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truction de la Hollande, s’embarqua à Dunkerque sur la flotte du roi d’Angleterre Charles II, son frère, avec une partie de la cour de France. Elle menait avec elle Mlle de Kéroual, depuis duchesse de Portsmouth, dont la beauté égalait celle de Mme de Montespan. Elle fut depuis en Angleterre ce que Mme de Montespan était en France, mais avec plus de crédit. Le roi Charles fut gouverné par elle jusqu’au dernier moment de sa vie ; et, quoique souvent infidèle, il fut toujours maîtrisé. Jamais femme n’a conservé plus longtemps sa beauté ; nous lui avons vu, à l’âge de près de soixante et dix ans, une figure encore noble et agréable, que les années n’avaient point flétrie.

Madame alla voir son frère à Cantorbéry, et revint avec la gloire du succès. Elle en jouissait lorsqu’une mort subite et douloureuse l’enleva à l’âge de vingt-six ans, le 30 juin 1670. La cour fut dans une douleur et dans une consternation que le genre de mort augmentait. Cette princesse s’était crue empoisonnée. L’ambassadeur d’Angleterre, Montaigu, en était persuadé ; la cour n’en doutait pas, et toute l’Europe le disait. Un des anciens domestiques de la maison de son mari m’a nommé celui qui (selon lui) donna le poison. « Cet homme, me disait-il, qui n’était pas riche, se retira immédiatement après en Normandie, où il acheta une terre dans laquelle il vécut longtemps avec opulence. Ce poison (ajoutait-il) était de la poudre de diamant mise au lieu de sucre dans des fraises. » La cour et la ville pensèrent que Madame avait été empoisonnée dans un verre d’eau de chicorée[1], après lequel elle éprouva d’horribles douleurs, et bientôt les convulsions de la mort. Mais la malignité humaine et l’amour de l’extraordinaire furent les seules raisons de cette persuasion générale. Le verre d’eau ne pouvait être empoisonné, puisque Mme de La Fayette et une autre personne burent le reste sans ressentir la plus légère incommodité. La poudre de diamant n’est pas plus un venin que la poudre de corail[2]. Il y avait longtemps que Madame était malade d’un abcès qui se formait dans le foie. Elle était très-malsaine, et même avait accouché d’un enfant absolument pourri.

  1. Voyez l’Histoire de Madame Henriette d’Angleterre, par Mme la comtesse de La Fayette, page 171, édition de 1742. (Note de Voltaire.)
  2. Des fragments de diamant et de verre pourraient, par leurs pointes, percer une tunique des entrailles, et la déchirer ; mais aussi on ne pourrait les avaler, et on serait averti tout d’un coup du danger par l’excoriation du palais et du gosier. La poudre impalpable ne peut nuire. Les médecins qui ont rangé le diamant au nombre des poisons auraient dû distinguer le diamant réduit en poudre impalpable du diamant grossièrement pilé. (Id.) — Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, le mot Empoisonnements.