable des Animaux malades de la peste, qui s’accusent de leurs fautes : on y pardonne tout aux lions, aux loups, et aux ours ; et un animal innocent est dévoué pour avoir mangé un peu d’herbe.

Dans l’école de ces génies, qui seront les délices et l’instruction des siècles à venir, il se forma une foule d’esprits agréables, dont on à une infinité de petits ouvrages délicats qui font l’amusement des honnêtes gens, ainsi que nous avons eu beaucoup de peintres gracieux, qu’on ne met pas à côté des Poussin, des Lesueur, des Lebrun, des Lemoine, et des Vanloo[1].

Cependant, vers la fin du règne de Louis XIV, deux hommes percèrent la foule des génies médiocres, et eurent beaucoup de réputation. L’un était Lamotte-Houdard[2], homme d’un esprit plus sage et plus étendu que sublime, écrivain délicat et méthodique en prose, mais manquant souvent de feu et d’élégance dans sa poésie, et même de cette exactitude qu’il n’est permis de négliger qu’en faveur du sublime. Il donna d’abord de belles stances plutôt que de belles odes. Son talent déclina bientôt après ; mais beaucoup de beaux morceaux qui nous restent de lui en plus d’un genre empêcheront toujours qu’on ne le mette au rang des auteurs méprisables. Il prouva que, dans l’art d’écrire, on peut être encore quelque chose au second rang.

L’autre était Rousseau, qui, avec moins d’esprit, moins de finesse, et de facilité que Lamotte, eut beaucoup plus de talent pour l’art des vers. Il ne fit des odes qu’après Lamotte ; mais il les fit plus belles, plus variées, plus remplies d’images. Il égala dans ses psaumes l’onction et l’harmonie qu’on remarque dans les cantiques de Racine. Ses épigrammes sont mieux travaillées que celles de Marot. Il réussit bien moins dans les opéras qui demandent de la sensibilité, dans les comédies qui veulent de la gaieté, et dans les épîtres morales qui veulent de la vérité : tout cela lui manquait. Ainsi il échoua dans ces genres, qui lui étaient étrangers.

  1. Voltaire, en écrivant ceci, songeait à ces vers de Boileau :

    Mais dans l’art dangereux de rimer et d’écrire,
    Il n’est point de degré du médiocre au pire.

  2. Voyez le Catalogue des écrivains, à l’article Lamotte. (Note de Voltaire.)