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troupes. La guerre avait ruiné la France, et des marchands la sauvèrent. Il en fut de même en Espagne. Les galions qui ne furent pas pris par les Anglais servirent à défendre Philippe. Mais cette ressource de quelques mois ne rendait pas les recrues de soldats plus faciles. Chamillart, élevé au ministère des finances et de la guerre, se démit, en 1708, des finances, qu’il laissa dans un désordre que rien ne put réparer sous ce règne ; et en 1709, il quitta le ministère de la guerre, devenu non moins difficile que l’autre. On lui reprochait beaucoup de fautes. Le public, d’autant plus sévère qu’il souffrait, ne songeait pas qu’il y a des temps malheureux où les fautes sont inévitables[1]. Voisin, qui, après lui, gouverna l’État militaire, et Desmarets, qui administra les finances, ne purent, ni faire des plans de guerre plus heureux, ni rétablir un crédit anéanti[2].

(1709) Le cruel hiver de 1709 acheva de désespérer la nation. Les oliviers, qui sont une grande ressource dans le midi de la France, périrent. Presque tous les arbres fruitiers gelèrent. Il n’y eut point d’espérance de récolte[3]. On avait très-peu de magasins. Les grains qu’on pouvait faire venir à grands frais des Échelles du Levant et de l’Afrique pouvaient être pris par les flottes ennemies, auxquelles on n’avait presque plus de vaisseaux de guerre à opposer[4]. Le fléau de cet hiver était général dans l’Europe ; mais les ennemis avaient plus de ressources. Les Hollandais surtout, qui ont été si longtemps les facteurs des nations, avaient assez de magasins pour mettre les armées florissantes des alliés dans l’abondance, tandis que les troupes de France, diminuées et découragées, semblaient devoir périr de misère.

Le roi vendit pour quatre cent mille francs de vaisselle d’or. Les plus grands seigneurs envoyèrent leur vaisselle d’argent à la Monnaie. On ne mangea dans Paris que du pain bis pen-

  1. L’histoire de l’ex-jésuite La Motte, rédigée par La Martinière, dit que Chamillart fut destitué du ministère des finances en 1703, et que la voix publique y appela le maréchal d’Harcourt. Les fautes de cet historien sont sans nombre. (Note de Voltaire.)
  2. Pour bien juger Desmarets, il faut lire le Mémoire qu’il présenta au régent pour lui rendre compte de son administration : ce Mémoire fait regretter que ce prince ne l’ait pas laissé à la tête des finances. (K.)
  3. Le froid commença la veille des Rois, et continua jusqu’au 22, jour où il y eut dégel. Mais le froid ayant repris avec une nouvelle rigueur (16 et 18°), la terre, saturée d’eau, gela à deux pieds de profondeur. À Paris et aux environs, plus de trente mille personnes périrent de froid. (G. A.)
  4. On fit du pain de disette avec de l’orge et de l’avoine. On en fit avec des fougères, du chiendent, du chou-navet, etc. Enfin on mangea de l’herbe et des écorces. Les valets des châteaux royaux mendiaient dans Versailles. (G. A.)