Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome14.djvu/442

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Les mémoires secrets des contemporains sont suspects de partialité ; ceux qui écrivent une ou deux générations après doivent user de la plus grande circonspection, écarter le frivole, réduire l’exagéré, et combattre la satire.

Louis XIV mit dans sa cour, comme dans son règne, tant d’éclat et de magnificence que les moindres détails de sa vie semblent intéresser la postérité, ainsi qu’ils étaient l’objet de la curiosité de toutes les cours de l’Europe et de tous les contemporains. La splendeur de son gouvernement s’est répandue sur ses moindres actions. On est plus avide, surtout en France, de savoir les particularités de sa cour que les révolutions de quelques autres États. Tel est l’effet de la grande réputation. On aime mieux apprendre ce qui se passait dans le cabinet et dans la cour d’Auguste que le détail des conquêtes d’Attila ou de Tamerlan.

Voilà pourquoi il n’y a guère d’historiens qui n’aient publié les premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais, pour Mlle d’Argencourt, pour la nièce du cardinal Mazarin, qui fut mariée au comte de Soissons, père du prince Eugène : surtout pour Marie Mancini, sa sœur, qui épousa ensuite le connétable Colonne.

Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient l’oisiveté où le cardinal Mazarin, qui gouvernait despotiquement, le laissait languir. L’attachement seul pour Marie Mancini fut une affaire importante, parce qu’il l’aima assez pour être tenté de l’épouser, et fut assez maître de lui-même pour s’en séparer[1]. Cette victoire qu’il remporta sur sa passion commença à faire connaître qu’il était né avec une grande âme. Il en remporta une plus forte et plus difficile en laissant le cardinal Mazarin maître absolu. La reconnaissance l’empêcha de secouer le joug qui commençait à lui peser. C’était une anecdote très-connue à la cour qu’il avait dit après la mort du cardinal : « Je ne sais pas ce que j’aurais fait s’il avait vécu plus longtemps[2]. »

Il s’occupa à lire des livres d’agrément dans ce loisir ; il lisait surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l’esprit ainsi que

  1. Anne d’Autriche s’était prononcée contre ce mariage. Voltaire a rapporté ses paroles, page 210.
  2. Cette anecdote est accréditée par les Mémoires de La Porte, page 255 et suivantes. On y voit que le roi avait de l’aversion pour le cardinal ; que ce ministre, son parrain et surintendant de son éducation, l’avait très-mal élevé, et qu’il le laissa souvent manquer du nécessaire. Il ajoute même des accusations beaucoup plus graves, et qui rendraient la mémoire du cardinal bien infâme ; mais elles ne paraissent pas prouvées, et toute accusation doit l’être. (Note de Voltaire.)