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s’écria plusieurs fois : « Ah, mon frère ! mon cher frère ! » Elle mourut d’apoplexie à l’âge de quarante-neuf ans, le 12 août 1714.

Ses partisans et ses ennemis convenaient que c’était une femme fort médiocre. Cependant, depuis les Édouard III et les Henri V, il n’y eut point de règne si glorieux : jamais de plus grands capitaines ni sur terre ni sur mer ; jamais plus de ministres supérieurs, ni de parlements plus instruits, ni d’orateurs plus éloquents.

Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu’elle regardait comme étrangère et qu’elle n’aimait pas, lui succéda ; ses ministres furent persécutés.

Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir chercher un asile en France, et d’y reparaître en suppliant. Le duc d’Ormond, l’âme du parti du prétendant, choisit le même refuge. Harlay, comte d’Oxford, eut plus de courage. C’était à lui qu’on en voulait : il resta fièrement dans sa patrie ; il y brava la prison où il fut renfermé, et la mort dont on le menaçait. C’était une âme sereine, inaccessible à l’envie, à l’amour des richesses et à la crainte du supplice. Son courage même le sauva, et ses ennemis dans le parlement l’estimèrent trop pour prononcer son arrêt.

Louis XIV touchait alors à sa fin. Il est difficile de croire qu’à son âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était son royaume, il osât s’exposer à une nouvelle guerre contre l’Angleterre en faveur du prétendant, reconnu par lui pour roi, et qu’on appelait alors le chevalier de Saint-George ; cependant le fait est très-certain. Il faut avouer que Louis eut toujours dans l’âme une élévation qui le portait aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, l’avait bravé. Il avait été forcé de renvoyer de France Jacques III, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles II et son frère. Ce prince était caché en Lorraine, à Commercy. Le duc d’Ormond et le vicomte de Bolingbroke intéressèrent la gloire du roi de France ; ils le flattèrent d’un soulèvement en Angleterre, et surtout en Écosse, contre George ier. Le prétendant n’avait qu’à paraître : on ne demandait qu’un vaisseau, quelques officiers, et un peu d’argent. Le vaisseau et les officiers furent accordés sans délibérer ; ce ne pouvait être un vaisseau de guerre, les traités ne le permettaient pas. L’Épine d’Anican, célèbre armateur, fournit le navire de transport, du canon et des armes. À l’égard de l’argent, le roi n’en avait point. On ne demandait que quatre cent mille écus, et