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avait eu un prodigieux succès. Il n’en fut pas de même de Lisis. On l’exécuta au Louvre. Il n’y eut de beau que les machines. Le marquis de Sourdeac, du nom de Rieux, à qui l’on dut depuis l’établissement de l’opéra en France, fit exécuter dans ce temps-là même, à ses dépens, dans son château de Neubourg, la Toison d’or de Pierre Corneille, avec des machines. Quinault, jeune et d’une figure agréable, avait pour lui la cour ; Corneille avait son nom et la France. Il en résulte que nous devons en France l’opéra et la comédie à deux cardinaux.

Ce ne fut qu’un enchaînement de fêtes, de plaisirs, de galanteries, depuis le mariage du roi. Elles redoublèrent à celui de Monsieur, frère du roi, avec Henriette d’Angleterre, sœur de Charles II ; et elles n’avaient été interrompues qu’en 1661, par la mort du cardinal Mazarin.

Quelques mois[1] après la mort de ce ministre, il arriva un événement qui n’a point d’exemple ; et ce qui est non moins étrange, c’est que tous les historiens l’ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret, au château de l’île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d’une taille au-dessus de l’ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d’acier, qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s’il se découvrait. Il resta dans l’île jusqu’à ce qu’un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l’an 1690, l’alla prendre à l’île Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu’on peut l’être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu’il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse extraordinaire, et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s’asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui

  1. Ce passage de Voltaire sur ]e masque de fer fournit au P. Griffet le sujet du quatorzième chapitre de son Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité de l’histoire. Le jésuite penche à croire que le masque de fer était le duc de Vermandois. (B.)

    — Ce problème historique, souvent agité depuis lors, n’est pas encore résolu. On peut signaler ici l’étude de M. Marius Topin, publiée en un volume à la librairie académique Didier et Cie en 1869.