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Il n’y eut qu’une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce qu’il devait être ; ce fut lorsqu’en 1655, après l’extinction des guerres civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut encore s’assembler au sujet de quelques édits ; le roi partit de Vincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour, entra au parlement en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres mots : « On sait les malheurs qu’ont produits vos assemblées ; j’ordonne qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les demander[1]. »

Sa taille, déjà majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton et l’air de maître dont il parla, imposèrent plus que l’autorité de son rang, qu’on avait jusque-là peu respectée. Mais ces prémices de sa grandeur semblèrent se perdre le moment d’après ; et les fruits n’en parurent qu’après la mort du cardinal.

La cour, depuis le retour triomphant de Mazarin, s’occupait de jeu, de ballets, de la comédie, qui, à peine née en France, n’était pas encore un art, et de la tragédie, qui était devenue un art sublime entre les mains de Pierre Corneille. Un curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui penchait vers les idées rigoureuses des jansénistes, avait écrit souvent à la reine contre ces spectacles dès les premières années de la régence. Il prétendit que l’on était damné pour y assister ; il fit même signer cet anathème par sept docteurs de Sorbonne ; mais l’abbé de Beaumont, précepteur du roi, se munit de plus d’approbations de docteurs que le rigoureux curé n’avait apporté de condamnations. Il calma ainsi les scrupules de la reine ; et quand il fut archevêque de Paris, il autorisa le sentiment qu’il avait défendu étant abbé. Vous trouverez ce fait dans les Mémoires de la sincère Mme de Motteville.

Il faut observer que depuis que le cardinal de Richelieu avait introduit à la cour les spectacles réguliers, qui ont enfin rendu Paris la rivale d’Athènes, non-seulement il y eut toujours un banc

  1. Ces paroles, fidèlement recueillies, sont dans tous les Mémoires authentiques de ce temps-là : il n’est permis ni de les omettre, ni d’y rien changer dans aucune histoire de France.

    L’auteur des Mémoires de Maintenon s’avise de dire au hasard dans sa note : « Son discours ne fut pas tout à fait si beau, et ses yeux en dirent plus que sa bouche. » Où a-t-il pris que le discours de Louis XIV ne fut pas tout à fait si beau, puisque ce furent là ses propres paroles ? Il ne fut ni plus ni moins beau : il fut tel qu’on le rapporte. (Note de Voltaire.) — Voltaire l’a encore rapporté dans le chapitre lvii de son Histoire du Parlement.