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alors, et sa présence valut une armée. La grande réputation qu’il s’était faite en Italie, et que la malheureuse campagne de Lille n’avait pu lui faire perdre, frappait les Espagnols ; sa popularité, sa libéralité qui allait jusqu’à la profusion, sa franchise, son amour pour les soldats, lui gagnaient les cœurs. Dès qu’il mit les pieds en Espagne, il lui arriva ce qui était arrivé autrefois à Bertrand du Guesclin. Son nom seul attira une foule de volontaires. Il n’avait point d’argent : les communautés des villes, des villages et des religieux, en donnèrent. Un esprit d’enthousiasme saisit la nation. (Août 1710) Les débris de la bataille de Saragosse se rejoignirent sous lui à Valladolid. Tout s’empressa de fournir des recrues. Le duc de Vendôme, sans laisser ralentir un moment cette nouvelle ardeur, poursuit les vainqueurs, ramène le roi à Madrid, oblige l’ennemi de se retirer vers le Portugal ; le suit, passe le Tage à la nage ; fait prisonnier, dans Brihuega, Stanhope avec cinq mille Anglais (9 décembre) ; atteint le général Staremberg, et le lendemain lui livre la bataille de Villa-Viciosa ; Philippe V, qui n’avait point encore combattu avec ses autres généraux, animé de l’esprit du duc de Vendôme, se met à la tête de l’aile droite. Le général prend la gauche. Il remporte une victoire entière ; de sorte qu’en quatre mois de temps, ce prince, qui était arrivé quand tout était désespéré, rétablit tout, et affermit pour jamais la couronne d’Espagne sur la tête de Philippe[1].

Tandis que cette révolution éclatante étonnait les alliés, une autre, plus sourde et non moins décisive, se préparait en Angleterre. Une Allemande[2] avait, par sa mauvaise conduite, fait perdre à la maison d’Autriche toute la succession de Charles-Quint, et avait été ainsi le premier mobile de la guerre ; une Anglaise, par ses imprudences, procura la paix. Sara Jennings, duchesse de Marlborough, gouvernait la reine Anne, et le duc gouvernait l’État. Il avait en ses mains les finances, par le grand trésorier Godolphin, beau-père d’une de ses filles. Sunderland, secrétaire d’État, son gendre, lui soumettait le cabinet. Toute la maison de la reine, où commandait sa femme, était à ses ordres. Il était maître de l’armée, dont il donnait tous les emplois. Si deux partis, les whigs et les torys, divisaient l’Angleterre[3], les whigs, à

  1. On assure qu’après la bataille, Philippe V n’ayant point de lit, le duc de Vendôme lui dit : « Je vais vous faire donner le plus beau lit sur lequel jamais roi ait couché » ; et il fit faire un matelas des étendards et des drapeaux pris sur les ennemis. (Note de Voltaire.)
  2. Marie-Anne de Bavière Neubourg, femme de Charles II.
  3. Les whigs désignent les progressistes, et les tories sont les conservateurs. Tories