Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome14.djvu/525

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
505
GOUVERNEMENT INTÉRIEUR.

d’abord travailler à achever le Louvre. François Mansard, l’un des plus grands architectes qu’ait eus la France, fut choisi pour construire les vastes édifices qu’on projetait. Il ne voulut pas s’en charger sans avoir la liberté de refaire ce qui lui paraîtrait défectueux dans l’exécution. Cette défiance de lui-même, qui eût entraîné trop de dépenses, le fit exclure. On appela de Rome le cavalier Bernini, dont le nom était célèbre par la colonnade qui entoure le parvis de Saint-Pierre, par la statue équestre de Constantin, et par la fontaine Navonne. Des équipages lui furent fournis pour son voyage. Il fut conduit à Paris en homme qui venait honorer la France. Il reçut, outre cinq louis par jour pendant huit mois qu’il y resta, un présent de cinquante mille écus, avec une pension de deux mille, et une de cinq cents pour son fils. Cette générosité de Louis XIV, envers le Bernin, fut encore plus grande que la magnificence de François ier pour Raphaël. Le Bernin, par reconnaissance, fit depuis à Rome la statue équestre du roi, qu’on voit à Versailles. Mais quand il arriva à Paris avec tant d’appareil, comme le seul homme digne de travailler pour Louis XIV, il fut bien surpris de voir le dessin de la façade du Louvre[1], du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui devint bientôt après dans l’exécution un des plus augustes monuments d’architecture qui soient au monde. Claude Perrault avait donné ce dessin exécuté par Louis Levau et Dorbay. Il inventa les machines avec lesquelles on transporta des pierres de cinquante-deux pieds de long, qui forment le fronton de ce majestueux édifice. On va chercher quelquefois bien loin ce qu’on a chez soi. Aucun palais de Rome n’a une entrée comparable à celle du Louvre, dont on est redevable à ce Perrault que Boileau osa vouloir rendre ridicule. Ces vignes si renommées sont, de l’aveu des voyageurs, très-inférieures au seul château de Maisons, qu’avait bâti François Mansard à si peu de frais. Bernini fut magnifiquement récompensé, et ne mérita pas ses récompenses : il donna seulement des dessins qui ne furent pas exécutés.

Le roi, en faisant bâtir ce Louvre dont l’achèvement est tant

    sacrifie pour la vanité excède ce qu’on a dépensé en bienfaisance, alors ces mêmes établissements méritent une juste critique. C’est surtout en ce point que l’amour de la justice l’emporte sur l’amour de la gloire. L’un et l’autre inspirent également le bien ; mais l’amour de la justice apprend seul à le bien faire. Ainsi M. de Voltaire et l’abbé de Saint-Pierre avaient tous deux raison ; et on ne peut leur reprocher que d’avoir exagéré leurs opinions. (K.)

  1. Charles Perrault, page 111 de ses Mémoires, que j’ai déjà cités note 3 de la page 443, dit que ce ne fut qu’après le départ de Bernin que les dessins de la façade, par Claude Perrault, furent présentés à Louis XIV. (B.)