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Cesse donc d’animer ton prince à son supplice ;
Et, près d’avoir besoin de toute sa bonté,
Ne le fais pas user de toute sa justice.


M. Colbert, à qui l’on parla de ce sonnet injurieux, demanda si le roi y était offensé. On lui dit que non : « Je ne le suis donc pas », répondit le ministre.

Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il poursuivait la mort de Fouquet avec acharnement. On peut être bon ministre et vindicatif. Il est triste qu’il n’ait pas su être aussi généreux que vigilant.

[1] Un des plus implacables de ses persécuteurs était Michel Le Tellier, alors secrétaire d’État, et son rival en crédit. C’est celui-là même qui fut depuis chancelier. Quand on lit son oraison funèbre, et qu’on la compare avec sa conduite, que peut-on penser, sinon qu’une oraison funèbre n’est qu’une déclamation. Mais le chancelier Séguier, président de la commission, fut celui des juges de Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d’acharnement, et qui le traita avec le plus de dureté.

Il est vrai que faire le procès du surintendant, c’était accuser la mémoire du cardinal Mazarin. Les plus grandes déprédations dans les finances étaient son ouvrage. Il s’était approprié en souverain plusieurs branches des revenus de l’État. Il avait traité en son nom et à son profit des munitions des armées. « Il imposait (dit Fouquet dans ses défenses[2]), par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur les généralités ; ce qui ne s’était jamais fait que par lui et pour lui, et ce qui est punissable de mort par les ordonnances. » C’est ainsi que le cardinal avait amassé des biens immenses, que lui-même ne connaissait plus.

J’ai entendu conter à feu M. de Caumartin[3], intendant des finances, que, dans sa jeunesse, quelques années après la mort du cardinal, il avait été au palais Mazarin, où logeaient le duc, son héritier, et la duchesse Hortense ; qu’il y vit une grande

  1. Dans l’édition de 1768 du Siècle de Louis XIV, Voltaire disait : « Le plus ardent et le plus implacable de ses persécuteurs était le chef de ses juges, le chancelier Michel Le Tellier. » Cette phrase fut reproduite en 1769, dans l’édition in-4o ; mais Voltaire signala son erreur, en 1770, dans l’article Ana des Questions sur l’Encyclopédie (voyez le Dictionnaire philosophique), et la corrigea dans l’édition de 1775. (B.)
  2. Imprimées en Hollande.
  3. Voyez la note 2 de la page 52.