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FINANCES ET RÈGLEMENTS.

C’est la seule tache de son ministère : elle est grande ; mais, ce qui l’excuse, ce qui prouve combien il est malaisé de détruire les préjugés dans l’administration française, et comme il est difficile de faire le bien, c’est que cette faute, sentie par tous les citoyens habiles, n’a été réparée par aucun ministre, pendant cent années entières, jusqu’à l’époque mémorable de 1764, où un contrôleur général[1] plus éclairé a tiré la France d’une misère profonde en rendant le commerce des grains libre, avec des restrictions à peu près semblables à celles dont on use en Angleterre[2].

Colbert, pour fournir à la fois aux dépenses des guerres, des bâtiments, et des plaisirs, fut obligé de rétablir, vers l’an 1672, ce qu’il avait voulu d’abord abolir pour jamais : impôts en parti, rentes, charges nouvelles, augmentations de gages, enfin ce qui soutient l’État quelque temps, et l’obère pour des siècles.

Il fut emporté hors de ses mesures : car, par toutes les instructions qui restent de lui, on voit qu’il était persuadé que la richesse d’un pays ne consiste que dans le nombre des habitants, la culture des terres, le travail industrieux et le commerce ; on voit que le roi, possédant très-peu de domaines particuliers, et n’étant que l’administrateur des biens de ses sujets, ne peut être véritablement riche que par des impôts aisés à percevoir, et également répartis.

Il craignait tellement de livrer l’État aux traitants que, quelque

  1. On lit contrôleur général dans les éditions de 1768, in-8° ; 1769, in-4° ; 1775, in-8°. Les éditions de Kehl portent : ministère. Le contrôleur général, en 1764, était Laverdy, qui se retira en 1768, et a péri sur l’échafaud pendant la Révolution. L’édit pour la liberté du commerce des grains avait été enregistré au parlement le 19 juillet 1764. (B.)
  2. Tout ministre fiscal et oppresseur se conforme nécessairement à l’opinion de la populace pour toutes les lois qui ne se rapportent point directement à l’intérêt du fisc. Il est également de l’intérêt des corps intermédiaires de flatter l’opinion populaire. Ces motifs, joints à l’ignorance, ont déterminé les mauvaises lois sur le commerce des blés, et les mauvaises lois ont contribué à fortifier les préjugés. On croyait arrêter ce qu’on appelle monopole, et on empêchait les emmagasinements, qui sont le seul moyen de prévenir l’effet des mauvaises récoltes générales, et le commerce, dont l’activité peut seule remédier aux disettes locales. On croyait faire du bien au peuple, en faisant baisser les prix pour quelques instants et dans quelques villes ; cependant on décourageait la culture, et, par conséquent, on rendait la denrée plus rare, et dès lors constamment plus chère. De ce qu’en examinant les prix des marchés et l’abondance qui y règne on peut, dans un commerce libre, juger de l’abondance réelle de la denrée, on croyait pouvoir en juger dans un commerce gêné par des règlements : de là l’usage de ces permissions particulières, le plus souvent achetées par des gens avides, et dont l’effet est toujours contraire au but qu’ont, ou disent avoir, ceux qui les accordent.

    Observons enfin que c’est surtout dans les temps de disette que les lois prohibitives sont dangereuses ; elles augmentent le mal, et ôtent les ressources. (K.)