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dant quelques mois. Plusieurs familles, à Versailles même, se nourrirent de pain d’avoine. Mme de Maintenon en donna l’exemple[1].

Louis XIV, qui avait déjà fait quelques avances pour la paix, n’hésita pas, dans ces circonstances funestes, à la demander à ces mêmes Hollandais, autrefois si maltraités par lui.

Les États-Généraux n’avaient plus de stathouder depuis la mort du roi Guillaume, et les magistrats hollandais, qui appelaient déjà leurs familles les familles patriciennes, étaient autant de rois. Les quatre commissaires hollandais députés à l’armée traitaient avec fierté trente princes d’Allemagne à leur solde. Qu’on fasse venir Holstein, disaient-ils ; qu’on dise à Hesse de nous venir parler[2]. Ainsi s’expliquaient des marchands qui, dans la simplicité de leurs vêtements et dans la frugalité de leurs repas, se plaisaient à écraser à la fois l’orgueil allemand, qui était à leurs gages, et la fierté d’un grand roi, autrefois leur vainqueur.

On les avait vus vendre à bas prix leur attachement à Louis XIV en 1665 ; soutenir leurs malheurs en 1672, et les réparer avec un courage intrépide ; et alors ils voulaient user de leur fortune. Ils étaient bien loin de s’en tenir à faire voir aux hommes, par de simples démonstrations de supériorité, qu’il n’y a de vraie grandeur que la puissance : ils voulaient que leur État eût en souveraineté dix villes en Flandre, entre autres Lille, qui était entre leurs mains, et Tournai, qui n’y était pas encore. Ainsi les Hollandais prétendaient retirer le fruit de la guerre, non-seulement aux dépens de la France, mais encore aux dépens de l’Autriche, pour laquelle ils combattaient, comme Venise avait autrefois augmenté son territoire des terres de tous ses voisins. L’esprit républicain est au fond aussi ambitieux que l’esprit monarchique.

Il y parut bien quelques mois après : car, lorsque ce fantôme de négociation fut évanoui, lorsque les armes des alliés eurent encore de nouveaux avantages, le duc de Marlborough, plus maître alors que sa souveraine en Angleterre, et gagné par la Hollande, fit conclure avec les États-Généraux, en 1709, ce célèbre traité de la barrière, par lequel ils resteraient maîtres de toutes les villes frontières qu’on prendrait sur la France, auraient gar-

  1. On fit venir de Dantzig, de l’Archipel, des côtes de Barbarie, cent vingt mille quintaux de grains. Mais on accaparait. (G. A.)
  2. C’est ce que l’auteur tient de la bouche de vingt personnes qui les entendirent parler ainsi à Lille, après la prise de cette ville. Cependant il se peut que ces expressions fussent moins l’effet d’une fierté grossière que d’un style laconique assez en usage dans les armées. (Note de Voltaire.)