Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome14.djvu/455

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


La cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours. Le roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublier celles de Vaux[1].

Il semblait que la nature prît plaisir alors à produire en France les plus grands hommes dans tous les arts, et à rassembler à la cour ce qu’il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en femmes. Le roi l’emportait sur tous ses courtisans par la richesse de sa taille et par la beauté majestueuse de ses traits. Le son de sa voix, noble et touchant, gagnait les cœurs qu’intimidait sa présence. Il avait une démarche qui ne pouvait convenir qu’à lui et à son rang, et qui eût été ridicule en tout autre. L’embarras qu’il inspirait à ceux qui lui parlaient flattait en secret la complaisance avec laquelle il sentait sa supériorité. Ce vieil officier, qui se troublait, qui bégayait, en lui demandant une grâce, et qui, ne pouvant achever son discours, lui dit : « Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis, » n’eut pas de peine à obtenir ce qu’il demandait.

Le goût de la société n’avait pas encore reçu toute sa perfection à la cour. La reine mère, Anne d’Autriche, commençait à aimer la retraite. La reine régnante savait à peine le français, et la bonté faisait son seul mérite. La princesse d’Angleterre, belle-sœur du roi, apporta à la cour les agréments d’une conversation douce et animée, soutenue bientôt par la lecture des bons ouvrages et par un goût sûr et délicat. Elle se perfectionna dans la connaissance de la langue, qu’elle écrivait mal encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d’esprit nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des grâces dont à peine le reste de l’Europe avait l’idée. Madame avait tout l’esprit de Charles II, son frère, embelli par les charmes de son sexe, par le don et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galanterie que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de Charles II était plus hardie, et trop de grossièreté en déshonorait les plaisirs.

Il y eut d’abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries d’esprit et de cette intelligence secrète qui se remarquèrent dans de petites fêtes souvent répétées. Le roi lui envoyait des vers ; elle y répondait. Il arriva que le même homme fut à la

  1. Guy Patin écrit (1662) : « À la cour on ne laisse pas de danser fortement le ballet, bien que la famine soit en campagne, principalement à Orléans, à Tours, en pays du Maine, et ailleurs. Il y a même bien de la pauvreté à Paris ; mais chacun fait bonne mine en attendant le bon temps et le succès des bonnes intentions du roi. J’ai bien peur de mourir avant que de voir. »