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mencé à faire des poisons, jusqu’en 1680, ce crime infecta Paris. On ne peut dissimuler que Penautier, le receveur général du clergé, ami de cette femme, fut accusé quelque temps après d’avoir mis ses secrets en usage, et qu’il lui en coûta la moitié de son bien pour supprimer les accusations.

La Voisin, la Vigoureux, un prêtre nommé Le Sage, et d’autres, trafiquèrent des secrets d’Exili, sous prétexte d’amuser les âmes curieuses et faibles par des apparitions d’esprits. On crut le crime plus répandu qu’il n’était en effet. La chambre ardente fut établie à l’Arsenal, près de la Bastille, en 1680. Les plus grands seigneurs y furent cités, entre autres deux nièces du cardinal Mazarin[1] la duchesse de Bouillon, et la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène.

La duchesse de Bouillon ne fut décrétée que d’ajournement personnel, et n’était accusée que d’une curiosité ridicule trop ordinaire alors, mais qui n’est pas du ressort de la justice. L’ancienne habitude de consulter des devins, de faire tirer son horoscope, de chercher des secrets pour se faire aimer, subsistait encore parmi le peuple, et même chez les premiers du royaume.

Nous avons déjà remarqué[2] qu’à la naissance de Louis XIV on avait fait entrer l’astrologue Morin dans la chambre même de la reine mère pour tirer l’horoscope de l’héritier de la couronne. Nous avons vu même le duc d’Orléans, régent du royaume, curieux de cette charlatanerie, qui séduisit toute l’antiquité ; et toute la philosophie du célèbre comte de Boulainvilliers ne put jamais le guérir de cette chimère. Elle était bien pardonnable à la duchesse de Bouillon, et à toutes les dames qui eurent les mêmes faiblesses. Le prêtre Le Sage, la Voisin, et la Vigoureux, s’étaient fait un revenu de la curiosité des ignorants qui étaient en très-

  1. L’Histoire de Reboulet dit que « la duchesse de Bouillon fut décrétée de prise de corps, et qu’elle parut devant les juges avec tant d’amis qu’elle n’avait rien à craindre quand même elle eût été coupable ». Tout cela est très-faux ; il n’y eut point de décret de prise de corps contre elle, et alors nuls amis n’auraient pu la soustraire à la justice. (Note de Voltaire.)

    — Simon Reboulet, dont Voltaire discute souvent les assertions, était jésuite à Avignon, sa pairie ; mais la faiblesse de sa santé le contraignit à quitter la compagnie de Jésus. Il fut le rédacteur des Mémoires de Claude comte de Forbin, chef d’escadre depuis 1675 jusqu’en 1710. (Amsterdam, 1730, 2 vol. in-12). Il publia ensuite l’Histoire du règne de Louis XIV, surnommé le Grand, roi de France ; Avignon, 1746, 3 vol. in-4o et 9 vol. in-12. L’abbé Lenglet du Fresnoy, dans sa Méthode pour étudier l’histoire, a jugé sommairement Simon Reboulet en disant : L’auteur avait été jésuite ; il n’a pas manqué d’en fourrer les préjugés dans son ouvrage. » (E. B.)

  2. Voyez page 174.