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Ce qui confirma le public dans le soupçon de poison, c’est que vers ce temps on commença à connaître ce crime en France. On n’avait point employé cette vengeance des lâches dans les horreurs de la guerre civile. Ce crime, par une fatalité singulière, infecta la France dans le temps de la gloire et des plaisirs qui adoucissaient les mœurs, ainsi qu’il se glissa dans l’ancienne Rome aux plus beaux jours de la république.

Deux Italiens, dont l’un s’appelait Exili, travaillèrent longtemps avec un apothicaire allemand, nommé Glaser[1] à rechercher ce qu’on appelle la pierre philosophale. Les deux Italiens y perdirent le peu qu’ils avaient, et voulurent par le crime réparer le tort de leur folie. Ils vendirent secrètement des poisons. La confession, le plus grand frein de la méchanceté humaine, mais

    commis ce crime ; qu’il en fut soupçonné ; que Louis XIV le fit amener devant lui ; que, l’ayant menacé de le livrer à la rigueur des lois s’il ne disait pas la vérité, et lui ayant promis la liberté et la vie s’il avouait tout, Morel avoua son crime ; que le roi lui ayant demandé si Monsieur était instruit de cet horrible complot, Morel lui répondit : « Non, il n’y aurait point consenti. » M. de Voltaire était instruit de cette anecdote ; mais il n’a jamais voulu paraître croire à aucun empoisonnement, à moins qu’il ne fût absolument impossible d’en nier la réalité. Dans le même ouvrage que nous venons de citer, on donne pour garant de cette anecdote Mlle de La Chausseraie, amie subalterne de Mme de Maintenon. On a demandé comment, quarante ans après cet événement, Louis XIV aurait confié des détails si affligeants à se rappeler à une personne qui n’avait et ne pouvait avoir avec lui aucune liaison intime. Mais Mlle de La Chausseraie expliquait elle-même cette difficulté. Elle racontait que, se trouvant seule avec le roi chez Mme de Maintenon, qui était sortie pour quelques moments, Louis XIV laissa échapper des plaintes sur les malheurs où il s’était vu condamné ; elle attribuait ces plaintes aux revers de la guerre de la succession, et cherchait à le consoler. « Non, dit le roi, c’est dans ma jeunesse, c’est au milieu de mes succès que j’ai éprouvé les plus grands malheurs » ; et il cita la mort de Madame. Mlle de La Chausseraie répondit par un lieu commun de consolation. « Ah ! mademoiselle, dit le roi, ce n’est point cette mort, ce sont ses affreuses circonstances que je pleure » ; et il se tut. Peu de temps après, Mme de Maintenon rentra ; au bout de quelques moments de silence, le roi s’approcha de Mlle de La Chausseraie, et lui dit : « J’ai commis une indiscrétion que je me reproche ; ce qui m’est échappé a pu vous donner des soupçons contre mon frère, et ils seraient injustes ; je ne puis les dissiper que par une confidence entière » : et alors il lui raconta ce qu’on vient de lire. Nous avons appris ces détails d’un homme très-digne de foi, qui les tient immédiatement des personnes qui avaient avec Mlle de La Chausseraie les relations les plus intimes. (K.) — Le recueil dont il est parlé dans cette note est celui de La Place, qui a pour titre : Pièces intéressantes et peu connues, pour servir à l’histoire et à la littérature, par M. D. L. P., 1781, in-12, qui a été réimprimé, et suivi de sept autres volumes dans l’édition de 1785. C’est à la page 208 du tome ier que se trouve ce qui concerne Madame Henriette. (B.)

  1. Ce Glaser est cité comme apothicaire empoisonneur, dans une lettre du 22 juillet 1676, de Mme de Sévigné à sa fille… Je ne sais si ce Glaser avait un autre rapport que celui du nom avec Christophe Glaser, qui, après avoir quitté la Suisse, sa patrie, vint à Paris, où il fut pharmacien ordinaire de Louis XIV. (Cl.)