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reconnu dans Madrid, fut chassé d’Espagne. Louis XIV, près de succomber[1], se releva par les brouilleries imprévues de l’Angleterre. Le conseil d’Espagne, qui n’avait appelé le duc d’Anjou au trône que dans le dessein de ne jamais démembrer la monarchie, en vit beaucoup de parties séparées. La Lombardie, la Flandre[2], restèrent à la maison d’Autriche ; la maison de Prusse eut une petite partie de cette même Flandre[3], et les Hollandais dominèrent dans une autre ; une quatrième partie demeura à la France. Ainsi l’héritage de la maison de Bourgogne resta partagé entre quatre puissances ; et celle qui semblait y avoir le plus de droit n’y conserva pas une métairie. La Sardaigne, inutile à l’empereur, lui resta pour un temps. Il jouit quelques années de Naples, ce grand fief de Rome, qu’on s’est arraché si souvent et si aisément. Le duc de Savoie eut quatre ans la Sicile, et ne l’eut que pour soutenir contre le pape le droit singulier, mais ancien, d’être pape lui-même dans cette île, c’est-à-dire d’être, au dogme près, souverain absolu dans les affaires ecclésiastiques.

La vanité de la politique parut encore plus après la paix d’Utrecht que pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère de la reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du fils de Jacques II sur le trône. La reine Anne elle-même commençait à écouter la voix de la nature, par celle de ses ministres ; et elle était dans le dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tête à prix malgré elle.

Attendrie par les discours de Mme Masham, sa favorite, intimidée par les représentations des prélats torys qui l’environnaient, elle se reprochait cette proscription dénaturée. J’ai vu la duchesse de Marlborough persuadée que la reine avait fait venir son frère en secret, qu’elle l’avait embrassé, et que, s’il avait voulu renoncer à la religion romaine, qu’on regarde en Angleterre et chez tous les protestants comme la mère de la tyrannie, elle l’aurait fait désigner pour son successeur. Son aversion pour la maison de Hanovre augmentait encore son inclination pour le sang des Stuarts. On a prétendu que, la veille de sa mort, elle

  1. On lit ainsi dans l’édition originale et dans toutes les autres. Je pense que c’est par mégarde que Voltaire a laissé, en 1751, imprimer près de succomber ; car en 1764 il dit, dans son édition de Corneille : « Près de veut un substantif. » On a pu remarquer que devant un verbe il écrivait toujours prêt de. C’était l’usage de son temps. Il a changé : aujourd’hui l’on dit près de et prêt à. (B.)
  2. On appelle généralement du nom de Flandre les provinces des Pays-Bas qui appartiennent à la maison d’Autriche, comme on appelle les sept Provinces-Unies la Hollande. (Note de Voltaire.)
  3. On reconnut en outre comme roi Frédéric-Guillaume ier.